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Africa 2020 : quand l’Afrique est notre avenir
©Capture d'écran // Eduscol

Africa 2020

Africa 2020 : quand l’Afrique est notre avenir

Dans un discours prononcé à Ouagadougou le 28 novembre 2017, Emmanuel Macron a annoncé qu’il avait décidé de lancer en 2020 une « Saison des cultures africaines en France ».

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Dans un discours prononcé à Ouagadougou le 28 novembre 2017, Emmanuel Macron a annoncé qu’il avait décidé de lancer en 2020 une « Saison des cultures africaines en France ». Cette annonce est originale car, habituellement, les « saisons » ne concernent qu’un seul pays (c’était par exemple la Roumanie en 2019, ce sera le Portugal en 2021). 

La raison de ce changement est explicitée par le président : « Je considère que l’Afrique est tout simplement le continent central, global, incontournable car c’est ici que se télescopent tous les défis contemporains. C’est en Afrique que se jouera une partie du basculement du monde ». Autrement dit, l’Afrique est au centre du monde et elle incarne l’avenir ; il est donc normal de la célébrer et de la faire connaître.

Cette Saison des cultures africaines est présentée sous le nom anglicisé d’Africa 2020, ce qui est étrange car le président se présente comme un défenseur inconditionnel de la francophonie (« je veux une francophonie forte, rayonnante, qui illumine, qui conquiert »). Sur le site du ministère des affaires étrangères, on apprend que l’objectif d’Africa 2020 est de « faire connaître aux Français par le biais d’événements partout en France l’Afrique contemporaine et sa créativité ». La commissaire générale de l’événement N’Goné Fall est plus précise : elle indique que « l’ambition est de changer le regard que la France a de ce continent »

Pourquoi faudrait-il changer le regard sur l’Afrique ? L’explication se trouve sur le site du ministère de l’Education nationale, lequel est évidemment appelé à jouer un rôle charnière dans le projet. On y trouve le commentaire suivant : « avec la saison Africa 2020, l'occasion est donnée de travailler dans les classes et les établissements scolaires sur une image moderne, dynamique et constructive de l'Afrique contemporaine. L'École doit avoir à cœur de s'appuyer sur ces représentations positives afin de valoriser la présence, l'histoire, les cultures des populations françaises d'origine africaine ». Pour que les choses soient claires, le ministère insiste sur le fait que les projets devront montrer « le rôle majeur du continent africain dans la construction d'un avenir commun (…). Une attention particulière devra être portée à ce que les travaux conduits ne véhiculent pas certains préjugés encore persistants dans l'imaginaire collectif ». Tous les établissements scolaires, depuis la maternelle jusqu’au lycée, sont donc invités à présenter des projets. Ces projets pourront recevoir une subvention à hauteur de 40% (avec un plafond de 4000 euros).

Africa 2020 n’a suscité aucune réaction. L’idée selon laquelle la perception de l’Afrique est imprégnée par des préjugés négatifs va tellement de soi que même le Rassemblement national n’en parle pas, alors qu’il aurait facilement pu dénoncer un embrigadement de la jeunesse. Du coup, nul esprit chagrin n’ose poser les questions qui fâchent : l’Afrique mérite-t-elle d’être célébrée ? Incarne-t-elle vraiment les valeurs auxquelles nous attachons de l’importance ? La situation de l’Afrique est-elle à ce point admirable qu’elle mérite d’être louée par les jeunes Français ? 

Le contexte post-colonial dans lequel nous vivons a produit une mythologie qui interdit d’analyser objectivement l’Afrique contemporaine. Pourtant, la réalité est malheureusement loin du mythe. Sur les 54 pays que compte l’Afrique, on recense au mieux une dizaine de pays proches des standards démocratiques. L’Afrique est chroniquement déchirée par des guerres civiles et des affrontements claniques, si bien que c’est sur ce continent que l’on recense (avec le Moyen-Orient) les deux-tiers des victimes de conflits depuis 1989. En outre, on pourrait dresser une longue liste des indicateurs sur lesquels l’Afrique est mal placée, voire très mal placée : les homicides, la situation des femmes ou des homosexuels, les mariages précoces et forcés, l’excision, l’esclavage, le racisme, la corruption, la peine de mort, le système judiciaire et carcéral, la fraude et le népotisme, sans oublier l’absence de mécanismes de solidarité et de redistribution des richesses. 

Tous ces problèmes sont évidemment bien connus. D’une certaine façon, ils ont même un statut officiel puisque le ministère des affaires étrangères, celui-là même qui vante le projet Africa 2020, déconseille de se rendre dans une bonne partie des pays d’Afrique

Dès lors, de quels préjugés parle-t-on ? Les préjugés sont-ils forcément du côté de ceux qui ont une vision pessimiste de l’Afrique ? La face sombre de l’Afrique a beau être connue, elle est ressentie douloureusement, et c’est pourquoi elle a tendance à être ignorée, refoulée, passée sous silence. Une forme de cécité volontaire entoure le sujet, ce qui n’en rend que plus criante l’hypocrisie ambiante. Si l’Afrique était aussi formidable, verrait-on des mobilisations pour empêcher l’expulsion d’immigrés clandestins vers leurs pays d’origine ? Quant à ceux qui se targuent de soutenir l’accueil des migrants, penseraient-ils de la même façon s’ils n’étaient pas implicitement motivés par l’idée qu’il faut essayer de sauver les habitants de ce continent ravagé ?

La contradiction entre le mythe et la réalité est donc flagrante. Certains pensent la résoudre en se persuadant que les problèmes viennent des seules élites africaines ou des pays occidentaux, et que la grande masse de la population n’a rien à voir avec les difficultés, ce qui est bien commode. Les bonnes âmes répondront aussi que le projet Africa 2020 part d’une bonne intention. Certes, mais les bonnes intentions ne justifient pas tout. La meilleure manière d’aider les Africains consiste-t-elle à entretenir les mensonges pour soulager notre culpabilité ou à affronter objectivement les problèmes ? 

Le plus étonnant est que le président Macron lui-même n’est pas dupe. Dans son discours de Ougadougou, loin de s’en tenir à un portrait flatteur de l’Afrique, il a exposé les périls qui menacent le continent : la démographie, le terrorisme, les conflits politiques, l’obscurantisme et l’extrémisme religieux. Il n’a pas exclu un scénario catastrophe : « Si nous échouons à relever ces défis ensemble, alors l’Afrique tombera dans l’obscurité, c’est possible. Elle régressera, elle reculera »

Curieusement, cette phrase n’a pas été reprise sur les sites gouvernementaux qui présentent Africa 2020. Les aspects négatifs ou pessimistes de l’Afrique sont soigneusement écartés. Tout se passe comme si la subtilité initiale du propos présidentiel s’était perdue au fil des rouages politiques et administratifs pour se transformer en un sous-produit naïf et infantilisant, une rhétorique idéologique bien-pensante, compatible avec les normes morales ambiantes. 

Comme il ne faut pas s’attendre à ce que les universitaires et les spécialistes se risquent à dénoncer cet écran de fumée, il est à craindre que l’émergence d’un regard lucide sur l’Afrique ne soit pas pour demain. La seule question qui demeure est de savoir ce que vont en penser les jeunes auxquels s’adresse le message d’Africa 2020 : vont-ils se douter que quelque chose ne tourne pas rond ? Vont-ils se dire qu’il n’est pas très cohérent de vanter les grandes valeurs démocratiques et humanistes si, dans le même temps, on les invite à célébrer le continent sur lequel ces valeurs sont massivement ignorées ou rejetées ? Se pourrait-il aussi que, à l’heure de la dénonciation des fake news, ils osent appliquer aux mythes contemporains le regard critique qu’ils sont censés développer ? Cela supposerait que l’objectivité soit considérée comme un principe plus important que le respect des sensibilités et des identités, ce qui reste à voir.

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