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Selon une enquête du Financial Times, la Russie revend frauduleusement des céréales volées à l'Ukraine.
Selon une enquête du Financial Times, la Russie revend frauduleusement des céréales volées à l'Ukraine.
©Anatolii Stepanov / AFP

Crise alimentaire

Ces dessous du trafic russe de céréales ukrainiennes volées auquel l’ONU devrait s’intéresser

D'après des révélations du Financial Times, la Russie revend frauduleusement des céréales volées à l'Ukraine et parvient à contourner les sanctions internationales.

Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est analyste renseignement - EMEA pour l'agence PINKERTON à Dublin, Irlande, et titulaire d'un doctorat en Histoire des relations internationales de Sorbonne Université en partenariat avec l'INSEAD. (Twitter : @Mischa_Lambert).

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Atlantico : Selon une enquête du Financial Times, la Russie est en mesure de contourner les sanctions internationales et de revendre frauduleusement des céréales volées à l'Ukraine. A-t-on une idée de l'ampleur de ce trafic ? Comment la Russie exporte-t-elle ces céréales malgré les sanctions internationales ?

Michael Lambert : Le système international n'existe que sur un plan purement théorique, dans la mesure où les pays ne parviennent même pas à s'accorder sur le nombre d'États qui existent, comme en atteste le cas de Taïwan (non reconnu par la Chine), du Kosovo (non reconnu par la Russie), d'Israël (non reconnu par de nombreux pays arabes), pour ne citer que quelques exemples marquants.

Dans ce contexte, si le droit international est rassurant pour un citoyen lambda, car il semble structurer le monde dans lequel nous vivons, les relations entre Etats sont surtout une question de qui peut imposer sa volonté à qui par la coercion économique et/ou militaire.

Concernant la Russie et les sanctions qui lui sont imposées depuis le début de la guerre en Ukraine, il existe de multiples options pour contourner les sanctions occidentales.

La première méthode, la plus connue, est le transit de marchandises de manière informelle. Dans ce contexte, la Russie et le pays partenaire s'accordent sur le transit de marchandises sans les déclarer. Les exemples foisonnent, comme le montre les exportations illégales d'armes russes vers la Syrie, un pays où les contrôles sont quasi inexistants, ou avec la Corée du Nord, où l'on ignore ce qui transite entre les deux pays depuis des décennies. Dans ce contexte, la Russie peut exporter des céréales vers un pays si ce dernier accepte de fermer les yeux sur leur provenance.

Une deuxième approche, plus légale, consiste à exporter les marchandises vers un pays qui n'applique pas de sanctions. Les marchandises sont alors ré-emballées dans le pays en question et deviennent légales sur les marchés internationaux. Si la Russie exporte, par exemple, des céréales Ukrainiens en Chine, elle peut ensuite changer l'estampillage sur place (via une société chinoise sous contrôle russe, un processus tout à fait légal) et les produits arrivent alors légalement sur les marchés internationaux sous la forme d'un produit "Made in China".

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Concernant le grain ukrainien subtilisé à l'Ukraine par la Russie, nous ne connaissons pas la quantité exacte, mais nous savons que Moscou peut réexporter ces produits avec les deux options mentionnées auparavant.

Cependant, il n'est pas nécessaire d'en arriver à des montages financiers aussi complexes, la réexportation des céréales ukrainiennes se fait de manière simple en les prenant en Ukraine, en les faisant passer par un centre de reconditionnement en Russie pour les estampiller "Made in Russia", ce qui permet de les revendre légalement dans les pays qui ont des accords commerciaux avec la Russie. Cette pratique n'est pas inhabituelle, puisque la plupart des biens que nous consommons à travers le monde ne proviennent pas du pays mentionné sur l'étiquette.

Les sanctions internationales donnent donc une impression de structure dans un monde qui n'en a pas.

En particulier, les activités de contrebande seraient très fortes depuis les ports de Crimée, un territoire annexé par la Russie en 2014. Faut-il s'étonner que Moscou parvienne à faire fi du droit international ?

La Crimée est une option de premier choix pour la Russie, car il s'agit d'une région litigieuse. Qui peut dire si le grain exporté depuis la Crimée appartient à la Russie ou à l'Ukraine ? Les céréales du reste de l'Ukraine sont transférées des entrepôts ukrainiens vers la Crimée toute proche, ce qui permet d'optimiser les coûts de transport, et de franchir une frontière russo-ukrainienne qui n'existe que sur le papier. Les soldats russes laissent passer les camions de céréales (mais aussi d'autres produits) qui sont ensuite transférés sur des navires vers une multitude de destinations. Le commerce le plus légal se fait vers la Turquie, le plus informel vers l'Abkhazie.

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Il faut également rappeler que la Turquie reste un pays où le taux d'inflation et de corruption est élevé, il est donc aisé de corrompre les autorités pour arriver à ses fins. Loin de stigmatiser la Russie, la majorité des pays font de même avec leurs partenaires, par exemple la Turquie, elle aussi, exporte illégalement des marchandises vers l'Abkhazie via le port d'Otchamchira. La même approche s'applique à une multitude de produits que nous consommons. Par exemple, peu d'Occidentaux savent que le Nutella contient des noisettes en provenance d'Abkhazie.

Est-il possible de mettre en place des mesures pour réellement empêcher la Russie d'exporter ces céréales ukrainiennes volées ?

Absolument pas. Pour cela, il faudrait que la Russie n'ait aucun pays allié qui puisse ré-emballer les produits. C'est pour cela que les sanctions sont symboliques et donnent bonne conscience aux Occidentaux, qui ont le sentiment d'avoir de l'influence et de ne pas avoir abandonné l'Ukraine.

On le constate avec le rouble russe qui a retrouvé sa valeur en quelques semaines, le seul impact des sanctions occidentales réside dans le fait que les oligarques russes ont délaissé Londres pour s'installer à Dubaï, et que les entreprises occidentales sont remplacées par des entreprises chinoises qui proposent les mêmes produits.

Les allégations de contrebande de céréales via la mer Noire posent un grave dilemme aux gouvernements occidentaux qui ont imposé des sanctions à la Russie. Sont-ils réticents à fermer les yeux sur la contrebande afin de ne pas exacerber la crise alimentaire mondiale que la guerre a contribué à créer ? À mesure que la guerre se poursuit, la capacité de la Russie à échapper aux sanctions pourrait-elle augmenter ?

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Les Occidentaux, du moins les dirigeants, sont pleinement conscients du phénomène, mais il est dans l'intérêt de certains de mettre en place des sanctions. Par exemple, les sanctions sur le gaz russe servent les intérêts de Washington, qui peut exporter ses propres réserves vers les marchés européens. Loin de se limiter à l'Occident, la Chine profite également de cette situation et bénéficie désormais de tarifs préférentiels sur le gaz russe.

Les superpuissances savent très bien que ces sanctions sont symboliques, qu'elles ne changeront rien, sauf pour les citoyens avec l'inflation (des deux côtés), mais les appliquer est une excellente stratégie de communication. De leur côté, les petits pays pensent réellement que ces sanctions auront une influence sur la Russie. On ne peut pas reprocher aux citoyens de penser ainsi, cette perspective psychologique d'avoir un impact alors qu'ils n'en ont pas est rassurante, elle donne aux habitants le sentiment d'avoir du poids dans ce conflit.

L'Occident ferme les yeux sur le commerce illégal, il est vrai, à cause de la crise alimentaire mondiale. Mais les occidentaux pourraient facilement endiguer celle-ci. La majorité des céréales en Occident sont utilisées pour l'alimentation animale et ne sont pas destinées à la consommation humaine. Les occidentaux pourraient décider, pour les deux prochaines années, de diminuer la consommation de viande de leurs habitants afin d'avoir davantage de céréales et les exporter. Cependant, cela serait moins intéressant financièrement, tant pour les Etats que pour les producteurs.

Pour résumer, la Russie n'est pas ou peu soumise à des sanctions, et les produits qui provenaient de l'Occident sont désormais vendus par des entreprises chinoises en Russie. En outre, la Russie n'a pas besoin d'importations pour de nombreux produits, à l'exception de la haute technologie. Dans ce contexte, les embargos sur les composants informatiques auront une profonde influence sur la société russe. Dans ce cadre, Moscou dépend désormais totalement de la Chine pour son approvisionnement, c'est le seul domaine qui est véritablement contraignant pour le Kremlin.

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