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Des emballages de raviolis, sur la ligne de production du fabricant français de pâtes Lustucru à l'usine de Saint-Genis Laval.
Des emballages de raviolis, sur la ligne de production du fabricant français de pâtes Lustucru à l'usine de Saint-Genis Laval.
©JEFF PACHOUD / AFP

Atlantico Business

Après Essilor qui a été asphyxié, Lustucru est évincé… Mais pourquoi les entreprises françaises sont-elles aussi mal aimées de leurs cousines d’Europe ?

En quelques mois, deux des plus beaux fleurons de l’industrie française ont raté leur titre de champion du monde et perdu la partie face à leurs concurrents européens avec lesquels ils auraient pu se développer.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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Il va falloir s’interroger sur la culture entrepreneuriale française qui nous empêche de concrétiser (ou de consommer) des mariages intra-européens. Alors que la logique et la raison devraient nous y conduire, alors que l’ambition partagée est de trouver les moyens d’un développement pour tous, alors que toutes les raisons les plus rationnelles sont réunies, les échecs se multiplient.

Dernier en date : le mariage Panzani-Lustucru qui ne se fera pas. Le propriétaire espagnol de Panzani (Ebro Foods) a décidé de refuser l’offre de Lustucru, un lointain cousin français qui souhaitait se marier. Il n’y aura donc pas de champion français des pâtes. La famille Lustucru, les Cohen-Skalli, célébrissimes semouliers depuis deux ou trois générations, avait fait le projet de s’allier à un très lointain très cousin italien, devenu espagnol après un rachat, qui était, il faut le dire, trois fois plus gros qu’elle, y compris sur le marché français. Panzani contrôle 28% du marché français des pâtes alors que Lustucru n’en détient que 5 %.

Pour aller au bout de leur ambition, les Lustucru s’étaient associés au fonds CVC, spécialisé dans le private equity, et avaient donc les moyens de peser.

Les propriétaires de Panzani ont, au dernier moment, refusé de céder leurs pâtes sèches. Trop lourd, trop compliqué, trop risqué sur le plan social.

Le comble, c’est que les propriétaires de Panzani veulent toujours vendre, mais pas à une marque française, pas à Lustucru.

Le comble, c’est que les seuls acteurs qui restent en lice sont des fonds d’investissement ou de private equity dont CVC, le fonds qui est déjà dans Lustucru, ou PAI, un fonds français ancien propriétaire de Panzani qui avait vendu aux espagnols au début des années 2000.

D’autres candidats, plus sérieux ou plus légitimes (en dehors de Lustucru que la famille Panzani a récusé) sont des industriels, William Saurin qui s’est déclaré et la coopérative agricole Atterris. Pourquoi elle ? Parce que c’est la coopérative collectrice de blé dur la plus importante de France. Derrière cette coop, 25 000 agriculteurs français qui lorgnent sur leur débouchés et leurs prix.

Si les Français ne réussissent pas à trouver une solution avec ou sans Lustucru, parce qu‘on a compris maintenant que ce qui se joue, c’est l’avenir d’une partie de la filière blé dur, et bien on verra arriver dans cette partie de poker menteur les fonds anglais, et notamment le fonds BBC Partner, qui se prépare à jouer au Monopoly avec les marques européennes. Depuis le Brexit, marché britannique, a besoin de sécuriser ses fournisseurs de pâtes.

L’affaire Essilor-Luxottica est beaucoup plus simple à comprendre. Essilor Luxottica est une multinationale, fondée en 2018 par la fusion du français Essilor et de l'italien Luxottica.  C'est désormais le groupe leader mondial dans la conception, la production et la commercialisation de verres ophtalmo,  les équipements optiques de lunettes de vue et de soleil, dont la célébrissime marque Ray-Ban. Le groupe réalise un chiffre d'affaires de 14 milliards d'euros et capitalise en bourse plus de 33 milliards d'euros.

Le groupe franco-italien est donc issu du rapprochement entre Essilor et Luxottica. Essilor est une ancienne coopérative ouvrière qui datait de 1849 mais qui s’est convertie aux joies du capitalisme international au cours des trente dernières années, au point d’avoir tout compris sur les secrets de la réussite grâce à l’innovation et le service client dans un secteur en pleine croissance : le verre correctif. Un marché porté par la démographie et l’espérance de vie allongée à pas de géant. L’entreprise a parfaitement bien géré sa mutation et tout compris de la mondialisation, grâce à des équipes de management hors pair, dirigée il fut un temps par Xavier Fontanet. Mais la logique industrielle et mondiale lui a rapidement imposer de grossir vite et bien, d’où ce rapprochement avec un autre grand de la lunette dans le monde mais plus spécialisé dans la monture : l’italien Luxottica, créée et dirigée encore par une famille (les Del Vecchio).

Au début du mariage, mariage supposé entre égaux, tout va bien ou presque…  Les deux groupes pèsent à peu près le même poids, ils sont complémentaires et on ne parle que de synergie et de conquête. Mais la lune de miel sera courte. Reste à assumer le partage du pouvoir. Le président est italien, Leonardo Del Vecchio, plus italien que lui... ça doit exister mais chez Ferrari et encore…  Le directeur général est français, Hubert Sagnières, mais le nouveau couple exécutif ne s’entend pas très bien.

Les mois qui suivent, la gouvernance franco-italienne a du mal se mettre en place et l’on change de tête du côté français, avec l’arrivée de Paul du Saillant, devenu un temps PDG. Mais cette année, les Italiens ont réussi à prendre tous les postes de commandement du groupe, y compris le poste de PDG. Paul du Saillant est rétrogradé à la place de numéro 2. La plupart des cadres dirigeants n’ont sans doute pas résisté à la pression du télétravail diront certains, de la culture italienne diront les autres. Mais personne n’avait vu venir un tel tremblement de terre déclenché lors d’un conseil d’administration du mois de mai dernier.

Aujourd’hui, personne ne se fait d’illusion. Au début, le siège de Charenton le Pont, près de Paris, abritait la plupart des fonctions de direction générale, alors qu’elles ont été depuis toutes transférées à Milan.

Ce transfert aura forcément des conséquences sur les choix d’implantations industrielles et les embauches. Après moins de trois ans de mariage (en toute équité), le groupe EssilorLuxottica totalise 145 000 salariés dans le monde mais 80 000 pour Luxottica et 65 000 pour Essilor. Mais si on entre dans le détail des effectifs, Luxottica a conservé 12 000 salariés en Italie (sur 80 000 dans le monde) et chez Essilor, ils ne sont plus que 4 500 en France sur 65 000 dans le monde.

La fusion s’est faite de façon très équilibrée sur le papier, un modèle au niveau du partage de capital, du bureau d’étude, mais au fur et à mesure, on sent bien que les origines franco-françaises du groupe sont en train de s’évaporer.

Quelle leçon tirer de tout cela ? Ces déséquilibres sont évidemment liés aux conditions économiques et sociales faites sur les lieux d’implantation des sites industriels (taxation, modèle social). Tout ce qui commande la productivité joue un rôle dans le choix des investissements. Mais la détention du capital constitue le nerf de la guerre. Ce sont les actionnaires qui décident. Ce qui compte, c’est évidement la détention de ce capital et la France manque cruellement de fonds propres et de familles soudées.

Que ce soit au niveau des conditions de production, de la productivité apportée par l’écosystème au niveau des charges sociales, fiscales et normatives ; ou que ce soit au niveau de la capacité à restaurer et protéger des fonds propres, la France n’a pas les bonnes cartes pour jouer les parties sur l’échiquier mondial. Pas même dans l’Union européenne. On le voit bien, l’affaire Panzani-Lustucru nous montre que les Espagnols sont plus pugnaces que nous. L’affaire Essilor-Luxottica nous raconte que les Italiens seront toujours plus malins. Si on continue la liste, on trouvera aussi l’affaire Lafarge-Holcim, grand mariage industriel dans le ciment, où ce sont cette fois les Helvètes qui ont eu raison de nous.  

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