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Pour Alain Minc, l'Union européenne est une vraie réussite.
Pour Alain Minc, l'Union européenne est une vraie réussite.
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Diagnostic

Alain Minc : “L’Europe est une réussite exceptionnelle : nous en avons fait l’endroit au monde où les valeurs démocratiques et libérales sont les plus respectées”

Rupture du contrat national, projet européen, ajustement idéologique de la droite, dérives communautaristes... Alain Minc nous apporte sa vision du contexte politique et social français dans une interview exclusive, à l'occasion de la sortie de son dernier livre "Le mal français n'est plus ce qu'il était".

Alain Minc

Alain Minc

Alain Minc est un conseiller politique, économiste, essayiste et dirigeant d'entreprise français. Il est l'auteur de nombreux livres. Derniers essais publiés chez Grasset : Dix jours qui ébranlèrent le monde (2009), Une histoire politique des intellectuels (2010), Un petit coin de paradis (2011), L'âme des nations (2012), L'homme aux deux visages (2013), Vive l'Allemagne ! (2013)

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Atlantico : Alors que les discours anti-élites se multiplient aujourd’hui, vous prenez le contrepied dans votre livre en dressant une ligne de défense pour les élites. Mais ce discours actuel n’est t’-il pas simplement dû au manque de résultats, notamment sur le plan économique ?

Alain Minc : Par définition l’agressivité à l’égard des élites est le principal marqueur du populisme. Elle part d’un raisonnement absurde - "le peuple a toujours raison" - tout en omettant de dire qui est le peuple et ce qu’est le peuple. Ces gens croient à la raison du peuple comme les fous des marchés croient que le marché est toujours rationnel. C’est à peu près du même niveau.

Cela dit, il est vrai que la question de la relation des dirigeants à leurs mandants se pose. Je comprends que les gens disent "les résultats ne sont pas là et que les dirigeants en sont responsables". Oui. Mais cela ne signifie pas que l’on ne peut pas bien diriger. Pour ma part, ce que je reproche aux élites, en tout cas politiques,  est de ne pas assumer la réalité vis-à-vis de la population. Et en particulier de toujours transformer Bruxelles en bouc émissaire. Que l’on ne s’étonne pas alors de l’anti européanisme, et les dernières déclarations de Monsieur Sapin à ce propos sont absurdes. Heureusement que Bruxelles est là pour nous donner un coup de règle sur les doigts parce que nous ne sommes pas capables de le faire nous-même.

La réponse, ce sont des élites qui s’assument c’est-à-dire des élites qui tiennent un discours de vérité et qui ne font pas de compromis sur les faits.

Lire aussi, les bonnes feuilles de l'ouvrage d'Alain Minc : Travail, consommation : la société française n'est plus qu'un simple agrégat d'individusen mal de contrat social et Alain Minc : cinq mesures pour redresser l'économie française

N’est-ce pas également en raison de la progressive perte de pouvoir des politiques ?

La capacité d’action du pouvoir a évidemment complètement changé. La déréliction de l’Etat se produit partout en Occident. Le point de départ de mon livre est la différence entre l’Etat de 1914 qui est capable de mobiliser 3 millions d’hommes et de mettre au travail 4 millions de femmes, et un Etat qui est aujourd’hui adossé à des institutions pourtant très solides et qui a l’impression de faire un exploit en envoyant 3000 soldats au Mali. Donc, la déréliction de l’Etat existe.

Il n’empêche qu’il y a des actes où des décisions ou le pouvoir politique demeure une force exceptionnelle et il n’y a pas de meilleur exemple à cet égard que la construction de l’euro. L’euro est une décision politique. C’est d’ailleurs pour ça que le monde anglo-saxon n’a jamais accepté l’euro puisque c’est faire admettre que sous certaines circonstances, le politique peut commander au marché. Un pouvoir qui est capable de décider l’euro c’est un pouvoir qui est capable de prendre des décisions majeures sur l’essentiel. Les politiques ont la force de nous ouvrir au monde par un coup de bistouri, puis de laisser la société s’adapter d’elle-même sous la pression du monde extérieur.

Pourtant même Valéry Giscard d'Estaing dénonce le coup d’état de Bruxelles sur le choix du Président de la Commission Européenne…

Je ne comprends pas ce point parce qu’il est contradictoire dans les faits. Giscard est à l’origine de l’élection du Parlement européen au suffrage universel dans lequel il voyait un progrès démocratique. Que le Président de la Commission soit l’émanation indirecte de ce vote démocratique est un moyen de répondre à une vraie question de la construction européenne en l’occurrence le fait qu’il n’y a pas de lien direct entre les dirigeants et les citoyens européens. Je pense au contraire que c’est un vrai renforcement des institutions européennes.

Il me semble qu’il y a aujourd’hui des signes encourageants par rapport à ce que l’on a connu. Le couple Donald Tusk - Jean Claude Juncker sera beaucoup plus fort que le couple Van Rompuy-Barroso. Juncker a l’immense mérite de connaitre la machine bruxelloise plus que quiconque au monde. Il ne s’est pas démonté vis-à-vis des Etats membres ; il a manifesté son indépendance dans sa manière d’articuler sa Commission. Et il ne se couchera pas au premier coup de sifflet  de notre institutrice principale, Angela Merkel, ou du mauvais élève près du radiateur, le Président français.

Dans votre livre, vous datez le délitement du contrat national entre les années 1918 et 1939, c’est-à-dire au moment de la Grande Dépression. Ne craigniez-vous pas un délitement du contrat européen dans un contexte économique d’austérité qui pourrait apparaitre équivalent ?

Ces mots n’ont pas de signification pour la période actuelle. D’une part la BCE n’a jamais été aussi laxiste et d’autre part j’ai du mal à considérer une austérité budgétaire dans un pays qui a 4.3% de déficit.

Le seul pays qui est en austérité budgétaire est celui qui va le mieux, c’est-à-dire l’Allemagne. Je pense que c’est un débat inapproprié et qu’à la différence des épisodes monétaires des années 30, l’euro a été pendant la crise une formidable protection. Que se serait-il passé en 2008 s’il n’y avait pas eu l’euro ? Hormis l’Allemagne, qui avait les moyens à ce moment-là de mener une politique de relance, tous les autres pays, la France en tête, auraient dû mener des politiques de restriction. Parce que leurs devises auraient été attaquées, ils auraient été obligés de mener une politique récessive. Au lieu de cela, la France a mené une politique de relance pour 40 de milliards d’euros. Nous n’en avons pas fait plus, non pas à cause de l’euro, mais parce que nous portions sur les épaules une dette équivalente à 60% du PIB elle-même le résultat de 30 ans de notre lâcheté française. Je pense donc que ce parallèle est malvenu.

Il est vrai qu’à mes yeux le contrat social a explosé entre 1918 et 1939 et qu’il suffit de mesurer l’attitude des élites en 1914 et celle de 1939.  L’étrange défaite de Marc Bloch est un livre de juin 1940 et non de juin 1915. Le contenu de ce livre est absolument à rebours de ce qui s’est passé en 1914. Il est donc vrai qu’à ce moment-là, le contrat en tant qu’adhésion à l’Etat s’est effondré. Puis, nous avons essayé de le ressusciter, c’était le coup de génie du Gaullisme, par de la poudre de perlimpinpin, mais celle-ci ne tenait qu’au talent d’un seul homme.

Vous vous êtes prononcé en faveur d’un candidat de droite capable de s’unir avec le centre au premier tour, et de rassembler à gauche pour le second tour. Avec une telle stratégie, ne pensez-vous pas faire le jeu du Front National en laissant une bonne partie de l’électorat de droite sur le bas-côté ?

Pour moi, il est de l’intérêt du pays que le candidat de droite soit devant Marine Le Pen au premier tour. Il est également dans l’intérêt du pays, ne serait que pour le regard que le monde entier jettera sur nous, que Marine Le Pen ne soit pas simplement battue au second tour mais qu’elle soit très largement battue. Ce qui suppose que le candidat de droite récupère les voix de gauche.

Cela veut dire qu’il doit y avoir un degré de compatibilité. Aujourd’hui, très clairement, cela se dirige vers Alain Juppé. Mais il ne faut jamais sous-estimer la capacité de mouvement de Nicolas Sarkozy. S’il sent cette équation, il mutera. Cela ne veut pas dire que l’électorat qui est le plus à droite de la droite républicaine doit être abandonné au FN. Surtout parce que le FN n’est plus un parti de droite. Le FN est en réalité un "parti national communiste". Communiste par sa vision économique qui cherche à reprendre le fonds de commerce du PC. Et d’ailleurs elle y a plutôt réussi parce qu’elle est parvenue à faire du Front National le parti de la classe ouvrière. Donc les gens de droite qui sont à la lisière du FN ne peuvent pas se reconnaitre dans le programme économique de Marine Le Pen. Et je pense que le moyen de la combattre est de la  confronter à son programme économique et social. Parce qu’on ne peut pas l’ostraciser comme on a ostracisé son père. Elle a eu l’intelligence de lever un certain nombre de tabous. On ne peut pas mettre sur le même plan Marine Le Pen disant que la Shoah est le plus grand crime de l’histoire et son père qui parle de détail de l’histoire. La réponse au Front National devra donc être portée sur la question économique, car son discours est celui du Parti Communiste d’il y a 30 ans.

Dans une récente interview, vous avez déclaré à propos de François Fillon "Je ne comprends pas comment dans une vie politique adulte, on arrive à passer du Non à Maastricht à Margaret Thatcher". Mais Margaret Thatcher n’est-elle pas précisément le symbole du Non à Maastricht ?

Margaret Thatcher, elle était cohérente. Le non à Maastricht de François Fillon, qui était un Séguiniste, était un non isolationniste qui refusait un alignement libéral. Donc de ce point de vue il y a une contradiction considérable dont il parle lui-même. De toute façon c’est un non sujet parce qu’il est, désormais, en dehors de la course.

Les solutions que vous apportez sont d’ordre économique alors que votre constat est plutôt politique. Qu’est-ce que la droite sans l’économie, pour paraphraser Georges-Marc Benamou dans son dernier livre ?

Je ne me considère pas spécifiquement comme de droite. Je me considère comme Blairiste, ou comme "Felipe Gonzaliste". Cela m’éloigne naturellement de la gauche telle qu’elle est en France. En dehors de la sphère économique, il n’y a pas de différence sur les libertés publiques entre la droite et la gauche de gouvernement. Sur le plan de l’immigration, en dehors des mots, il y a des nuances mais pas de différences majeures.

Pourtant, et comme a pu le faire Eric Zemmour, vous parlez avec une certaine nostalgie de l’assimilation dans votre livre…

Ce n’est pas lié à la gauche ou à la droite, cela est lié à mes gênes. Mes parents étaient des juifs immigrés et à la table de famille nous disions "nous sommes assimilés". Et là-dessus je rejoins Eric Zemmour. Pour moi, l’intégration est déjà une concession mais on peut s’en accommoder. Mais aller au-delà, ce n’est pas possible. Je dis dans le livre que je crains beaucoup l’alliance du populisme et du communautarisme. Des observateurs attentifs de la scène politique marseillaise peuvent le confirmer. Monsieur Ravier a été élu notamment avec des accords avec des communautés. Les deux maux qui menacent notre consensus politique peuvent s’allier contre lui, le populisme de Marine Le Pen et le communautarisme.

A propos de la rupture du contrat social vous dites "cette évolution est irréversible". Etes-vous résigné, notamment sur le projet européen ?

Je pense qu’il y a des forces anti européennes et que la montée des populismes n’est pas qu’un phénomène français. Aux élections européennes, le score le plus fascinant n’était pas celui du Front National en France mais le score de son équivalant danois. Un pays où il n’y a pas de chômage, un petit pays avec une vraie cohésion qui entre dans le classement des pays les plus heureux au monde. Et ce parti a fait 27%. Evidemment, il se passe quelque chose. Et je pense que ces populistes fondent leurs idées sur la crainte du monde extérieur. Ils présentent l’Europe comme l’expression de ce monde extérieur au lieu de la présenter comme la maison qui nous défend. Je fais grief à la classe politique de ne pas assumer sa posture européenne. L’Europe est une réussite exceptionnelle car la paix n’est pas une chose naturelle. Nous en avons fait l’îlot du monde ou les valeurs démocratiques et libérales sont le plus respectées, bien plus qu’aux Etats Unis. Cela a quand même été 40 ans de réussite économique. Dans un monde aussi violent, c’est également un bouclier.

Les réformes à faire en France sont essentiellement liées au fait qu’à l’intérieur même du peloton européen, nous avons reculé. Le commerce extérieur de la France est surtout déficitaire avec nos partenaires de l’Union. Nous ne sommes pas menacés par la compétitivité chinoise mais par la compétitivité espagnole, italienne…

Justement, le projet européen a été présenté comme protecteur alors qu’il s’est plutôt révélé être une compétition interne…

Mais c’est le propre de l’économie de marché. De la même manière que des entreprises d’un même secteur sont en compétition, les Etats membres de l’Union sont en compétition. Sauf que dans cette compétition on peut être à la fois extraordinairement pro-européen dans sa dimension vis-à-vis de l’extérieur et considérer qu’à l’intérieur de cet espace, la compétition est le sel de la vie. Mais la France est en train de devenir à cet égard la lanterne rouge de l’Union.

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