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L'écrivain Christian Combaz met en lumière le gaspillage des services de santé français à travers l'expérience d'un vieux médecin qui vient de perdre sa femme.
L'écrivain Christian Combaz met en lumière le gaspillage des services de santé français à travers l'expérience d'un vieux médecin qui vient de perdre sa femme.
©DR

Kafkaïen

Cette gabegie pilotée par le service public qui fait chauffer votre carte vitale et creuse le trou de la Sécu

Un vieux médecin qui vient de perdre sa femme a demandé à l'écrivain Christian Combaz de raconter son voyage au pays de l'absurdité morale et budgétaire.

Christian Combaz

Christian Combaz

Christian Combaz, romancier, longtemps éditorialiste au Figaro, présente un billet vidéo quotidien sur TVLibertés sous le titre "La France de Campagnol" en écho à la publication en 2012 de Gens de campagnol (Flammarion)Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages dont Eloge de l'âge (4 éditions). En avril 2017 au moment de signer le service de presse de son dernier livre "Portrait de Marianne avec un poignard dans le dos", son éditeur lui rend les droits, lui laisse l'à-valoir, et le livre se retrouve meilleure vente pendant trois semaines sur Amazon en édition numérique. Il reparaît en version papier, augmentée de plusieurs chapitres, en juin aux Editions Le Retour aux Sources.

Retrouvez les écrits de Christian Combaz sur son site: http://christiancombaz.com

Voir la bio »

Pendant trois ans, le docteur G., chirurgien, ancien interne des hôpitaux de Paris, au terme d'une longue carrière passée en banlieue parisienne, assiste impuissant à la dérive de son épouse vers un syndrome d'Alzheimer. La résurgence d'un cancer du sein finit par écourter la débâcle neurologique et la vieille dame se retrouve au service d'urgence d'un hôpital kafkaïen de la Banlieue où le couple est reçu par un médecin d'origine égyptienne. Ce genre de recrues contribue à réparer les erreurs de calcul du numerus clausus, à cause duquel nos hôpitaux se peuplent depuis dix ans de spécialistes venus du Tiers-monde, mais tournent le dos à des milliers de jeunes nationaux, faute, le plus souvent, d'un niveau suffisant en mathématiques. Le vieil homme, reçu onzième à l'internat de Paris sans le moindre bagage mathématique et qui doute au passage fortement qu'on ait exigé quoi que ce soit d'un chirurgien égyptien dans ce domaine, fait part de son diagnostic: rétention urinaire et tumeur abdominale. Diagnostic accueilli aussitôt avec réserve et ironie par son jeune collègue, qui lui refuse avec fermeté l'entrée de la salle d'examen. Le bon docteur s'efforce de garder son calme. Il signale au jeune praticien et  au personnel ricanant de l'étage que, sa femme étant incapable de proférer un seul mot, sa présence auprès d'elle sera vite indispensable. L'autre, sensible à l'argument, ausculte la patiente et dit à son vieux collègue : "Bon,votre diagnostic était juste". C'est à peine s'il n'ajoute pas : "Vous avez de la chance".

L'hôpital refusant de prendre en charge une patiente susceptible de se promener dans les couloirs en proférant des inepties, la vieille dame est envoyée dans une sorte d'annexe de l'hôtel Ritz, un établissement d'un luxe imbécile qui semble spécialisé dans l'hébergement, on n'ose pas dire le traitement, des personnes atteintes d'Alzheimer. Dès l'entrée, une directrice hystérique se jette sur l'octogénaire pour lui arracher un chèque de 500 euros parce qu'il n'a pas de mutuelle. Comme le personnel s'étonne de cette imprévoyance, le vieux lui répond que du temps où il avait sa propre clinique, l'idée de réclamer, à la femme d'un collègue, un supplément pour lit individuel ne lui serait jamais venue. Et il ajoute en son for intérieur, qu'à l'époque les médecins étaient fidèles au serment d'Hippocrate, qu' ils avaient une courtoisie venue de leur culture classique, et qu'ils interrogeaient le patient avant le monitoring. Quand les choses ont basculé dans la grossièreté générale, soit à peu près sous Mitterrand, il était déjà trop tard pour contracter une mutuelle.

Le médecin signe donc un chèque préventif et, stupéfait, assiste à un ballet digne d'une pièce de Ionesco. Ignorant délibérément la tumeur ganglionnaire énorme qui gêne la respiration et la déglutition de sa femme, le personnel lui inflige un test sanguin  toutes les quatre heures à la recherche d'un hypothétique diabète. Ensuite elle est habillée comme le reste de ses congénères, de vêtements propres tous les matins, promenée dans les couloirs, assise devant un plateau repas qu'elle ne touche jamais puisqu'elle a oublié jusqu'à l'usage de la fourchette, instrument qu'aucun membre du personnel ne daigne, pourtant, porter à ses lèvres. Le plateau repart donc intact, du moins les jours où la famille ne vient pas s'occuper de faire le nécessaire.


La patiente, incapable de parler, de comprendre et parfois de respirer, est sommée d'assister à des "réunions thérapeutiquesqui servent principalement à payer l'intervenant. Le personnel est aussi nombreux que dans les palaces du Tiers-monde et pratiquement aussi inefficace mais tout est d'un luxe offensant. Une boutique de bijoux attend les vieilles dames sur le chemin du jardin. Au jardin elles commandent un jus d'orange facturé comme si elles étaient assises au café de la Paix. Quand le personnel décide de couper les ongles des patients, la note tombe dès le lendemain, 32,50 euros. Lorsque un shampoing est nécessaire, qui devrait faire partie de la toilette ordinaire, il est facturé par un coiffeur. Au bout d'une semaine de cette atmosphère qui rappelle à maints égards le film Brazil de Terry Gillian, le vieux médecin assiste à l'examen de sa femme par la doctoresse de l'établissement, laquelle réclame pour elle une biopsie alors que la tumeur de la patiente s'étend de la clavicule au lobe de l'oreille. Soudain sensible à sa fureur, à moins que ce ne soit à sa détresse, la jeune femme porte sur le vieil homme le regard d'un juge d'application des peines avant de consentir, finalement à ce qu'il hospitalise son épouse à domicile.

Commence alors un ballet de fournisseurs invraisemblable. Location d'un lit médicalisé . Achat d'un matelas, d'un pied de perfusion à roulettes, d'un fauteuil roulant, le tout prescrit et remboursé car la patiente bénéficie d'une couverture totale. Deux fois par jour des aides-soignants se relaient pour les soins quotidiens (toilette, oxygène, perfusion sous-cutanée) pendant dix jours, en réclamant sans cesse la carte vitale de la patiente plongée dans un semi coma, pour remplir des papiers obscurs et faire livrer un nombre extravagant de caisses de matériel de perfusion, pansement, etc, empilées contre le mur de sa chambre en pure perte, mais il s'agit visiblement de faire tourner la machine à consommer.

La dernière nuit le vieux médecin constate l'arrêt des fonctions respiratoires et apprend avec stupeur qu'il ne peut même pas établir lui-même de certificat de décès. Un jeune homme issu d'un organisme privé se déplace à six heures, signe les papiers, ne réclame, par pudeur, aucun paiement à son vieux collègue. Mais la pudeur a des limites : il réclame l'embout de la dernière seringue aux fins d'analyse, afin de vérifier si par hasard il n'a pas abrégé de quelques heures les souffrances de sa femme.

Un organisme vient prendre livraison du matériel le lendemain, les caisses repartent chez la pharmacienne, le fauteuil roulant ( 1650 euros, neuf, prescrit et livré dans l'heure) est cédé gratuitement au livreur qui le remporte, qui réclame une décharge mais qui n'a pas perdu sa journée. Au total, en quelques semaines la Sécurité sociale aura été flouée en maintes occasions (coût des dix jours à domicile 6500 euros), la Carte vitale de la morte sollicitée jusqu'au délire, le matériel inutilisé détourné vers un circuit parallèle, le patient traité comme un objet de profit et le conjoint médecin comme un agent perturbateur, animé de principes d'un autre âge, principes auxquels il aimerait, néanmoins, rappeler ses jeunes collègues parce qu'ils se rassemblent sous le joli nom d'humanité.

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