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Alain Juppé serait en tête des intentions de vote aux primaires UMP.
Alain Juppé serait en tête des intentions de vote aux primaires UMP.
©Reuters

Sur le ring à droite

Ce que la domination d’Alain Juppé dans les sondages révèle des attentes politiques actuelles des Français... et de la droite

Selon un sondage Odoxa pour Le Parisien, Alain Juppé serait en tête des intentions de vote aux primaires UMP. Un revirement important, alors que l'ancien président était jusque-là largement plébiscité. Le maire de Bordeaux préfère en effet attendre et n'a pas encore fait de réelle proposition au cours de sa campagne, ce qui le rend acceptable auprès de toutes les sensibilités.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Carine Bécard

Carine Bécard

Carine Bécard est journaliste politique à France Inter.

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Atlantico : D'après un sondage Odoxa pour le Parisien publié samedi, Alain Juppé serait en tête des intentions de votes dans le cadre des primaires UMP. Comment expliquer cette prévision au sein d'un parti qui restait jusqu'à présent majoritairement sarkozyste ? 

Carine Bécard : Ce sondage est effectivement assez surprenant parce l'UMP, malgré tout, reste très attachée à Nicolas Sarkozy. Néanmoins, l'ancien Président reste dans une zone de turbulences ; sa proposition de renommer le parti passe assez mal. Celle-ci sera validée, mais elle ne créé pas l'engouement parce que les sympathisants de droite ne comprennent pas ce changement de nom.

Alain Juppé est en effet très haut dans les sondages. Or il a conscience de ne "rien faire actuellement". Ce qui le met dans une posture complexe ; il sait qu'en s'exprimant il baissera dans les sondages. Juppé incarne une image, quelqu'un qui attire et pourrait trouver les mots juste face à Marine le Pen. En réalité, il est protégé, dans une sorte de bulle, il faudrait qu'il en sorte rapidement car cela pourrait lui jouer des tours. Cette bulle pourrait le paralyser.

Jean GarriguesIl faut commencer par observer que Nicolas Sarkozy reste majoritaire en vue des primaires au sein des militants et sympathisant UMP. Par contre, dans le cas où l'on additionne les électorats de la droite et du centre, il devient alors minoritaire. Les électeurs du centre ont toujours en mémoire l'inflexion de l'ancien Président vers les thématiques du Front national lors des élections présidentielles de 2012. Ce malaise est très marqué, expliquant les bons scores obtenus par Juppé au sein de cet électorat. Dans le cadre du sondage Odoxa, par exemple, Alain Juppé remporterait les primaires ouvertes à droite avec 55% des voix. C'est donc un électorat qui se reconnait dans l'image de "modération", de "sagesse", de "prudence" que renvoie Alain Juppé.

On a aujourd'hui vraiment l'impression que les autres candidats sont hors courses. Ce qui est très troublant en ce qui concerne François Fillon car il pouvait apparaître comme un des trois candidats majeurs.  Pourtant, en changeant assez souvent de discours sur les sujets d'immigration et en durcissant ses propos quant aux thématiques identitaires, il a gâché ses chances d'incarner une alternative. Il a laissé le terrain à Alain Juppé et Nicolas Sarkozy.

Bien évidemment, il y a les figures émergentes de Bruno Lemaire et de Nathalie Kosciusko-Morizet, mais elles restent bien derrières les deux candidats pressentis. Il est possible qu'une partie des électeurs de Bruno Lemaire considèrent la ligne d'Alain Juppé qui est, sur bien des égards, proche de la sienne.

Mais on peut très bien envisager un revirement de situation, l'apparition de candidats nouveaux, porteurs de changement et qui séduiraient d'avantage l'électorat de droite. Tout comme la montée en puissance à la fois de Bruno Lemaire et de Nathalie Kosciusko-Morizet. Car la situation politique demeure fragile, et il y a un mécontentement général vis-à-vis des partis et des personnalités politiques traditionnelles. Il semble envisageable que d'ici à deux ans, des mouvements spontanés fassent émerger de nouvelles personnalités politiques.

Pour en revenir au sondage, il est intéressant d'observer que l'idée d'un reconstructeur de la droite qui pourrait jouir d'un avantage déterminant n'est pas si évident. Même si Nicolas Sarkozy est en tête en ce qui concerne les militants, cette avance n'est pas suffisante pour faire de lui le meilleur candidat de la droite et du centre à l'élection présidentielle.

En quoi est-ce un avantage ou un inconvénient d'avoir une image consensuelle, quitte à ce qu'elle paraisse lisse, alors qu'aucune proposition politique concrète n'a été formulée par les candidats de l'UMP pour le moment ?

Jean Garrigues : C’est une peu une constante dans le période très présidentielle comme celle-ci. Il y a toujours un personnage un petit peu extérieur aux joutes politiques quotidiennes, qui soit dans une position d'expertise de sagesse qui s'impose. On a pu le voir avec Jacques Delors par exemple.

Mais comme je le soulevais tout à l'heure, il existe aussi une variable contextuelle qui est la crise actuelle du politique. Les Français ont fait l'expérience de l'hyper président Nicolas Sarkozy, tout comme celle de la présidence normale, et les deux s'avèrent aujourd'hui être des échecs. Il y a aura donc la tentation d'essayer autre chose. Cela peut se traduire par le vote à l'extrême, c’est-à-dire par un vote comme celui du Front national, mais aussi par le renouveau, ce qu'incarne aujourd'hui quelqu'un comme Bruno Lemaire par exemple, mais pourquoi pas par un "sage", un individu expérimenté qui peut rassurer en temps de crise, comme c'est le cas pour Alain Juppé. D'autant plus qu'il semble vouloir s'humaniser.

Carine Bécard : Aujourd'hui, en politique fictionnelle on peut dire que des électeurs de gauche seraient prêts à voter aux primaires pour faire barrage à Nicolas Sarkozy.  

Les militants UMP aiment le côté cuisant de Nicolas Sarkozy : sa capacité à aller loin dans un sujet, cette image de "rockstar", son énergie débordante. Ce n'est pas forcément le côté lisse de Juppé qui séduit, mais sa capacité à oser dire les choses. Lui n'a pas peur de se faire siffler, il défie les coutumes politiques. Lorsque qu'il donnera ses positions politiques, il est possible que les électeurs de droite soient déçus du décalage entre le discours de vérité et la réalité.

La deuxième chose, c'est la capacité que peut avoir le candidat à faire barrage à Marine Le Pen. Pour les électeurs de droite, François Hollande n'entre pas en jeu. Ils pourraient choisir Alain Juppé et son positionnement plus centriste, modéré, que Nicolas Sarkozy. Mais celui qui, pour le moment, a l’aire de jeux la plus grande est Alain Juppé. Plus l'échéance se rapprochera et plus l'électorat de droite se posera cette question du barrage. Il n'est pas certain que les électeurs optent automatiquement pour Nicolas Sarkozy. 

Dans quelle mesure voter pour le candidat Juppé, peut-il, aujourd'hui, s'apparenter à un vote de sûreté ? Son avance peut-elle résister, à terme, lorsque des projets vont être formulés ? Si Alain Juppé reste durablement en tête dans les sondages, est ce que cela peut modifier la ligne politique des autres candidats ?

Carine Bécard : le problème pour les autres candidats, comme Nathalie Kosciusko-Morizet, Bruno Lemaire ou encore François Fillon, c'est qu'ils risquent d'être aspirés par Alain Juppé. Lorsque l'on y regarde de près, ils se retrouvent sur beaucoup de positions, dans leur façon de pratiquer la politique. Bruno Lemaire semble vouloir se montrer différent, mais il demeure semblable sur certains points. On pourrait croire qu'ils sont aspirés par Alain Juppé, face auquel se trouve Nicolas Sarkozy qui lui occupe un espace politique clair.

Bruno Lemaire table sur une possible dégringolade d'Alain Juppé dans les sondages, ou sur un retrait, afin de pouvoir s'imposer. En réalité, on se retrouve dans un match entre une ligne dure et une ligne plus douce. Mais pour Bruno Lemaire ou Nathalie Kosciusko-Morizet c'est en réalité un galop d'essai : une façon se faire connaître, de se former pour de prochaines élections.

Jean Garrigues: Ce qui est sûr c'est que l'une des raisons de l'avance de Juppé est bel et bien son silence. Une clarification de son programme pourrait constituer le début d'une érosion de son avance, et en ce sens lui serait préjudiciable : s'il se montrait trop à droite, les centristes pourraient s'en détourner, et s'il était trop progressiste sociétal, ce serait à droite qu'on s'en méfierait. L'émergence des programmes est mécaniquement un élément de risque pour le maire de Bordeaux. Mais dans une période de crise du politique, la crédibilité est un élément sans doute plus crucial que celui du programme.

Alain Juppé et son image de conciliateur, humaniste, peuvent-ils vraiment rassembler à droite face à l'omniprésente menace représentée par le FN ? Les électeurs de l'UMP ne seraient-ils pas plus tentés de voter pour un candidat plus à droite (Nicolas Sarkozy) afin de faire barrage à Marine Le Pen ?

Jean GarriguesDepuis l'autoritarisme dont il a pu faire preuve lors de son passage à Matignon de 1995 à 1997; avec la réforme sociale qu'il portait, Alain Juppé prend grand soin de se corriger. Il souhaite se montrer plus ouvert et plus tolérant, nuancé dans ses jugement. Il cherche à incarner l'image de l'homme providentiel: celle du sauveur. C'est d'ailleurs récurrent dans l'histoire de la Vème République et dans les périodes de crise. Souvenons-nous qu'en 2007, Sarkozy apparaissait comme un nouveau Bonaparte, qui avait la capacité de résoudre les problèmes. Or Alain Juppé mise plutôt sur l'image du grand sage protecteur. Ce qui ne l'empêche pas de revenir si l'on observe les retours d'Adolphe Thiers en 1871, ou encore de Charles de Gaulle en 1958. En s'inscrivant dans cet héritage du Général de Gaulle qui apparait comme recours en cas de crise, il s'inscrit dans une tradition historique.

Etant donné le score attribué à Alain Juppé pour un second tour, logiquement, une partie de l'électorat de gauche n'aurait pas trop de mal à lui apporter ses voix pour faire barrage à Marine Le Pen. Pour Sarkozy, la question est plus délicate, il y aurait probablement une hésitation. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy a mis à mal la capacité de de la gauche à se reporter à droite.

Les sarkozystes ont pu mettre en cause l’échantillon utilisé par ce sondage. Ainsi, peut-on parler du sondage comme un réel tournant ? Est-ce un réel signal d'alarme pour Sarkozy ?

Carine Bécard : Tous les candidats surveillent ces indicateurs, quels qu'ils soient. Et ces résultats ne peuvent constituer une bonne nouvelle pour l'ancien Président.

Mais Nicolas Sarkozy agit déjà, contrairement à Alain Juppé, on peut donc parier également sur une stratégie gagnante. Il a réussi à ressouder la famille de la droite, et marque régulièrement des points. Face à lui, Alain Juppé n'a pas encore parlé, et il est fort possible que les électeurs s'en lassent. D'autant qu'il a encore des défis devant lui, comme parler avec les journalistes, structurer son réseau, trouver des soutiens financiers…Sarkozy quant à lui est chef de parti, a des capacités financières et des réseaux. Les deux hommes sont si différents qu'on ne sait pas qui va l'emporter, il y a un très long chemin qui s'annonce.

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