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L'Etat islamique d'Irak et du Levant a pris le contrôle d'un territoire riche en pétrole.
L'Etat islamique d'Irak et du Levant a pris le contrôle d'un territoire riche en pétrole.
©Reuters

Prêts à tout

2 milliards de revenus (contre 5 millions pour Al Qaïda) : les califoutraques islamiques ont peut-être du pétrole mais qui sont ceux qui le leur achètent ?

L'Etat islamique d'Irak et du Levant n'est plus seulement un groupe terroriste ou une faction implantée territorialement... Il se range désormais du côté des puissances pétrolières mondiales.

Jean-Charles Brisard

Jean-Charles Brisard

Jean-Charles Brisard est spécialiste du terrorisme et ancien enquêteur en chef pour les familles de victimes des attentats du 11 septembre 2001. Il est Président du Centre d'Analyse du Terrorisme (CAT) 

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Atlantico : L'Etat Islamique est installé sur un territoire aujourd'hui plus vaste que le Royaume-Uni qui contient bon nombre d'installations pétrolières. La production de pétrole par ces installations peut atteindre les 80 000 barils par jour et au total avec l'argent provenant d’extorsions, de taxes, et de la contrebande cela représenterait l'équivalent de 2 millions de dollars par jour. Ces capacités font-elles de l'Etat Islamique une puissance pétrolière potentielle ?  

Jean-Charles Brisard : Le fait qu’un groupe terroriste prenne le contrôle de territoires, d’installations pétrolières et de raffineries modifie radicalement le paradigme du financement du terrorisme. Nous sommes passés d’un modèle de financement externe, c’était notamment le cas d’Al Qaida, qui dépendait en majeure partie de donations et du soutien d’ONG, à un modèle d’autofinancement reposant sur des transactions commerciales. Ce mode de financement n’est pas nouveau, le réseau Al-Qaida a utilisé des sociétés écrans dans le passé, notamment au Soudan et en Espagne, mais ces financements étaient marginaux, et n’étaient donc pas la priorité des organes de vérification ou de régulation (Comité des sanctions de l’ONU, GAFI…), ni celle des services de renseignement. L’Etat islamique contrôle des territoires et donc des infrastructures et des ressources. On estime qu’ils contrôlent désormais au moins six champs pétroliers en Syrie, dont le plus important, situé dans la province de Deir al-Zor, ainsi que treize autres au Nord et à l’Est de l’Irak et au moins deux raffineries. Des combats sont en cours pour le contrôle de la raffinerie de Baiji, qui produit un tiers du pétrole irakien. Au total, l’EI contrôlerait un peu moins de la moitié des capacités de production nationale, pour un marché potentiel de 2 à 4 millions de dollars par jour, ce qui en fait une puissance pétrolière de facto.

L'Etat Islamique a bénéficié à ses débuts de soutiens d'hommes d'affaire et du soutien officiel de certains états tels que l'Arabie Saoudite, le Qatar, le Golfe, les Emirats Arabes Unis et le Koweit. Qui sont les clients du califat ? 

Le pétrole et les produits dérivés sous contrôle de l'Etat islamique sont aujourd’hui revendus à prix réduit au marché noir localement, en Irak et en Syrie (25 à 50 dollars le baril contre un prix sur le marché de plus de 100 dollars). Ces produits sont également utilisés par l’EI pour ses propres besoins. Mais l’EI contrôle également les routes de contrebande et de transit du pétrole vers la Jordanie, la Turquie et l’Iran (via le Kurdistan). Or, en raison de la complexité et souvent de l’opacité des réseaux de distribution, ces pays pourraient en effet devenir les clients involontaires et indirects de l’Etat islamique, s’ils ne le sont pas déjà. A terme, on ne peut pas exclure que du carburant vendu par des intermédiaires de l’Etat islamique ne soit commercialisé aux Etats-Unis et même en Europe.

Comparativement, en 2011 les Talibans avaient réussi a récolter 400 millions de dollars par le biais de rançons. Ces installations pétrolières font-elles de l'Etat islamique le groupe extrémiste le plus riche du monde ?

La capacité financière de l’Etat islamique, estimée entre 1,5 et 2 milliards de dollars, est sans précédent. Ses profits, qui sont de l’ordre de 3 à 5 millions de dollars par jour, représentent l’équivalent du budget annuel d’Al-Qaida depuis le 11 septembre 2001 (contre 30 millions de dollars avant 2001, selon les services américains). Même le budget d’AQMI, dont le financement s’appuie principalement sur les rançons issues de prises d’otages, n’a jamais atteint plus de 15 millions de dollars par an en moyenne depuis 2008.

Dans quelle mesure le fait de ne pas dépendre majoritairement des dons et donc des systèmes financiers internationaux, comme ce fut le cas d'al-qaida, procure-t-il à l'Etat islamique un avantage certain ?

En termes de financement du terrorisme, nous étions jusqu’alors face à des organisations terroristes sans véritable ancrage territorial, qui dépendaient pour leur financement d’apports extérieurs, de la part de donateurs privés ou institutionnels (ONG). Ces financements transitaient jusqu’aux années 2000 par le système financier traditionnel puis ils sont devenus beaucoup moins visibles à la suite des sanctions et des règlementations imposées aux banques après 2001. Ils demeuraient cependant identifiables et les mesures de sanctions prises par l’ONU ont également contribué à dissuader les donateurs ainsi que les ONG à poursuivre leur soutien. Lutter contre le financement de l’EI représente un autre défi. Le commerce du pétrole brut ou traité met en jeu une multitude d’acteurs qu’il s’agisse de vendeurs, d’intermédiaires, de transporteurs et d’acheteurs. Autant de maillons d’une chaîne complexe qu’il est difficile d’appréhender. Cela impliquera des capacités et des compétences nouvelles pour surveiller et vérifier des transactions, identifier celles qui peuvent être suspectes, localiser les intermédiaires et les destinataires de ces transactions. Outre les moyens techniques, cette lutte pourrait d’abord passer par un embargo international imposé sur le commerce de toutes les ressources susceptibles de provenir de territoires sous contrôle de l’Etat islamique, le pétrole n’étant pas la seule ressource qui puisse générer des profits pour l’EI. En parallèle, l’option militaire permettrait d’entraver ou de limiter les trafics lucratifs de l’Etat islamique en affectant ses centres de stockage, ses moyens de transport et en coupant ses routes et réseaux d’approvisionnement. 

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