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La vente du département Energie d’Alstom à l’américain General Electric (G.E.) a été une catastrophe pour tous les industriels français, les ingénieurs et techniciens.
La vente du département Energie d’Alstom à l’américain General Electric (G.E.) a été une catastrophe pour tous les industriels français, les ingénieurs et techniciens.
©SEBASTIEN BOZON / AFP

Débat fondamental

Alstom : sept ans de réflexion… ou pas

La vente du département Energie d’Alstom à l’américain General Electric et les promesses du gouvernement sur le nucléaire illustrent bien la méconnaissance profonde de l’industrie chez nos gouvernants comme dans les médias.

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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L’affaire remonte à 2014, c’est celle de la vente du département Energie d’Alstom à l’américain General Electric (G.E.), une catastrophe pour tous les industriels français, les ingénieurs et techniciens, à part quelques-uns dont chacun cherche encore les motivations réelles. Sept longues années pour arriver à la seule conclusion possible : la France a besoin de son industrie nucléaire et pour avoir le contrôle de sa filière elle doit conserver la construction de ses turbo-alternateurs qui transforment la chaleur en électricité. Ce sont les fameuses machines « Arabelle » qui sont installées derrière une grande moitié des réacteurs nucléaires à travers le monde. Sept ans pour admettre une évidence, pour reconnaitre son erreur en la présentant comme une victoire, c’est beaucoup de temps perdu, beaucoup d’argent, beaucoup de souffrances humaines !

On aurait pu penser que cette décision allait faire réfléchir, allait conduire les décideurs nationaux à ouvrir les yeux, les commentateurs à demander des comptes, à s’interroger sur la politique industrielle nationale, à revenir sur ce que l’on peut faire pour notre avenir, mais les « éléments de langage » sont ahurissants de bêtise, car à ce niveau on ne peut plus parler de mensonge mais seulement d’ignorance et de stupidité.

« En 2014 , on ne savait pas qu’on allait avoir autant besoin d’électricité » nous dit un responsable gouvernemental. Que répondre à ça ? «Changez de métier  ?

« En 2014 on n’avait pas encore décidé de décarboner, mais maintenant c’est fait et pour cela on a besoin du nucléaire » nous dit une autre. Désespérant

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On ose espérer que le dossier de rachat a été étudié par un autre niveau d’expertise, scientifique, technique, industriel et financier, que nous savons ce qu’EDF va racheter en installations et en propriété industrielle, qu’un industriel compétent et aguerri va prendre en mains les opérations au plus tôt et qu’en sept ans le potentiel humain a été conservé… mais personne n’en sait rien et les cris de victoire sont encore prématurés.

Cette affaire et sa conclusion illustrent bien la méconnaissance profonde de l’industrie chez nos gouvernants comme dans les médias. Le Meccano industriel, celui des banques d’affaires et leurs départements  fusions-acquisitions, ce n’est que le début ou la fin d’une histoire c’est ce que regardent les visiteurs du ZOO, cela n’a rien à voir avec les réalités des entreprises industrielles. Tant que les français dans leur éducation n’auront pas compris comment naissent, vivent …et meurent nos industries , qu’un minimum de pédagogie n’est pas assimilé, on continuera notre dégringolade.

L’industrie c’est une transformation de matière brute en denrée consommable à l’aide de machines. Elle fonctionne avec un personnel, des outils qui se perfectionnent sans cesse et de l’innovation permanente sur les produits. Rien n’est figé, tout est mobile, et c’est ce renouvellement obligatoire qui induit la complexité de ce métier. Rentabilité et productivité sont deux mots essentiels pour la faire avancer car ce qu’elle fournit doit être « compétitif », c’est-à-dire que la satisfaction du client est son moteur avec en simplifiant un bon rapport qualité/prix.

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Quand on examine une entreprise industrielle, on doit donc regarder le personnel, l’outil, les produits et la rentabilité.

Le personnel est-il compétent et motivé, la pyramide d’âges et la technicité permet-elle d’envisager l’avenir ? Il faut un mélange d’expérience et de jeunes talents.

Dans quel état est l’outil de production ? Neuf, ancien avec quelle maintenance ? Automatisé, numérisé, robotisé ?

Quelle est l’évolution du produit, les innovations actuelles et futures, quelles sont les équipes de recherche, comment se situe la concurrence ?

Enfin les chiffres, ceux du chiffre d’affaires, de l’excédent brut d’exploitation (EBE), les résultats et les prévisions.

On peut se réjouir de voir une production essentielle pour la filière nucléaire revenir dans le giron des entreprises françaises, mais au-delà du slogan « on a gagné  » la responsabilité des gouvernants et de leurs commentateurs est de répondre à une question simple « dites nous ce que nous avons gagné » et cette interrogation est à la fois légitime et absente.

Depuis maintenant 24 ans, comme je le dis souvent, depuis 1997, nous avons le « nucléaire honteux », une partie de l’opinion maintient cette position, le rachat des turbo-alternateurs est un engagement à poursuivre l’investissement dans le nucléaire civil. Cette orientation qui revient sur un quart de siècle d’hésitations conduit à se poser les bonnes questions en termes de personnel (et donc aussi de dirigeants !), de potentiel industriel, de recherche et d’innovation et de disponibilités financières assises sur une rentabilité prévisionnelle. Sur ce dernier point investir dans un outil performant et décarboné pour offrir à un marché artificiel de l’électricité les dividendes des efforts est une stupidité. Investir dans une énergie abondante et bon marché c’est en faire un outil de compétitivité pour l’industrie nationale aussi, il faut donc revenir sur l’organisation actuelle et le Programme Pluriannuel de l’Electricité comme sur les « arrangements européens ». Il n’est pas vrai qu’il faille « en même temps « financer le nouveau programme électro-nucléaire (nouvelles centrales et investissements dans les anciennes) et les engagements  ruineux dans les usines de l’éolien off-shore. Les énergies renouvelables intermittentes sont des investissements de circuits courts, surtout pour la France qui a déjà un réseau installé autour de ses centrales nucléaires. C’est un débat fondamental pour notre avenir et il est de nouveau sur la table au moment des échéances électorales. Cela fait 24 ans que l’on veut se fermer les yeux, cela fait sept ans que l’on a commis une funeste erreur, il ne s’agit plus de désigner des responsables d’un triste passé, mais de savoir si nous voulons nous en sortir et affronter la réalité du futur électrique de notre pays : une énergie abondante et bon marché avec une industrie prospère et des consommateurs rassurés.  

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