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La crise grecque a d’ores et déjà coûté 220 milliards d'euros.
La crise grecque a d’ores et déjà coûté 220 milliards d'euros.
©Reuters

Loto : à qui le tour ?

Argent prêté, argent donné, argent gagné : qui a vraiment bénéficié de quoi dans la succession des plans de sauvetage de la Grèce ?

La crise grecque a d’ores et déjà coûté 220 milliards d'euros, mais certains s'en sortent beaucoup mieux que d'autres. Qui des Grecs, de l’Etat grec, des banques grecques ou des créanciers étrangers a récupéré quoi ?

Jean-Michel Rocchi

Jean-Michel Rocchi

Jean-Michel Rocchi est professeur affilié de Finance à l’université Paris-Dauphine.

Il est auteur ou co-auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages dédié à la finance. Il est notamment l'auteur de Les paradis fiscaux (Sefi, mai 2011) et de plsuieurs ouvrages sur les hedge funds.

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Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Les ménages grecs

Mathieu Mucherie : Etant donné le recul de la consommation depuis quelques années (du jamais vu à ce rythme dans un pays non-soviétique et en temps de pays), il est délicat de prétendre que les ménages grecs ont profité du système et qu’ils ont fait la fête avec nos dons ou nos prêts.

Consommation des ménages entre 2009 et aujourd'hui - sources Thomson Reuters 

A noter qu’on ne voit pas bien dans les statistiques le lien entre les "plans d’aide" et les chiffres économiques, alors qu’on voit très bien le lien entre les chantages de la BCE et l’hémorragie monétaire sur les dépôts dans les banques de ce pays.  

Les ménages ont perdu une partie de leurs revenus (emplois…) et de leur richesse (pertes patrimoniales). Ils n’ont rien reçu des européens sous forme de dons, mis à part les fonds de Bruxelles habituels (surtout consacrés à l’agriculture et au BTP). Ils ont payé plus de taxes en tous genres depuis 2008. Ils subissent désormais un corralito comme des argentins. What else ?

Jean-Michel Rocchi : Sur la période très récente les ménages grecs les plus aisés ont le plus bénéficié du maintien de la liquidité des banques grecques encore adossées à la BCE. Entre novembre 2014 et mai 2015 ce ne sont pas moins de 32 milliards d’euros qui ont été retirés par les déposants dans le cadre de la course aux dépôts (ou bank run), preuve que les plus lucides et les plus cultivés n’avaient aucune confiance dans le tandem des démagogues Tsipras et Varoufakis. Pour mesurer le niveau de panique à l’égard du système bancaire et plus généralement de l’économie, il faut rapprocher ce chiffre d’un PIB de 182 milliards d’euros en 2013, soit 17% de la richesse créée ressortie en cash en 7 mois ! Les partisans de Tsipras dansent, les sceptiques anticipent un effondrement inexorable de l’économie, les pénuries à venir, l’éventuelle sortie de l’euro et l’effondrement de la valeur des actifs (devise incluse en cas de retour à la drachme) et thésaurisent. Le gouvernement Tsipras a fait un mauvais choix, il aurait du fermer les banques plus tôt afin de protéger les petits déposants, c’est là encore de l’incompétence, que des marxistes aient une telle incompréhension de l’économie de marché ce n’est pas si étonnant …

Les entreprises grecques, l'économie réelle

Mathieu Mucherie : Etant donnés les chiffres du crédit corporate depuis 2008 (volumes des prêts, taux appliqués, …), il est délicat de prétendre que les firmes de ce pays ont été aidées ou financées par qui que ce soit. Dans le même temps c’est logique, quand il n’y a plus de clients solvables en interne ni de perspectives à l’extérieur compte tenu de la cherté artificielle de l’euro (pour rappel, la Grèce entre dans l’euro à 0,9 face au dollar US, et avait l’habitude de dévaluer de plus de 50% par décennie contre la monnaie allemande).

Crédits accordés aux organismes non-financiers

Jean-Michel Rocchi : Le fait de maintenir la liquidité de l’économie a évité incontestablement un effondrement de l’économie réelle à la suite de la crise financière, un léger frémissement commençant à poindre en 2014 avec une croissance du PIB. C’est probablement le seul élément que l’on peut mettre (partiellement) mettre au crédit de Syriza en matière de politique économique.

Les banques grecques

Mathieu Mucherie : Perfusées comme des zombies par des prêts de court terme, oui ; "aidées" à proprement parler, non (rien à voir avec les banques régionales allemandes). De toute façon, elles ne valent plus rien en bourse, comme toutes les autres firmes du pays (graph’ ci-dessous, piqué à Cembalest de JP Morgan), et elles sont de facto nationalisées depuis longtemps (en attendant de l’être juridiquement).

Quant à leur collatéral (actif servant à couvrir le risque de crédit ndlr), notons au passage qu’il est remis en question par la BCE qui estime qu’une dette souveraine de la Grèce doit faire l’objet d’un haircut (déduction de la valeur des actifs donnés en collatéral pour réduire le risque de perte en cas de défaut ndlr) dans le cadre du mécanisme de liquidités ELA (Emergency liquidity assistance), alors que la BCE avait affirmé que la dette de la Grèce était soutenable, c’est même la raison d’être du mécanisme ELA officiellement… ; sans parler du "whatever it takes"...

Jean-Michel Rocchi : Les banques grecques qui étaient de très grosses détentrices de dettes souveraines grecques ont été proportionnellement les plus touchées par l’abandon de créance général imposé aux créanciers en avril 2012. Les positions respectives initiales avant l’abandon de créance étaient les suivantes :

  • National Bank of Greece : 13,7 milliards d’euros
  • Piraeus Bank : 9,4 milliards
  • Alpha Eurobank : 3,7 milliards d’euros
  • Marfin Bank : 2,3 milliards d’euros 

Bien plus, les banques en Grèce sont surtout très exposées à une économie sinistrée avec de nombreuses entreprises en difficultés qui conjuguée avec les difficultés des ménages a fait exploser les créances douteuses ce qui fragilise considérablement l’ensemble du secteur financier avec un réel risque systémique.  

La sortie de la Grèce de la zone euro ne rendra plus automatique ou obligatoire le soutien éventuel des banques grecques. En cela, elle constituerait une bonne nouvelle. 

Les financiers européens

Mathieu Mucherie : Ils ont été affectés par les soubresauts de cette crise, difficile donc de prétendre qu’ils y gagnent en net. En particulier les assureurs ont dû avaler l’horrible "échange volontaire" qui a détruit 75% de la valeur de leurs titres grecs vers 2011, tout ça parce que Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont préféré faire payer les épargnants plutôt que d’entamer un bras de fer avec la BCE pour une compartimentalisation de la dette hellène dans le bilan "virginal" de notre banquier central qui ne voulait ni se "compromettre" dans une fonction de prêteur en dernier ressort, ni remplir son mandat (l’esprit et la lettre du Traité européen) ni respecter sa cible d’inflation.

Par contre, ensuite, tout a été fait pour organiser l’exfiltration des investisseurs privés, remplacés par le contribuable européen et (marginalement) par la BCE et le FMI.

Socialisation des pertes… encore des graphiques éclairants de Cembalest, de JP Morgan :

De tous les opérateurs privés exfiltrés, les banquiers français remportent la palme. En France, on n’a pas de pétrole et on n’a pas d’idées monétaires, mais on sait comme défendre les anciens copains de promo.

Jean-Michel Rocchi : Les banques européennes ont globalement moins souffert que leurs homologues grecques en part relative. Par contre, la généralisation n’est pas de mise certaines banques ont été plus exposées que d’autres comme par exemple en France le Groupe Crédit Agricole. Une surexposition n’étant pas nécessairement la preuve d’une mauvaise gestion mais souvent résulte du fait de détenir une filiale locale d’une taille significative.  

Les créanciers européens

Mathieu Mucherie : Les contribuables européens vont perdre de toute façon (FESF, prêts bilatéraux) puisque la dette ne sera pas remboursée ; les moratoires sur les intérêts ne suffiront pas, surtout depuis que la croissance a de nouveau disparu (corralito = choc d’incertitude). La question est celle du taux de recouvrement (50% ? ou 10% comme dans le cas Argentin ?), qui va decrescendo à mesure que l’on tergiverse.

Imaginons une perte de 50 milliards pour la France. C’est 2,5% de notre dette publique totale. Avec un taux 10 ans à 1,2%, ce n’est pas un drame. Mais on se dit qu’un traitement du sujet "à la Fannie Mae", progressif, en extinction dans le bilan du banquier central, aurait été bien préférable…   

Le FMI a perdu des plumes dans cette affaire, où sa légitimité a été contestée, où son rôle pilote dans la Troïka n’apparait pas très clair, et où beaucoup d’énergie a été investi en pur perte.

La BCE a beaucoup gagné, en pouvoir, en dissuasion, depuis qu’elle a lâché la Grèce vers octobre 2009. Elle perdra certes un peu comptablement (les 3,5 milliards d’euros des échéances du 20 juillet et du 20 août, par exemple), mais c’est peu de choses pour un acteur qui peut mettre 1200 milliards d’euros sur la table en 18 mois (sans inclure la Grèce dans le programme des achats, soit dit en passant) et qui pourrait imprimer massivement sans trop de crainte pour l’inflation, vu le contexte.

Au total, tout le monde a perdu dans cette crise monétaire (sans compter le coût en réputation, colossal), tout le monde sauf notre institution monétaire. Ceux qui estiment que le crime ne paye pas n’ont pas bien étudié l’histoire des banquiers centraux indépendants.

Jean-Michel Rocchi : Les créanciers de la Grèce sont avant tout des créanciers européens. 

Sur les 220 milliards de prêts internationaux, le FMI ne représente que 30 milliards d’euros soit 190 milliards pour l’Union Européenne, l’essentiel de la charge réelle de la pitoyable aventure grecque incombera aux contribuables européens, les contribuables français auront la seconde place derrière l’Allemagne, car pour simplifier les pertes à absorber le seront par rapport à la part relative du pays considéré par rapport au PIB de la zone euro.

Pendant deux décennies les grecs ont semblé fonctionner selon l’adage de Sacha Guitry dans Mémoires d’un tricheur : "Etre riche ce n’est pas avoir de l’argent – c’est en dépenser". Il faut le reconnaître les grecs n’ont jamais eu de mal a dépenser l’argent des contribuables européens.  Le jeu s’est opéré en deux temps : d’abord les tricheurs (comptabilité nationale truquée) puis les menteurs (avant et après Syriza) avec de nombreuses promesses non tenues. Il semble que la fin de partie se profile… La part de responsabilité des européens est d’avoir admis la Grèce dans la zone euro alors qu’à l’évidence elle n’est pas prête, on a voulu aller trop vite contre le plus élémentaire bon sens. On connaît les célèbres lignes d’Hérodote dans Histoires qui sont plus que jamais d’actualité : "La hâte engendre en tout l’erreur, et de l’erreur sort bien souvent le désastre".

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