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François Hollande et Manuel Valls en opposition sur le vote des musulmans
François Hollande et Manuel Valls en opposition sur le vote des musulmans
©Reuters

Clientélisme

Combien de temps Valls supportera-t-il la trouble stratégie Hollande pour regagner sa gauche dans le contexte des attentats islamistes ?

François Hollande multiplie les appels du pied en direction de la communauté musulmane, ce qui a le don d'indisposer Manuel Valls. Une stratégie politique d'autant plus déroutante qu'elle ne devrait pas se traduire par de réels profits au plan électoral.

André Bercoff

André Bercoff est journaliste et écrivain. Il est notamment connu pour ses ouvrages publiés sous les pseudonymes Philippe de Commines et Caton.

Il est l'auteur de La chasse au Sarko (Rocher, 2011), Qui choisir (First editions, 2012), de Moi, Président (First editions, 2013) et dernièrement Bernard Tapie, Marine Le Pen, la France et moi : Chronique d'une implosion (First editions, 2014).

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Atlantico : Lors d'un forum sur le "Renouveaux du monde arabe" à l'Institut du Monde arabe à Paris, François Hollande a déclaré que "l'Islam est une religion compatible avec la démocratie", et que les musulmans "ont les mêmes droits et devoirs que tous les citoyens".  En s'adressant directement à une communauté religieuse, François Hollande effectue-t-il un calcul électoral ? en 2012, 86% des musulmans ont voté pour François Hollande...

André Bercoff : Paradoxe tragi-comique : les intégristes et les électoralistes ont pratiquement les mêmes points de vue. Les intégristes veulent enrôler la population musulmane sous leur bannière religieuse, même chose pour les électoralistes qui veulent enrôler des communautés d'électeurs sous leur bannière politique. 

On essaie de "chosifier" la population musulmane, comme si toute cette population votait et se comportait comme un seul homme. Or ce n'est pas vrai. Il y a des musulmans qui ont des opinions complètement différentes. Rares sont ceux qu'on entend lorsqu'ils sont agnostiques, athées ou laïques… Pourquoi ? 

Lire également : “C’est dur d’être élu par des cons” : quand la dénonciation obsessionnelle de l’islamophobie cache surtout un incroyable mépris pour le peuple en général et les musulmans en particulier

Vous me dites qu'en 2012, 86% des musulmans ont voté pour François Hollande, mais on a bien vu que le vote musulman n'a pas été le même lors des élections municipales. Et pour cause : les engagements du PS sur le mariage pour tous et l'appui de François Hollande envers un certain nombres de minorités ont choqué une bonne partie de la population musulmane. 

S'il y a, donc, des vues électoralistes de la part d'un certain nombre de dirigeants, y compris François Hollande, il s'agit d'un calcul à court terme qui ne tient pas compte de l'évolution de la réalité. Une communauté entière ne marche pas au pas de l’oie. 

En quoi cette méthode se distingue-t-elle de celle de Manuel Valls qui s'est adressé à toutes les communautés religieuses lors de son discours à l'Assemblée Nationale, précisant ne plus vouloir "que des juifs aient peur. Je ne veux plus que des musulmans aient honte" ?

Le devoir du Président et du Premier ministre, c'est de s'adresser avant tout à la nation française dans son ensemble. On reproche de faire des amalgames, mais pire que l’amalgame est de s'adresser à une clientèle, à une communauté. Ce n’est vraiment pas le moment de s’adonner aux discours sélectifs et ciblés. Churchill disait : "Un homme politique pense à sa prochaine élection, un homme d'Etat pense à la prochaine génération". Recherchons homme d'Etat désespérément. 
 

Déjà en février 2014, François Hollande avait rendu hommage aux "soldats musulmans" qui s'étaient battus pour la France lors des deux guerres mondiales. La stratégie électorale qui consiste à s'adresser directement à des groupes d'électeurs en fonction de leur identité est-elle porteuse, ou au contraire dangereuse ?

André Bercoff : Il s'agit d'une stratégie d'épicerie. La politique, la gestion de la cité, est devenue du marketing, comme si les électeurs n’étaient eux-mêmes que des consommateurs. Dans un pays, il faut s'adresser à tous. On peut évidemment soulever des problèmes propres à une classe ou à une corporation, mais sans jamais les confondre - suprême danger - avec la définition d’un cap. 

Aujourd'hui où se trouvent les projets d'avenir ? Il y a un vide abyssal quant à un projet collectif pour ce pays. Les politiques passent leur temps à flatter les différents électorats, en fonction des cibles qu'ils représentent et des pourcentages. Sauf que la politique, ce n'est pas de vendre des chaussettes. 

Il nous faut de nouveau des De Gaulle, Thatcher, Reagan, Churchill… qui ont adopté un programme précis qu'ils ont appliqué, malgré le mécontentement d’une partie de leurs populations. 

Les prises de positions de Hollande visent-elles par ailleurs à le rapprocher de la gauche de la gauche ? Comment ?

Sa position sur la religion musulmane n'a rien à voir avec une stratégie politique visant à le rapprocher de l’extrême gauche. D'autant plus que la gauche, par essence, se doit d’être laïque. Elle doit tenir à la séparation entre l'Eglise et l'Etat, comme de la Synagogue, de la Mosquée et de l'Etat. Le chef d'Etat doit s'adresser à toutes les communautés, mais il doit d'abord préciser que le religieux n'a rien à faire dans l'espace public. 

Aujourd'hui la gauche procède inversement. L'Etat de droit devrait à lui seul suffire pour assurer la sécurité des citoyens : ses lois doivent s’appliquer à tout le monde, sans exception.

Après les attentats de Paris, François Hollande et Manuel Valls ont donné l'image d'un tandem soudé. Sont-ils en réalité en train de s'éloigner ?

Il est évident qu'aujourd'hui, l'intérêt de François Hollande et de Manuel Valls est de paraître soudés. Ils n'ont pas le choix étant donné les circonstances. D'ici à 2017, si Hollande n'est pas en mesure de se représenter, Manuel Valls le fera. Il apparaît plus "national", plus collectif, il fait moins "premier secrétaire du Parti socialiste". 

Lors des élections départementales qui auront lieu en mars, si le bilan électoral s'avère catastrophique pour le Parti socialiste, sera-ce alors le moment de changer de Premier ministre ? Vers quelle ligne politique François Hollande va-t-il alors se diriger ?

Sans être devin, on sait que les élections des départementales ne seront pas remarquables pour le Parti socialiste. Pour le moment, le gouvernement va jouer l’union sacrée, il va serrer les rangs, défendre ses valeurs et rappeler que le contexte dans lequel nous vivons n'est pas facile : guerre en Afrique et au Moyen-Orient avec des forces françaises impliquées, et risques sur le territoire intérieur, sans oublier la hausse des tensions et des inquiétudes sur le plan économique et social. 

Je ne pense pas qu'il soit temps pour François Hollande de se séparer de Manuel Valls. Je pense même que le tandem est fait pour durer. Les élections départementales n'y changeront rien. La ligne politique de François Hollande non plus. Il a adopté la ligne social-démocrate de Mitterrand, comme si rien ne s'était passé depuis trente ans… François Hollande prie pour que les crises le servent mais cela ne suffira pas à éviter les retours du refoulé et du déni.

Propos reccueillis par Sarah Pinard

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