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Khadija al-Saadi veut que la CIA reconnaisse comment elle l'a livrée à Kadhafi
Khadija al-Saadi veut que la CIA reconnaisse comment elle l'a livrée à Kadhafi
©Reuters

Témoignage

Alliance contre-nature : la jeune fille qui voulait que la CIA reconnaisse comment elle l’a livrée avec sa famille à la férocité de Kadhafi

Khadija al-Saadi, fille d'un opposant politique au colonel Kadhafi, avait 12 ans quand, avec sa famille, elle a été kidnappée et conduite en Libye au cours d'une opération conjointe de la CIA et du MI6. Dix ans plus tard, au cours d'un témoignage poignant, elle demande à la CIA de faire la lumière sur ce qui s'est réellement passé.

Depuis plusieurs semaines aux Etats-Unis, la Commission du renseignement du Sénat bataille contre la Maison Blanche au sujet de la pré-publication d'un rapport sur l'usage de la torture lors des interrogatoires menés par la CIA. Un débat très personnel pour Khadija al-Saadi, qui avait 12 ans quand sa famille et elle ont été kidnappées et conduites en Libye au cours d'une opération conjointe de la CIA et du MI6 (le service des renseignements exterieurs du Royaume-Uni) en 2004. Son père, un opposant au dictateur libyen Mouammar Kadhafi, était la cible principale de cette mission. Le site d'information Gawker a recueilli son témoignage auprès de Reprieve, une ONG internationale pour les droits de l'homme.

"Il y a dix ans, deux vols distincts ont atterri à l'aéroport militaire de Mitiga en Libye. Le premier avait été affrété par la CIA et MI6. A bord se trouvait une famille de six personnes, surveillée par des gardes. Les enfants effrayés séparés de leurs parents, le père attaché à un siège dans un compartiment arrière, une aiguille plantée dans le bras. Quelques jours plus tard, décolla le vol de Tony Blair qui s'apprêtait à serrer la main du colonel Kadhafi et à faire des affaires avec lui.

Je suis au courant de ces deux vols, car j'étais l'un des enfants. Je suis au courant des chaînes et de l'aiguille car Sami al-Saadi, un opposant politique de longue date au colonel Kadhafi, est mon père et que je l'ai vu dans cet état. J'avais 12 ans et j'essayais de calmer mes petits frères et ma petite sœur de 6 ans. En 16 heures de vol, les gardes nous ont emmenés voir notre mère une seule fois. Elle pleurait et nous a dit qu'on nous emmenait dans la Libye de Kadhafi. Peu avant que le vol n'atterrisse, un garde m'a dit de dire au revoir à mon père. Je me suis forcée à y aller et je l'ai vu, l'aiguille dans le bras. Je me souviens que les gardes se moquaient de moi. Puis je me suis évanouie.

On nous a sorti de l'avion avant de nous regrouper dans des voitures. Mes parents avaient une cagoule sur la tête. Les Libyens ont forcé ma mère, ma sœur et moi à rentrer dans une voiture, mes frères et mon père dans une autre. Le convoi nous a conduits dans une prison secrète hors de Tripoli où j'étais certaine que nous allions tous être exécutés. Tout ce que je savais de la Libye à cette époque c'était que le colonel Kadhafi voulait faire du mal à mon père et que notre famille avait toujours déménagé de pays en pays pour éviter qu'il nous attrape. Maintenant, nous avions été kidnappés, amenés en Libye et nous étions à la merci de ces gens.

On me dit que ce qui traine sur le bureau du Bureau Ovale est un rapport sur ce qui nous est arrivé à ma famille et moi lors de cette nuit, toutes ces années auparavant. Notre histoire fera partie du rapport du "Senate Select Committee on Intelligence" sur les "interrogatoires" de la CIA. La question est : pourrez-vous le lire ou sera-t-il censuré ?

Toutefois, la preuve est à la portée de tous sur internet : un fax des services secrets libyens évoquant le nom de mon père, les échanges entre les Libyens et la CIA pour déterminer qui payerait l'avion, les faxes détaillant les condition d'atterrissage de l'avion. Ils ont été découverts dans un centre abandonné des services de renseignements libyens après que le colonel Kadhafi ait fui Tripoli au cours de la révolution.

J'imagine parfois le président Obama lisant le rapport du Sénat et je m'interroge : s'est-il jamais demandé qui étaient les gens mentionnés dedans ? Il y a également d'autres personnes qui ont lu mon nom dans le rapport : l'équipe des éditeurs, leurs stylos en l'air, décidant quelles parties conserver avant qu'il ne soit publié. Je me demande qui décidera si mon nom sera rayé ou non et si, il ou elle, arrêtera de penser à ce que cela signifie.

Mon nom est Khadija al-Saadi. Je suis une femme Libyenne de 23 ans. Je vis à Tripoli, la capitale de la Libye. J'étudie à la faculté humanitaire de l'université de Tripoli et, lors de mon temps libre, je travaille dans des ONG locales, essayant d'améliorer les conditions de vie des citoyens. J'existe et c'est mon histoire.

Des années durant, je n'ai pas pu utiliser mon vrai nom. C'est en partie pourquoi il est si important pour moi de le voir publié dans le rapport du Sénat. Nous vivions à Harrow, une banlieue de Londres, en Angleterre. Mon père avait fui la Libye, craignant ce qui nous arriverait si nous tombions dans les mains de Kadhafi. Malgré la sécurité apparente, mon père savait à quel point le pouvoir du dictateur était grand à cette époque. Alors nous utilisions différents noms afin de prendre le moins de risques possibles.

Je me rapelle vaguement Harrow. Dans mes souvenirs, c'était toujours brumeux. Je me souviens mieux de ma chambre, remplie de jeux d'enfants, et de quelques amis que j'avais rencontrés au jardin d'enfants. Mais cette vie était difficile. Nous devions déménager fréquemment, à chaque fois que mon père avait peur que Kadhafi ne nous découvre. Je me retrouvais d'un instant à l'autre dans un nouvel endroit, confrontée à une culture différente. Le plus saisissant pour moi fut l'arrivée en Chine. C'était un pays où personne ne parlait un langage que je puisse comprendre. Je me souviens du trafic chaotique aux premières heures du matin, avec les voitures et les motos et les vélos et les piétons qui se contournaient les uns les autres comme des abeilles dans une ruche. Je me rappelle les marchés, où vous pouviez manger du serpent, du chien, du rat. Et je me souviens de cette étrange coutume chinoise qui veut que l'on offre de l'eau à ses invités plutôt que du jus de fruit ou du café, comme c'était le cas au Moyen Orient.  

J'ai toujours su que j'étais d'origine Arabe. Même si nos parents-craignant que chaque petit détail ne nous mette en danger- ne nous permettaient pas de mentionner le nom de notre pays, nous savions que nous venions de Libye et que nous fuyions un dictateur à cause des actions de notre père pour s'opposer à lui. Et comme les enfants se débrouillent toujours, nous avions écoutés en douce les histoires des crimes de Kadhafi, et plus effrayant, ce qui risquait de nous arriver si jamais nous tombions entre ses mains.

Comme ma famille l'avait fait plusieurs jours plus tôt, j'imagine Tony Blair quittant également l'aéroport de Mitiga dans un convoi. J'imagine que ce dernier était plus grand, et qu'il s'agissait plus d'une célébration que d'un enlèvement. J'ai regardé les vidéos de sa rencontre avec le colonel Kadhafi dans la tente bédouine du dictateur ce jour-là, et la promenade que les deux hommes ont faite ensemble après le déjeuner. Je ne sais pas s'ils ont parlé de ma famille. Au même moment, j'étais dans la cellule d'une prison secrète, où je suis restée pendant les deux mois et demie qui ont suivi. Chaque jour, les "interrogateurs" nous ont amené à notre père, faisant peser sur lui une pression émotionnelle atroce.

Je pense qu'ils ont dû parler de nous, parce que, comme nous le savons à présent, nous étions de retour en Libye à cause des informations données par les renseignements britanniques à leurs homologues américains et libyens. La plupart des gens pensent que le "marché dans le désert" que Blair et Kadhafi ont fait ce jour-là traitait juste d'armes chimiques libyennes. Pour ma famille c'était personnel, il s'agissait de mon père détenu et battu par un dictateur auquel il avait osé s'opposer.

La période qui a suivi notre libération fut confuse. On nous a amené chez notre grand père et présenté à de la famille que nous n'avions jamais rencontré. J'avais vu le visage de certains sur de vielles photos que mon père regardait parfois quand nous étions à l'étranger, mais je ne connaissais le nom d'aucun. Réaliser que j'avais une famille si nombreuse, alors que nous avions vécus seuls pendant si longtemps, fut merveilleux. Mais nous étions constamment inquiets au sujet de notre père et à propos de ce que les brutes de Kadhafi lui faisaient endurer.

La vie était loin d'être normale. Les agents de Kadhafi nous suivaient où que nous allions. Nos téléphones étaient évidemment sur écoute. On nous refusait tous les papiers officiels et nous n'avions pas le droit de voyager. Alors que nous étions en classe, des hommes venaient à l'école et demandaient à nous voir mes frères et sœurs et moi pour nous interroger. La nuit, j'avais toujours peur que les agents de Kadhafi ne pénètrent dans notre maison pour nous arrêter à nouveau. Torturer les membres d'une famille était une méthode bien connue pour extraire des informations de la part des prisonniers politiques comme mon père à cette époque. Nous avions été relâchés mais nous étions toujours en prison. 

La liberté que nous avons ressenti après la révolution contre Kadhafi était comme de l'eau froide coulant dans mes veines. Mon père avait été libéré un an avant la révolte mais mon frère et lui ont été arrêtés à nouveau dès que la révolution a commencé à prendre. Les agents de Kadhafi ont recommencé à nous suivre. Alors nous avons décidé de nous échapper de la ville. Nous avons été conduits par des révolutionnaires vers la côte ouest, où on nous a installés dans un petit bateau en caoutchouc sur lequel nous avons entrepris un dangereux périple vers la Tunisie. Les forces de Kadhafi faisaient tout exploser dans la mer. Nous pouvions entendre les explosions dans l'eau juste derrière nous.

Le régime de Kadhafi est tombé et Tripoli aussi. Les révolutionnaires ont ouvert la prison où mon père et mon frère étaient détenus et nous avons tous respiré l'air de la liberté pour la première fois. Je pouvais la sentir dans tout mon être. Ce fut les meilleurs jours de ma vie.

Ma famille fait désormais de son mieux pour tourner la page. J'étudie l'humanitaire à l'université. Mon frère Anas, qui avait 9 ans quand on nous ammené ici, étudie l'inginerie. Mon frère Mustapha, qui avait 11 ans à l'époque, étudie la médecine. Ecrivains, ingénieurs, docteurs. Nous sommes le futur de notre pays et le futur de cette région.

Ce futur, toutefois, doit être basé sur la pleine reconnaissance de ce qui a eu lieu dans le passé. Personne ne m'a jamais expliqué qui était responsable de ce qui est arrivé à ma famille. C'est pourquoi je suis si déterminée à présent à demander au président Obama de révéler l'entière vérité du raport du Sénat sur le programme d'interrogatoires de la CIA. J'ai 23 ans maintenant, je suis plus forte et je veux voir mon nom, et celui des autres victimes, inscrit en noir sur blanc dans un rapport officiel.

Je veux savoir quels endroits ont été utilisés lors des interrogatoires; je veux savoir comment ma famille a été kidnappée et transportée comme une vulgaire cargaison; je veux savoir qui a donné les ordres à chaque niveau. Si ces individus se sentent coupables de l'avoir fait, cela n'est rien comparé aux sentiments qui m'ont traversés à l'âge de 12 ans, transportée dans une prison secrète en Libye.

Aujourd'hui, dès que je sors de chez moi pour aller faire du shopping avec ma famille ou me balader dans Tripoli, je vois des cartoons du colonel Kadhafi peints sur les murs. Quelques fois il représenté en singe, parfois c'est un rat, ou un poulet, ou une mouche. Après que le peuple Libyen se soit rebellé et l'ait fait tomber, mon père a été libéré. Certains prisonniers n'ont pas eu autant de chance. Deux de mes oncles ont été tués dans l'une des prisons surveillés par les lieutenants de Kadhafi.

En Libye désormais, nous faisons de notre mieux pour comprendre ce passé, en public, sur les murs de nos rues. Les gouvernements britannique et américain doivent la même chose à leur peuple, en révélant, exactement ce qui s'est passé lors de ces années sombres. Publier une version complète, non réécrite du rapport du Sénat est le seul moyen pour nous d'avancer ensemble et de garantir que ces années ne se reproduisent jamais.

Je pense que le peuple américain n'en attend pas moins de son gouvernement. Ces évènements ont bien eu lieu. J'en suis témoin. Peu importe combien de lignes le président Obama ou ses éditeurs essayeront de dissimuler dans ce rapport, la vérité ne disparaitra pas. "

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