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Bachar el-Assad serait-il en train de perdre le pouvoir ? (En illustration, une de ses affiches criblée de balles).
Bachar el-Assad serait-il en train de perdre le pouvoir ? (En illustration, une de ses affiches criblée de balles).
©Reuters

Pieds d'argile

Bachar el-Assad en train de perdre le pouvoir ? Ce que nous réserverait ce scénario qu’on avait fini par oublier

Partition de la Syrie, région déstabilisée... Le scénario d'une déroute du régime de Bachar el-Assad aurait des conséquences majeures, avant tout sur la stabilité de la région.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Altantico : La branche syrienne d’Al-Qaida et des groupes rebelles islamiques ont pris, le 25 avril, le contrôle Jisr Al-Choughour dans la province d'Idleb au nord-ouest de la Syrie. Les spécialistes interrogés par le Washington Post estiment que cette défaite pour les troupes de Bachar Al-Assad met le régime syrien dans une situation beaucoup plus délicate que celle que l’on a pu observer ces trois dernières années. Dans quelle mesure la situation est-elle compliquée pour Bachar Al-Assad dans l’ensemble du pays ?

Alain Rodier : Nos amis américains sont toujours d'un incorrigible optimisme. Rappelons-nous le président Bush déclarant en 2003 "job is done" (le travail est fait). Certes, la coalition de mouvements salafistes-djihadistes emmenée par Al-Nosra, la branche officielle d'Al-Qaida "canal historique" en Syrie a remporté de grandes victoires dans la région d'Idlib située au nord-ouest du pays. C'est d'autant plus préoccupant pour Damas que cela coupe l'axe Alep-Latakie. Cela va poser des problèmes logistiques très importants à ces deux localités où le régime s'accroche bec et ongles. De plus, la Turquie feignant de ne pas voir que cette offensive victorieuse a été menée par les séides d'Al-Zawahiri -alors que ces derniers ont commencé pas chasser les unités de l'Armée Syrienne Libre (ASL) présents dans la zone- apporte officiellement un soutien moral et vraisemblablement matériel à cette bataille. La ville d'Idlib désormais aux mains des salafistes-djihadistes n'est qu'à 30 kilomètres de la frontière turque. En effet, pour la première fois, Ankara voit le moyen de déstabiliser durablement le régime en place à Damas. C'est le vœu le plus cher du président turc Tayyip Erdogan.

L’idée selon laquelle le régime de Bachar Al-Assad est la meilleure solution contre l’Etat islamique (EI) est-elle vraiment tenable ? Une déroute militaire ne peut-elle pas avoir lieu ?

En simplifiant au maximum, il y a aujourd'hui trois forces d'opposition à Bachar el-Assad : l'EI à l'est (Raqqa et Der Ez zor), Al-Nosra (Al-Qaida) et consort au nord-ouest (Idlib) et au sud-ouest (Deraa), l'ASL (ou du moins ce qu'il en reste) également au sud-ouest où les unités sur le terrain sont bien obligées de coopérer avec Al-Nosra. D'ailleurs, il est intéressant de noter qu'Al-Nosra a l'intelligence de s'allier ponctuellement avec d'autres groupes rebelles à la différence de l'EI. Les liens avec le commandement d'Al-Qaida "canal historique" toujours installé dans les zones pakistanaises se font discrets. Al-Zawhiri appelle à ne pas s'en prendre aux populations civiles et à respecter les lois de la guerre... On sent bien une volonté de "dédiabolisation" vis-à-vis de l'extérieur. Ankara qui est désormais en pointe dans le combat anti-Assad pourrait remettre sur le tapis son idée d'instauration d'une zone d'exclusion aérienne sur le nord-ouest de la Syrie en échange de sa participation plus active à la lutte contre l'EI qui est désormais l'ennemi à abattre en priorité. C'est oublier un peu vite qu'Al-Qaida "canal historique" est basée sur la même idéologie salafiste-djihadiste. C'est sur la stratégie à adopter que les opinions des chefs divergent.

D’après l’International Institute for Strategic Studies, la capacité du régime de Bachar Al-Assad ne semble pas être pouvoir durer indéfiniment. Quelles conséquences une chute du régime syrien aurait-elle dans la région ?

L'IISS britannique est gagné par l'optimisme de ses cousins américains. Mais tout n'est pas faux même si "on ne nous dit pas tout". Il est certain que les forces légalistes syriennes sont épuisées par trois années de guerre civile. Mais, tant que la Russie et l'Iran soutiendront à bout de bras le régime de Bachar el-Assad, il ne s'effondrera pas.

Si d'aventure il venait tout de même à tomber, la guerre civile perdurera entre les différentes composantes de la société syrienne : Sunnites - alaouites - Kurdes - chrétiens, etc. Les massacres qui sont déjà abominables deviendraient hystériques et totalement incontrôlables. La partition du pays (qui existe déjà de fait) serait consommée. La région se trouverait déstabilisée car les combats dépasseraient largement les frontières. Je pense en particulier au Liban et à la Jordanie. Quant aux Kurdes, ils ne se laisseraient pas faire. Tout serait alors totalement imprévisible.

En quoi une défaite du régime de Bachar Al-Assad servirait les objectifs de l’Etat islamique, des groupes rebelles ou d’Al-Qaida présents dans la région ?

Sur le fond, l'EI et Al-Qaida s'intéressent plus au sort de Bachar el-Assad. Ces deux mouvements veulent établir leur autorité sur des régions. C'est déjà le cas pour l'EI à cheval sur l'Irak et la Syrie et cela va devenir la même chose pour Al-Nosra dans la province d'Idlib et peut-être de Deraa.

Quelles conséquences pour les régimes occidentaux impliqués dans le conflit ?

Ils auront réussi à réaliser ce qui se passe aujourd'hui en Libye et ce qui va subvenir demain en Afghanistan. Une situation totalement incontrôlable, incontrôlée avec les civils impuissants placés au milieu du chaudron. Comme d'habitude, ce sont eux qui paieront le prix fort.

La solution n’est-elle pas dans l’Iran ?

Malheureusement, "LA" solution n'existe pas. L'Iran joue un rôle extrêmement important en Syrie et en Irak mais ses capacités politiques et opérationnelles restent limitées. Les pasdarans (et leurs alliés du Hezbollah libanais) payent cher le soutien qu'ils apportent au régime en place. Il convient aussi de regarder ce qui se passe au Yémen: Téhéran sait jusqu' "où il faut ne pas aller trop loin" : les al-Houthi qu'ils soutiennent ne peuvent plus bénéficier des approvisionnements iraniens en raison du blocus qui existe de facto. L'Iran se garde bien de tenter de rompre car cela constituerait un casus belli dont les suites seraient dramatiques et imprévisibles.

Où est la lueur d'espoir ?

Il faudra bien un jour se remettre à la table des négociations avec tous les acteurs concernés qui accepteront d'y participer. Certes, Genève I & II ont été des échecs. Mais il faut se remettre à l'ouvrage d'autant qu'aucune solution militaire ne semble aujourd'hui accessible. Aucun des camps n'est aujourd'hui en mesure de remporter la guerre même si des batailles sont parfois gagnées.

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