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A la Boris : les Johnsonomics ont-il le potentiel de panser les plaies des démocraties libérales ?
©Paul ELLIS / AFP / POOL

Projet alternatif

A la Boris : les Johnsonomics ont-il le potentiel de panser les plaies des démocraties libérales ?

Boris Johnson développe une stratégie économique avec un libéralisme ouvert sur le monde tout en conservant une politique sociale. Il vient de remporter deux succès majeurs avec le dossier du Brexit et lors des dernières élections.

Sophie Loussouarn

Sophie Loussouarn

Sophie Loussouarn est spécialiste de l’histoire politique et économique du Royaume-Uni et proche du monde politique anglo-saxon.

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Atlantico.fr : Une des critiques émise par les anti-Brexit est que le Royaume-Uni se repliera sur lui-même à l'issue de sa sortie de l'Union européenne. Cela se vérifiera-t-il ? 

Sophie Loussouarn : Le Royaume-Uni est le premier pays membre de l’Union Européenne à avoir quitté ce club qu’il avait rejoint tardivement le 1er janvier 1973 après les deux vétos que lui avait opposés le Président Charles de Gaulle en 1963 et en 1967. Le Brexit constitue une rupture pour le Royaume-Uni comme pour l’Union Européenne qui perd l’un de ses trois piliers. Les partisans du maintien dans l’Union Européenne ont longtemps agité le spectre d’un repli du Royaume-Uni sur lui-même. Comme le dit très justement Roger Cohen dans le New York Times du 31 janvier 2020, le retrait du Royaume-Uni de l’Union Européenne est « un effondrement moral qui appauvrira le Royaume-Uni à tous les égards, divisé intérieurement, plus insulaire, plus solitaire. »

En fait la Perfide Albion s’ouvre à d’autres continents, l’Afrique et l’Asie, sans compter la relations privilégiée avec les États-Unis qui remonte à la première Guerre Mondiale et à l’entrée en guerre des Américains en 1917.

Depuis 2016, Boris Johnson et Liam Fox ont entamé des négociations avec des pays du continent américain, asiatique et africain. Au cours de l’été 2019, des négociations ont été menées entre le Royaume-Uni et la Corée du Sud afin de parvenir à un accord bilatéral après le 31 janvier 2020.

Le 20 janvier 2020 s’est ouvert à Londres un sommet pour promouvoir les investissements en Afrique, notamment avec l’Égypte, l’Éthiopie, le Ghana, le Kenya, le Rwanda et le Nigeria. Les investissements britanniques en Afrique se sont beaucoup réduits et la présence diplomatique britannique était limitée à 231 diplomates en 2017 dans 31 des 48 pays de l’Afrique sub-saharienne, alors que la France comptait 1373 diplomates en 2018. Un accord de libre-échange de l’Afrique continentale a été signé en 2018 avec 44 pays de l’Union africaine, ce qui ouvre de nouveaux horizons au Royaume-Uni.

Jusqu’au 31 décembre 2020, rien ne changera dans les relations avec l’Union Européenne pendant une période de transition qui maintient la libre circulation des personnes, des biens, des capitaux et des services. Les Britanniques ne sentiront aucune différence mais en revanche ils n’auront plus leur mot à dire et ne pourront influencer les politiques européennes à l’instar de la Norvège. Aujourd’hui le Royaume-Uni est devenu un pays tiers, qui cherche à obtenir un accord commercial avec l’Union Européenne.

La Présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen a mis en garde le Royaume-Uni contre la tentation du « splendide isolement » et a vanté les mérites de « notre union unique ».

Les pourparlers entre le Royaume-Uni et l’Union commenceront le 3 mars 2020 et domineront l’année 2020. Le Premier Ministre Alexander Boris de Pfeffel Johnson est loin d’être hostile à l’Union Européenne. Il est né à New York le 19 juin 1964 et son père était député européen. Il parle plusieurs langues européennes, notamment le français et l’allemand. Le Sommet du G7 à Biarritz en août 2019 a montré sa bonne entente avec les partenaires européens.

Au 1er juillet 2020, le Royaume-Uni devra décider s’il souhaite obtenir une extension au-delà du 31 décembre 2020. En tout cas l’accord entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne devra être conclu fin novembre 2020. A l’issue de cette période de transition, les ressortissants britanniques perdront le droit de travailler dans l’Union Européenne. Le taux de croissance britannique pourrait chuter de 5% au cours de la prochaine décennie. Le Royaume-Uni pourrait se trouver isolé dans une période de turbulences où s’affrontent des États civilisations, la Chine et la Russie. C’est l’aube d’une ère nouvelle dans la politique étrangère du Royaume-Uni. Cependant le discours de Churchill à Llandudno est plus que jamais d’actualité : le Royaume-Uni est à l’intersection de trois cercles majestueux qui ne s’excluent pas mais qui se complètent – le cercle transatlantique, le cercle européen et le cercle du Commonwealth.

Sébastien Laye : Malgré les oracles funèbres des divers Cassandre, rien de tout cela ne s'est produit depuis trois ans et après le Brexit effectif, l'économie anglaise devrait bien résister en dépit d'un ralentissement mondial de plus en plus avéré (dont la France ne sera pas exsangue comme en atteste le soudain ralentissement de la fin 2019). Avec une croissance structurelle à 2,3% et une place financière internationale incontestée, Londres, le Royaume Uni n'a aucun intérêt à se replier sur lui même. Bien au contraire, les Anglais sont tentés par la stratégie du grand large, qui au delà de la poursuite du commerce avec le continent européen (que le Brexit n'entravera, car il y a va tout autant de l’intérêt des britanniques que des européens eux mêmes...), implique dans leur cas des liens rassérénés avec les pays du Commonwealth et les USA; l'unité linguistique et culturelle du monde anglo saxon est une grande force pour l'économie britannique; par ailleurs, souvent du fait de régulations peu regardantes sur l'origine des capitaux, l'économie britannique est aussi le point d'accueil en Europe des intérêts économiques russes et chinois (d'où une attitude plus complaisante avec Huawei par exemple). A dire le vrai, avec le Brexit, les Anglais ne font que refermer la parenthèse de la période  1993-2016, qui avait vu Londres devenir une place financière européenne; auparavant, les Anglais avaient soutenu l'Europe de l'Acte Unique et du Marché Unique, qui leur convenait parfaitement avant la poussée intégrationniste et technocratique de Maastricht. Encore dans les années 80, le Royaume Uni était une économie plus internationale et tournée vers l'économie-monde, comme aurait dit Braudel, que purement européenne. La parenthèse d'une économie britannique essentiellement européenne se referme au profit de l''appel du grand large: en pragmatiques, les britanniques vont aussi chercher la croissance où elle est , en Asie ou aux Etats Unis, constatant l'échec économique européen.

Boris Johnson développe une stratégie économique qui semble lui être propre, un libéralisme ouvert sur l'atlantique et le monde, mais également une politique sociale à l'endroit notamment des populations du nord de l'Angleterre, comment qualifier sa vision pour le pays ? 

Sophie Loussouarn : Boris Johnson est un conservateur unioniste qui souhaite encourager le libre-échange et promouvoir les investissements au Royaume-Uni. Il est naturellement proche des États-Unis et entretient une relation privilégiée avec le Président Trump. Lors de sa visite officielle au Royaume-Uni en juin 2019, Donald Trump avait d’ailleurs promis un accord commercial de grande ampleur entre les États-Unis et le Royaume-Uni et avait exprimé son soutien à Boris Johnson qui n’avait pas encore été élu chef du parti conservateur. L’accord signé entre le Royaume-Uni et Huawei ternira-t-il cette relation spéciale avec les États-Unis ?

Le 31 janvier 2020, Boris Johnson a symboliquement tenu un Conseil des Ministres à Sunderland, port du comté de Durham qui faisait le commerce du charbon et du sel. Il souhaite que le Royaume-Uni obtienne de nouveaux accords commerciaux dans les trois années à venir. Dans son allocution télévisée du 31 janvier, il a déclaré que « pour de nombreux Britanniques, c’est un moment d’espoir, un moment qu’ils n’attendaient plus. Cependant beaucoup sont en proie à l’angoisse. »

Depuis son élection à la tête du parti conservateur le 23 juillet 2019, Boris Johnson s’est engagé à investir dans les infrastructures et l’éducation.

Alors que les électeurs traditionnels du parti travailliste dans le Nord de l’Angleterre ont voté pour la première fois pour le parti conservateur le 12 décembre 2019, afin que le Brexit soit mis en œuvre à l’issue de trois ans et demi d’incertitudes, le Premier Ministre Boris Johnson s’engage à investir dans ces régions déshéritées.

Il appartiendra au Premier Ministre d’unir un pays divisé par le Brexit, entre l’Angleterre rurale et le Pays de Galles qui ont voté à 51.9% pour le retrait du Royaume-Uni de l’Union Européenne tandis que l’Ecosse, l’Irlande du Nord et Londres étaient partisans du maintien dans les institutions européennes à 48%.

Boris Johnson a fait un discours optimiste le 31 janvier 2020 à 22 heures alors que le Royaume-Uni s’apprêtait à quitter l’Union Européenne après 47 ans de vie commune. Selon lui, « malgré ses forces et ses qualités remarquables, en cinquante ans,  l’Union Européenne a évolué dans une direction qui ne convient plus à notre pays. » Pour le Premier Ministre britannique, le retrait de son pays de l’Union Européenne permettra de « déclencher le potentiel de notre pays exceptionnel. »

Sébastien Laye : Les débats idéologiques français sur le libéralisme ou le capitalisme ont toujours fait sourire nos voisins; eux ne s'encombrent pas de tels paradoxes. Boris Johnson est fidèle à la tradition pro entreprises et pro entrepreneurs de son parti, et la lutte contre les régulations intempestives, le capitalisme de connivence ou encore les plaidoiries pour les baisses d’impôts scandent ses discours: rappelons cependant qu'il n'a pas trop à forcer le trait dans un pays où la dépense publique représente même avec ses derniers ajustements, 41% du PIB contre 57% en France...mais en bon pragmatique, il n'hésite pas à renationaliser certaines lignes de chemin de fers dont la gestion privée a été défaillante, augmente les minimas sociaux (stimulus par la demande, mais là aussi il a des marges de manoeuvre que n'ont pas les français..), prépare un plan massif d'infrastructures. Son pragmatisme le rapproche de Trump, à ceci près que lui ne s'est pas engagé dans une politique protectionniste: pour l'instant il semble croire en les vertus du libre échange, mais il peut évoluer sur ce point. Contrairement au leader français, il lit beaucoup et a un vrai fonds intellectuel, et je crois que son programme économique s'inspire de certaines théories récentes néo keynésiennes comme la MMT tout autant que de son héritage libéral anglais classique. Cette vision est cohérente, elle est portée par de nombreux politiques ou intellectuels de par le monde; et à mon modeste niveau, je la porte en France avec mon groupe citoyen, les Citoyens Cincinnatus, qui défend à la fois le recentrage de l'Etat sur ses missions essentielles, et le renouveau de l'Etat comme investisseur.

Le Royaume-Uni peut-il devenir le Singapour de l'Europe malgré la fuite de certains actifs financiers vers Dublin ou Francfort ? 

Sophie Loussouarn :  Les actifs financiers britanniques avaient fui vers Dublin et Francfort par crainte d’une victoire de Jeremy Corbyn aux élections du 12 décembre 2019 et par crainte d’un Brexit sans accord. Depuis la victoire des conservateurs qui ont remporté une majorité de 80 sièges à la Chambre des Communes, les investisseurs sont rassurés et sont prêts à investir au Royaume-Uni. Londres serait-elle sur le point de devenir un Singapour-sur-la Tamise ? Il n’est pas à exclure que le Royaume-Uni baisse ses impôts sur les sociétés et offre une concurrence déloyale à une zone euro sclérosée et sur-réglementée. Le succès de Singapour doit beaucoup à de faibles dépenses publiques et une planification économique scrupuleuse. L’avenir nous dira quelle voie le Royaume-Uni choisira alors qu’il tourne le dos à l’Union Européenne.

Sébastien Laye : Oui, le cataclysme qu'on nous prédisait ne s'est pas produit en termes de fuite de cerveaux. Les autres villes comme Paris ont en peu profité: car aucune d'entre elles ne reproduit aux yeux des américains par exemple les atouts de Londres: une fiscalité légère, un cadre culturel et linguistique communs, une main d'oeuvre bien formée, une ville-monde attirante pour les jeunes talents.

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