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Cette récession américaine qui s’annonce et dont personne ne veut regarder la menace en face
©Flickr

Avis de tempête

Cette récession américaine qui s’annonce et dont personne ne veut regarder la menace en face

L'économie américaine pourrait de nouveau entrer en récession. Certains facteurs sont en train de s'additionner pour qu'elle puisse s'installer. La reprise économique pourrait ne pas durer.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Se préparer pourquoi ? Parce qu’elle s’approche. Problèmes politiques (familiaux) croissants de Donald Trump + hausse des taux dans une reprise américaine dopée et très spéciale, " vieille " et fragile = récession. Nous sommes au bord d’un retournement des inquiétudes, pour des raisons politiques, qui s’ajoutent aux autres.

D’abord, dopée, la reprise américaine l’est encore, après la grande récession de 2008, la crise financière des subprimes. Le taux de chômage monte à 10 %  en 2010, Lehmann explose, les taux d’intérêt passent à zéro et, pour faire baisser les taux longs, la Banque centrale américaine achète pour 4500 milliards de dollars de bons du trésor et de prêts hypothécaires. Cahin-caha, la reprise se met en place mi-2009.

Très spéciale ensuite, cette reprise américaine, qui s’étire à 2 % l’an en moyenne. Rien à voir avec les " hausses Champagne " à 2 et 4 % par trimestre d’avant, qui effaçaient les plaies. Cette fois, la reprise est lente, graduelle. Elle conduit à un taux de chômage très bas, 4,4 % de la population active, mais sans hausse des salaires. Sur un an, cette dernière s’établit en effet à 2,3 %, la moitié de ce qui se passait en 1998-2000 ou en 2006-2007 – et avec une inflation qui atteint à peine 2 % ! Certes il y a de nouveaux jobs, mais à un rythme qui ralentit à 180 000 sur les six derniers mois, et surtout avec un taux de participation de la population à l’emploi de 63 %, contre un maximum de 67 % en 2001. Ce " plein emploi nouveau " n’implique ni hausse de salaire, ni mouvement massif vers l’emploi ! Beaucoup d’américains ne peuvent travailler (pas qualifiés, techniquement dépassés, alcool, drogues ?) ou ne veulent pas travailler plus (10% des jeunes non qualifiés jouent quatre heures par jour à des vidéo-games !). 

" Vieille " aussi cette reprise américaine, qui dépasse 96 mois. C’est la troisième en durée, derrière celles de 1991-2001 (120 mois) et de 1961-1969 (106 mois). Elle sera la plus longue de l’histoire américaine si elle " tient " jusqu’en juin 2019 ! Pas sûr !

Fragile donc, car les politiques monétaires restent accommodantes et parce que tout le monde s’inquiète du début de normalisation de la politique monétaire. D’ici quelques mois, la Banque centrale américaine dira quand elle va commencer à vendre ses obligations. Décembre ? Normalement, ceci devrait prendre au moins cinq ans, avec l’idée de garder plus d’obligations en portefeuille qu’avant la crise (2000 milliards de dollars contre 1000 ?). Mais ceci veut dire aussi que les taux courts et longs vont monter, donc aussi les taux réels, puisque l’inflation n’est toujours pas là, plus le dollar. 

Plus vulnérable que jamais aux chocs politiques : c’est dans ce changement de paysage, pas de " reprise classique " avec la révolution technologique qui se poursuit, que l’économie américaine avance. Et en politique, avec Donald Trump, nous sommes servis – parce que toute sa stratégie fiscale et boursière est en jeu ! Ses problèmes personnels et familiaux, liés à la Russie, freinent l’acceptation de ses lois. Il est empêtré par la répudiation-remplacement de l’Obamacare. Il doit attendre pour les baisses promises de fiscalité, alors que le plafond de la dette approche (mi-octobre au plus tard). Or le supplément de croissance lié à son élection vient largement d’un effet-richesse. La bourse a salué son arrivée (plus 15% en quelques semaines), mais le Standard and Poor’s et le Dow Jones n’aiment plus désormais que les messages d’apaisement de Janet Yellen en matière de hausses de taux. Mauvais signes, au fond.

La bourse " marche " normalement à la hausse attendue des profits qui vient de la baisse des taux – fini, du dollar faible – fini, de la baisse des salaires – fini. Elle aimerait la croissance par la demande interne, avec plus de salaires et d’emploi qu’aujourd’hui et ne croit pas trop à cette stratégie de rééquilibrage des échanges bilatéraux que mène Donald Trump. Ce qui fait son bonheur, ce sont Apple et les autres tech. Ce sont ces montées boursières sans exemple qui attirent bons esprits et capitaux, font naître les brevets et permettent les achats de start-ups. Les Etats-Unis sont aujourd’hui dans une longue et " vieille " reprise qui débouche sur un nouveau monde. Il y aura moins de réseaux de distribution, plus d’échanges directs, pilotés et informés par les big data, plus de robots et moins d’inflation, et peut-être aussi plus d’efficacité.

Se préparer comment, ici ? D’abord en disant qu’elle s’approche, qu’il faut se  renforcer en économie privée et en budget, sachant que la politique monétaire ne pourra rien faire. Or ce risque n’est dans aucun débat : on parie sur un renforcement de la croissance française (et de la zone euro) sur le quinquennat, sans aucun accroc !

Réduire donc les charges des entreprises pour remonter leur rentabilité, réduire rapidement la dépense publique en modernisant les administrations, flexibiliser les entreprises surtout. On oublie que, quand la récession américaine se manifestera, les taux courts seront encore à zéro ou pas loin, que la dette publique française sera égale au PIB, que le taux de chômage sera élevé. 0n ne voit pas que ce qui a permis à l’Allemagne d’amortir la crise de 2008 et de repartir, c’est le dialogue social. Les salariés ont accepté des réductions d’horaires et de salaires dans les plus grandes entreprises notamment, avec promesse de retour à la normale avec la croissance. Ce qui fut fait. En France, c’était l’idée inverse qui prévalait (prévaut ?) : amortir le choc externe par la demande interne. Si nous ne changeons pas vite de logiciel et n’inscrivons pas les ordonnances dans une perspective de protection de la croissance à long terme, nous regretterons le temps passé à discuter, comme aujourd’hui, des avantages à maintenir, face au grand risque qui vient.

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