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La ministre de la Défense, Florence Parly, passe en revue les troupes françaises lors d'une visite dans une base navale française aux Emirats Arabes Unis le 25 septembre 2018.
La ministre de la Défense, Florence Parly, passe en revue les troupes françaises lors d'une visite dans une base navale française aux Emirats Arabes Unis le 25 septembre 2018.
©GIUSEPPE CACACE / AFP

Tribune des généraux

49% des Français en faveur d’une intervention de l’armée MÊME sans sollicitation du gouvernement : qui peut encore sauver la démocratie française ?

Un sondage Harris Interactive indiquait ce jeudi que les Français étaient en outre 58% à soutenir les signataires de la « Tribune des généraux ». Qui réussira à convaincre les Français qu’il est encore possible de reprendre le contrôle de la situation et surtout... comment ?

Chantal Delsol

Chantal Delsol

Chantal Delsol, née à Paris en 1947, est journaliste, philosophe,  écrivain, et historienne des idées politiques.

 

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Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Suite à la publication d’une tribune signée par des généraux qui laisse planer la menace d’une intervention de leurs « camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles », 49% des Français se disent en faveur d’une intervention de l’armée même sans sollicitation du gouvernement, selon un sondage Harris Interactive. Déjà en 2017, un sondage Ifop pour Atlantico révélait que 38% de sondés se disaient favorables à ce que "la direction du pays soit confiée à un pouvoir politique autoritaire". Comment expliquer cette tendance, et cet échec de la confiance en la démocratie ?

Chantal Delsol : La tribune des généraux en soi n’affirme que des évidences, sauf cette phrase inquiétante supposant que l’armée pourrait intervenir en cas de besoin, sans mentionner que ce serait à l’appel du gouvernement. Que la moitié des Français soutiennent cette tribune, montre à quel point ils sont inquiets, et prêts à utiliser les grands moyens en rapport avec la gravité de la situation. La confiance dans la démocratie se délite depuis des décennies, et  pour plusieurs raisons différentes (éloignement des gouvernants, décisions supra-nationales, fossé entre les élites et le peuple...). Mais ici nous avons un aveu de défiance envers la capacité des gouvernants d’abord à nommer les problèmes et à accepter leur existence, puis, par voie de conséquence, à y répondre. Quand on écoute ce qui se dit sur les plateaux de TV depuis quelques jours, il est clair que presque tous les médias, qui sont les expressions du pouvoir, sont révoltés contre cette tribune – pendant que la moitié des citoyens la plébiscitent... on voit la rupture entre le peuple et la toute petite élite.

Christophe Boutin : Il faut ici clairement distinguer deux éléments, ou plutôt trois : le premier est le recours à un pouvoir autoritaire, qui peut, pourquoi pas, être incarné par un militaire ; la deuxième est le fait de faire participer les armées au rétablissement de l'ordre public dans le cadre constitutionnel ; le troisième est une action autonome des armées qui écartent les pouvoirs publics constitutionnels.

Premier élément donc, la demande faite par les Français de recourir à un pouvoir autoritaire se  substituant à des pouvoirs politiques incapables d'affirmer leur choix en temps et en heure, de définir clairement des priorités ou des responsabilités et d'en tirer les conséquences. Le mythe de « l'homme fort » dépasse ici très largement la seule question des militaires, et on pourrait citer des dizaines d'hommes politiques « à poigne » qui se sont même parfois défiés des militaires, à l'exemple de Clémenceau. Mais il est vrai que, dans la mythologie populaire au moins, sont souvent associés au chef militaire l'autorité, le sens du commandement, l'art de la décision rapide, la maîtrise des règles de tactique et de stratégie, le sens du contact direct avec les hommes et la capacité de les motiver. C'est pourquoi, régulièrement dans l'histoire, quand le pouvoir politique semble flottant, plane, pour reprendre le titre de l'ouvrage de Barrès consacré au boulangisme, L’appel au soldat. Et si l'exemple du boulangisme montre justement les limites de cet appel, la facilité avec laquelle le maréchal Pétain en 1940, ou le général De Gaulle en 1958, prennent les rênes du pouvoir, dans les deux cas alors que, face à une crise militaire - la guerre dans le premier cas, les « évènements d'Algérie » dans le second -, le pouvoir civil se montre bien flottant, montre qu’être militaire peut être un plus. Et pour prendre un exemple récent, ce n'est sans doute pas un hasard si certains ont pu se poser la question d'une éventuelle candidature de Pierre de Villiers, l'ancien chef d'état-major des armées, à la présidence de la République.

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Deuxième élément, la participation des militaires au rétablissement de l'ordre dans un cadre constitutionnel. Nous avons un exemple en pratique sur le territoire national, avec les 10.000 hommes de l'opération Sentinelle déployés en appui des FSI depuis les attentats de janvier 2015. Par ailleurs, l'article 36 de la constitution rappelle la possibilité de décréter en Conseil des ministres l'état de siège - dont la prorogation au-delà de 12 jours doit être autorisée par le Parlement. Or dans ce cadre l'autorité militaire remplace l'autorité civile dans ses pouvoirs de police générale, et les crimes et délits contre la sûreté de l'État sont de la compétence des tribunaux militaires. Par ailleurs, l'autorité militaire dispose de pouvoirs dérogatoires en termes de libertés : elle peut par exemple mettre en place un couvre-feu, perquisitionner de jour comme de nuit, ordonner la remise des armes comme interdire des publications ou des réunions.

Troisième élément enfin, qui a été évoqué à l'occasion de la tribune des militaires publiée par Valeurs actuelles, une intervention des forces armées sans qu'il y ait eu demande de la part des autorités civiles. Encore faut-il préciser tout de suite que le texte publié n’évoque pas une action spontanée des forces militaires qui, par un putsch, viseraient à prendre le pouvoir, mais bien uniquement la réponse des dites à une explosion de violence sur le territoire pouvant s'apparenter un début de guerre civile. Le texte est en effet clair : « si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national. » On a plus l'impression à lire ceci que ce que redoutent les militaires est d'être appelés en catastrophe, par exemple dans le cadre de l'état de siège, pour résoudre un problème que les politiques n'auraient pas été capables de gérer, au moins autant que de devoir intervenir une fois le pouvoir politique impuissant.

Reste qu’il est intéressant de noter que dans le sondage que vous citez c'est effectivement cette seconde hypothèse d'une intervention de l'armée « sans qu'on ne lui en donne l'ordre afin de garantir l'ordre et la sécurité en France » qui recueille 49 % de réponses favorables. Près d'un Français sur deux considère donc qu’en l'absence d'un choix politique l'intervention des armées serait légitime. Quant à savoir pourquoi, le même sondage répond de la manière la plus claire : 86 % des Français estiment que « dans certaines villes et certains quartiers les lois de la république ne s'appliquent pas », 84 % qu'en France « la violence augmente de jour en jour », 73 % que « la société française est en train de se déliter ». Quant à savoir si les FSI pourraient suffire à rétablir l’ordre, il est révélateur de noter que 62 % des Français considèrent dans ce même sondage qu’en « demandant aux policiers et aux gendarmes d'intervenir durant les manifestations des Gilets jaunes, le gouvernement a provoqué une perte de confiance des Français dans les forces de l'ordre » - qui n'affecte bien évidemment par les armées.

Ce sondage donne donc clairement avoir une double critique des Français : critique d’un pouvoir politique qui n'est pas capable de résoudre la question de la sécurité sur le territoire national, mais aussi critique de ce même pouvoir qui utilise les forces de l'ordre à l'encontre des opposants au régime de manière aussi forte, sinon plus, que contre ceux qui menacent la sécurité de tous.

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Quels sont les blocages tant intellectuels que pratiques ou juridiques, qui semblent donner aux Français cette impression de délitement et d’impuissance publique ? Quels nœuds gordiens faut-il trancher pour retrouver une société qui prend les rênes de son destin ?

Chantal Delsol : S’il y a impuissance publique, c’est d’abord parce que les gouvernements successifs refusent de nommer les problèmes et d’accepter leur existence. Tous les attentats sont commis par des personnes immigrées ou issues de l’immigration, mais tous les discours publics affirment qu’il n’y a aucun lien – comme si c’était là une sorte de hasard !

En réalité, je crois que la situation est encore plus grave que cela : cette situation que les auteurs de la tribune dénoncent et que beaucoup de Français dénoncent aussi, cette situation, nos gouvernants la jugent bonne, ils considèrent que toute immigration est « une chance pour la France », que notre pays se porte bien – ils ne cessent d’affirmer que nous avons le meilleur système à tous égards, et que le multiculturalisme est une bonne affaire. C’est là le plus grave : ce divorce entre une grande partie du peuple et les élites, concernant l’appréciation de la situation. En réalité, nous sommes dans une situation où une grande partie du peuple n’a pas les mêmes convictions que les élites – voilà la question.

Christophe Boutin : Les blocages qui suscitent le plus l’inquiétude des Français pourraient être symbolisés par cette notion du « deux poids deux mesures » qui serait selon certains appliquée aux deux bouts de la chaîne répressive, par les forces de l'ordre d’abord, par les magistrats ensuite.

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L'impression qu'ont en effet nombre de Français - qu'elle soit ou non justifiée étant ici sans intérêt -, est qu'il y a deux France. D’une part, celle des fameuses « zones de non-droit » ou « quartiers de reconquête républicaine », avec leur communautarisme exacerbé, leur délinquance variée, allant du grand banditisme au petit trafic de drogue en passant par la présence illégale sur le territoire, zones dans lesquelles la loi républicaine s’applique avec quelques éclipses – il suffit de voir la manière dont les règles prévues pour l'état d'urgence sanitaire sont contrôlées. D’autre part, le reste, les « zones de plein droit »… et d’un droit ici d’application rigoureuse.

À la première les rodéos, les attaques de commissariat, les tirs de mortier sur les représentants des forces publiques, mais aussi sur les pompiers ou ambulanciers, les incendies festifs de véhicules, avec pour conséquence qu’une énième « politique de la ville » tente de restaurer la paix sociale en répondant avec largesse au racket. Dans les autres, des individus pénalisés sans pitié par les forces de l’ordre pour la plus petite erreur commise - l'application des règles sanitaires ayant donné lieu à des exemples particulièrement frappants en la matière -, avec en sus, pour qui renâclerait, une sanction pénale appliquée sans faille par des magistrats qui, lorsqu'ils ont à examiner des actes pourtant autrement plus les attentatoires à l'ordre public commis dans les premières zones, délivrent parfois des jugements pour le moins surprenants de laxisme.

Cette situation, qui non seulement perdure, mais s’étend, ne peut que conduire les citoyens  à émettre des doutes sur les capacités du pouvoir à jouer son rôle. Il est vrai peuvent venir contrecarrer ses velléités des textes européens ou des accords internationaux et, surtout, des jurisprudences internationales, qu'elles soient celles de la Cour de justice de l'Union européenne ou de la Cour européenne des droits de l'homme. Autant d'éléments, c’est exact, qui ont une influence, d'abord, sur les choix politiques, ensuite sur les décisions juridiques des juges internes - Conseil constitutionnel, Conseil d'État ou Cour de Cassation.

Quoi qu’il e, soit, l’ensemble contribue ainsi à donner l’impression d’un pouvoir impuissant, soit qu’il n’ose pas agir, soit qu’il se retrouve incapacité par d’autres pouvoirs. On comprend dès lors la demande des Français, parfois qualifiée de populiste, mais qui ne semble finalement pas si éloignée des principes démocratiques, de voir tout bonnement les choix du peuple  mis en œuvre par le pouvoir, et de pouvoir ainsi reprendre leur destin en mains.

Quelles sont les mesures concrètes qui pourraient faire ressentir aux Français que l’on reprend les choses en main ? Comment leur faire passer la tentation du recours à un pouvoir autoritaire, cette tendance à rechercher la servitude volontaire ?

Chantal Delsol : Les gouvernements successifs renâclent à faire respecter les lois, parce que c’est la fermeté et le courage qui manque le plus, depuis le plus petit niveau (la famille, l’école), jusqu’en haut. Il y a des lois pour les clandestins mais elles ne sont pas appliquées. Ce qui prévaut chez l’élite post-moderne et mondialisée, c’est un humanitarisme mièvre qui cherche des victimes à plaindre davantage que des convictions à défendre.

Ceux qui appellent un pouvoir autoritaire ne pensent pas à la servitude volontaire : ils veulent un pouvoir qui agira dans leur sens. Ils veulent un pouvoir qui défendra l’identité culturelle occidentale et française. Le problème c’est que l’élite au pouvoir ne s’intéresse pas du tout à cela. Nous sommes dans une sorte d’impasse. Curieusement, la démocratie elle-même a réussi à mettre au pouvoir des gouvernants dont une grande partie du peuple récuse les convictions profondes.

Christophe Boutin : Les Français sont placés de nos jours face à une double insécurité. La première est bien évidemment l’insécurité physique, puisque la violence, loin de se limiter aux zones de non-droit déjà décrites, s'invite de nos jours au quotidien sur l'ensemble du territoire national, où les violences aux personnes ne cessent de croître. Par ailleurs, la sécurité des biens apparaît elle aussi en pleine déliquescence, qu'il s'agisse de ces vols qui se multiplient sans autres conséquences que de voir proposé de remplir une main courante pour faire jouer les assurances, ou de l’impossibilité pour les propriétaires de déloger les squatters.

Mais une seconde insécurité perturbe les Français, que l'on pourrait baptiser l’insécurité identitaire. Ces dernières années en effet, sous les coups du multiculturalisme d'abord, du décolonialisme ensuite, c'est toute une partie de l'histoire française et des valeurs quelle porte qui se trouve mise en cause, un élément qui ne peut pas ne pas être profondément déstabilisant pour tout groupe humain. Comme le notait en effet Ernest Renan, une nation suppose « d'avoir fait de grandes choses ensemble », elle suppose une histoire glorieuse avec des héros communs, et c'est bien cela qui est actuellement interdit aux Français, contraints à une permanente repentance qui contribue donc au délitement de l'idée nationale.

À ces deux insécurités s'ajoute, de manière de moins en moins temporaire, l’insécurité sanitaire, avec un stress majeur causé par la mise en place des mesures de confinement, dont on n’a pas fini de voir les effets et qui amplifie la manière dont sont perçues les deux autres. Or, l'État y apparaît peu capable, sinon de résoudre tous les problèmes, au moins de mettre en œuvre des politiques claires.

Il est clair je pense que si ces questions étaient traitées de manière efficace, la question de l’éventuel  recours à un pouvoir autoritaire disparaîtrait d'elle-même, ou, à tout le moins, s'estomperait largement. Or, contrairement à ce que laisse entendre la systématique législation nouvelle qui suit chaque incident, la plupart des instruments juridiques nécessaires pour les traiter existent déjà - avec la réserve que nous avons faite sur la marge de manoeuvre laissée par juridictions internationales, ou juges nationaux, mais un traité se dénonce ou se renégocie et un texte se réécrit pour limiter le pouvoir d’interprétation d’un juge. D’où la double question qui se profile derrière l'impuissance des pouvoirs publics : dans la France de 2021, le pouvoir a-t-il encore les moyens d’appliquer certains textes ; et s’il ne le fait pas est-ce démission ou accord implicite ?

C’est pourquoi, en conclusion, et pour reprendre votre allusion à Étienne de La Boétie, je vous dirais qu’il n'est pas certain que le recours à un pouvoir autoritaire relève nécessairement de la fameuse « servitude volontaire ». Certains opposants pourraient même vous répondre que continuer à accepter un pouvoir à la légitimité fragilisée dès lors qu’il a rompu cet élément essentiel du contrat social qu'est la garantie de la sécurité des citoyens, appliquer jour après jour les décisions les plus manifestement aberrantes, et subir sans rien dire la politique du deux poids deux mesures dirigée à l'encontre de la population qui a construit la France, tout cela relève tout autant, sinon plus, de la servitude volontaire que la tentative de retrouver la maîtrise du destin d’un peuple grâce à un homme qui l’incarne.

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