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Affaire DSK

Un cas de conscience pour la France

L’affaire Dominique Strauss-Kahn dépasse de loin le problème d’un seul homme, coupable ou non d’agression sexuelle. Pour Sophie de Menton, elle interpelle notre rapport à la politique et nous engage surtout à repenser notre degré de tolérance.

Sophie de Menthon

Sophie de Menthon

Sophie de Menthon est présidente du Mouvement ETHIC (Entreprises de taille Humaine Indépendantes et de Croissance) et chef d’entreprise (SDME)

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L’affaire Dominique Strauss-Kahn dépasse de loin le problème d’un homme, coupable ou non d’agression sexuelle. Les réactions qu’elle a suscitées et le véritable malaise qu’elle provoque vont au-delà de l’affaire politique ou de la recomposition du tableau des candidatures aux primaires socialistes.

Une curée sociétale sans précédent

Succède à ce tumulte une espèce de réaction nationale abasourdie dans tous les camps politiques et dans tous les milieux. Nous sommes stupéfaits devant la chute brutale d’un homme, anéantis et pris de vertige : grandeur et décadence. Nous vivons en direct une curée sociétale sans précédent dans l’histoire de l’Humanité, à laquelle nous avons assisté grâce aux nouvelles technologies et au pouvoir des médias, à la condamnation à mort médiatique d’un homme en un temps record et sur tous les continents. Tout cela remue au plus profond de nous-mêmes des sentiments et des réactions qui dépassent ce qui n’est après tout qu’un fait divers.

Les femmes moins sévères

Une première interpellation nous rappelle la fragilité ancestrale de la femme face à l’homme ; et curieusement la différence du jugement porté par les femmes et les hommes ou, plus exactement, la différence de leur exigence de justice par rapport à la peine ressentie comme juste est étonnante. Au vu des faits rapportés par la justice américaine sur ce “crime sexuel”, contrairement à ce que l’on pourrait penser, les femmes sont moins sévères en France que les hommes à l’endroit du Directeur général du FMI.

Est-ce parce qu’elles sont beaucoup plus régulièrement confrontées à une forme de violence masculine dans leur vie quotidienne, dans les transports en commun ou même dans la rue, et ce quel que soit leur milieu familial ou professionnel, et même leur condition sociale ? Sont- elles donc moins étonnées que les hommes par ce type de comportements qui par ailleurs les révulsent ?  Ainsi, à la question “à combien d’années de prison condamneriez vous Dominique Strauss-Kahn en admettant qu’il soit coupable ?”, les femmes répondent entre 6 mois et 4 ans, ( même si elles étaient elles mêmes victime de cette agression) alors que les hommes, bien plus intraitables, avancent des condamnations de 10 et 30 ans de prison ! Comme pour s’excuser de ces pulsions qu’ils savent devoir réprimer ? Ils sont simultanément indignés par l’abus de pouvoir d’un homme qui se sert de sa position pour soumettre et prétendre, de fait, à une certaine impunité. Le thème de l’injustice sociale (« selon que l’on soit puissant ou misérable... ») se greffe sur le crime. Un autre sujet de trouble réside dans le sentiment de beaucoup d’entre nous que cette exposition cinématographique à la vindicte populaire mondiale est déjà en soit une punition terrible ; et la France ne s’offre t-elle pas à bon compte un bouc émissaire pour tous les « écarts »  passés tolérés dans un joyeux consensus ?

L'omerta médiatique

C’est  donc un véritable phénomène de société français qui se joue à travers un fait divers finalement tristement banal et auquel on aurait pu penser que nous étions accoutumés. D’ailleurs, les féministes ne s’y trompent pas et en profitent pour rebondir sur l’évènement et en profiter légitimement pour défendre leurs revendications dans un combat incessant pour faire cesser l’oppression du sexe toujours faible.

Et forcément intervient alors le désir d’exemplarité. On pense immédiatement à ce terrible fait divers qui a fait la Une des médias le mois dernier, et qui a vu une adolescente de 16 ans contrainte de pratiquer une fellation à un autre adolescent, le tout sous les yeux de ses camarades. Arrivés au commissariat, ils n’ont pas compris pourquoi ils avaient été arrêtés. Cette distorsion entre la banalisation de la violence sexuelle observée chez les jeunes, plus  particulièrement dans certains quartiers de nos villes, et cette espèce d’hallali mondiale sur un seul homme, dénote les contradictions très fortes qui agitent notre société.

Cette affaire met aussi en lumière l’omerta des médias français qui, sans le dire, se sentent un peu complices car il y a en France une tradition de silence des journalistes sur la vie privée des hommes politiques et des personnages publiques. Jusque-là, ils en étaient plutôt fiers : « on sait mais on ne dit pas ». Les langues se délient, et c’est un peu toute la France qui se sent coupable, écartelée entre sa revendication de respect de la vie privée et sa coupable tolérance... Il semblerait même qu’en direct à la télévision une jeune victime ait raconté les violences subies, à une heure de grande écoute, en désignant le coupable nommément et que personne n’ait réagi ou même pris la peine de démentir ! Hallucinant, non ?

Voila ce qui nous interpelle tous lorsque stupéfaits nous assistons à l’implacable et immédiate réplique des Etats-Unis face la dénonciation de la plus modeste d’entre eux .En France, ricane un passant : « on aurait virer la femme de chambre ! », ou bien encore : « pour le prix  de la chambre, il a du croire que la prestation était comprise ! ». Mais tout à coup nos plaisanteries tombent à plat, gênés, bouleversés, nous préférons ne pas y croire et  peut être est-ce pour cette raison que 57 % de nos concitoyens défendent l’idée d’un coup monté dans cette affaire ?

Repenser notre degré de tolérance

C’est incontournable : la société française va désormais devoir se poser des questions comme celle de savoir si, sans ce scandale dévoilé, Dominique Strauss-Kahn aurait pu devenir président de la République sans que personne ne songe à s’offusquer de sa vie personnelle ? Entre l'hyper-transparence et les excès des Etats-Unis et le silence absolu qui prévaut en France, il va donc falloir repenser notre degré de tolérance et redresser la barre. Le choc est violent, l’examen de conscience inévitable et brutal. Ce malaise diffus, voire ce traumatisme ressenti par beaucoup pénètre l’inconscient et nous interpelle  dans notre rapport à la politique, à la  tolérance, aux passe-droits et à la complicité des médias. Nous sommes tous sont concernés, y compris les communicants professionnels qui étaient supposés « surveiller Strass-Khan », pour que sa vie « amoureuse » ne soit pas un frein à sa carrière politique !  Jusqu’où peut-on admettre ça ? Il semble que nous ayons atteint le point de non-retour de nos principes - qui justement n’en sont pas.

Enfin, c’est notre justice et le fonctionnement quotidien de notre police qui sont touchés : que de fois, encore aujourd’hui, les femmes qui vont se plaindre au commissariat sont accueillies par des policiers condescendants voire laxistes ? Même si c’est de moins en moins le cas... Et nous voici incrédules face à l’intransigeance absolue et à l’exigence de la police et de la justice américaines. C’est un peu  toute la France qui se sent coupable, écartelée entre sa revendication de respect de la vie privée et sa coupable tolérance même si nous essayons de nous en tirer en disant que ces américains sont barges ! Le cœur n’y est pas. Nous sommes d’ailleurs tellement ébranlés que personne ne pense ou ne plaint en premier la vraie victime : la femme de chambre.

Alors non, la faute d’un seul homme ne met pas en jeu l’honneur de la France, ni même son image, mais en revanche désigne au yeux du monde notre coupable laxisme, fruit d’un consensus national et de cela nous ne sommes pas prêts de nous remettre.

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