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Portrait du colonel Arnaud Beltrame, mort en s'offrant comme otage dans une attaque djihadiste. 28 mars 2018
Portrait du colonel Arnaud Beltrame, mort en s'offrant comme otage dans une attaque djihadiste. 28 mars 2018
©BERTRAND GUAY / AFP

L'importance d'un modèle pour une société

"Ni saint, ni héros, ni victime: et si on revendiquait la figure bourgeoise de l'accomplissement ?"

Quelles figures devons-nous prendre pour modèle? L’historien Arnold Toynbee montrait que toute civilisation s’inspire de figures symboliques pour définir ses valeurs dominantes et structurer ainsi sa vie sociale. À côté des figures traditionnelles de saint et de héros s’ajoute aujourd’hui celle de la victime. Aucune des trois pourtant ne traduit l’essence de notre société moderne, celle de l’accomplissement, c’est-à-dire de l’individu qui se réalise par son travail créatif. Et si il était temps de remédier à cette absence?

Philippe Silberzahn

Philippe Silberzahn

Philippe Silberzahn est professeur à l'EM Lyon, il enseigne le management de l'innovation et des surprises stratégiques. Il est également chercheur associé à l'Ecole Polytechnique.

Il est l'auteur de The balancing act of innovation (LanooCampus / 2010).

Voir la bio »

Initialement publié sur le blog de Philippe Silberzahn

Le 28 mars 2018, Emmanuel Macron prononce l’éloge funèbre du Lieutenant-Colonel Arnaud Beltrame, qui a donné sa vie quelques jours plus tôt lors d’une prise d’otages jihadiste. Le Président déclare: « L’absolu est là, devant nous. […] Il est dans le service, dans le don de soi, dans le secours porté aux autres, dans l’engagement pour autrui, qui rend utile, qui rend meilleur, qui fait grandir et avancer. »

Magnifiques paroles pour un homme dont le sacrifice a ému les Français. Arnaud Beltrame illustre la figure du héros, celle du gardien, du soldat, représentée au cours des âges par des figures aussi différentes qu’Achille, Jeanne d’Arc, Napoléon, De Gaulle en juin 1940, ou les personnels soignants durant la pandémie. Le héros, c’est celui dont la vertu principale est le courage désintéressé, qui se sacrifie pour une cause plus grande que lui.

Ce n’est pourtant pas la seule figure de notre civilisation. Du fond des âges nous vient également celle du saint. Le saint fait preuve d’une vertu exemplaire dans l’effacement de soi pour la gloire d’un idéal. Saint Paul, Sainte Catherine de Sienne, Mère Thérésa, Bouddha, le Dalaï Lama viennent à l’esprit quand on l’évoque. La figure est récemment renouvelée, plus modestement, avec votre meilleur ami qui ne prend plus qu’une douche par semaine et renonce à avoir des enfants pour sauver la planète. Comme celle du héros, la figure du saint correspond à quelque chose de très profond chez l’être humain, même si elle prend des formes différentes.

L’émergence de l’idéal victimaire

Une nouvelle figure a émergé depuis quelques années, celle de la victime, dans lequel la source du statut et du sens est la revendication de l’oppression, de la souffrance et de la marginalisation. Cette figure est à l’origine le produit de la pensée marxiste: c’est le prolétaire, opprimé par le capitalisme. S’il prend conscience de son aliénation, il deviendra un héros, voire un saint. Mais les prolétaires ont disparu; ils sont devenus bourgeois. La figure a été renouvelée récemment à la fois par la gauche post-moderniste « woke », en recherche de nouvelle minorité opprimée à défendre, et par les conservateurs pessimistes et rancuniers, de Nixon à Donald Trump aux États-Unis, et Éric Zemmour en France. Ceux-ci ont produit leur propre version de la victimisation et du martyre – une fixation sur une double peur: celle des « élites » qui les regarderait de haut, et celle de la « perte », de la chute depuis un idéal originel. 

Une autre figure est possible

Héros ou saint, et désormais victime, voilà les « absolus » qui sont là devant nous, pour reprendre l’expression du Président. Pourtant c’est étonnant. Car nous sommes une civilisation bourgeoise. Nous n’avons plus d’aristocratie depuis longtemps. Nous n’avons même plus de prolétaires. Marx a perdu, et De Maistre aussi. Nous n’avons désormais quasiment plus de paysans, ni même de clergé, sauf au Café de Flore. Une armée? A peine. Et pourtant, cette civilisation bourgeoise continue de s’inspirer de figures du saint et du héros qui toutes les deux nous écrasent, quand celle de victime nous consterne.

Une autre figure est possible (Petrus christus, un orfèvre dans son échoppe, Metropolitan Museum of Art)

Il y a quarante ans, Raymond Aron avait vu venir le coup, évidemment. Il répondait en quelque sorte par avance au Président Macron en écrivant, dans ses Mémoires: « À l’intérieur de la société, il n’existe pas un seul type d’homme exemplaire. Le chevalier, le clerc, le savant n’aspirent pas à la même excellence ». Phrase essentielle. Il aurait pu ajouter le bourgeois à sa liste, qui lui non plus n’aspire pas à la même excellence. Le propre d’une société démocratique est de laisser fleurir différentes dignités. Nous ne sommes ni Sparte, ni un monastère après tout.

Excellence bourgeoise

« Excellence bourgeoise »? L’idée choque bien-sûr. C’est que la clérisie a en effet réussi, depuis 1848, à donner au mot bourgeois une connotation péjorative. Le bourgeois, vomi par la majorité des intellectuels, est médiocre, matérialiste, insensible au transcendantal, consommé par l’appât du gain, dénué de toute morale. Pire encore est le « petit-bourgeois ». Petit, comme en France on dit « petit patron », « petit commerçant » mais jamais « petit artiste », « petit fonctionnaire », « petit journaliste » ou « petit enseignant ». La clérisie n’est jamais petite; « Petit », c’est uniquement pour le bourgeois honni.

D’ailleurs, pratiquement aucun artiste ne s’est intéressé au monde bourgeois. Combien ont jamais mis les pieds dans une usine, une entreprise, ou dans un magasin? Émile Zola, avec son magnifique Au bonheur des dames, est une exception notable. L’impressionnisme a peint les ouvriers et les employés de la révolution industrielle, mais dans leurs heures de loisir, quand ils pouvaient retrouver l’Eden qu’ils semblaient avoir perdu. Pas de travail, nous sommes artistes! Quand le monde bourgeois est évoqué, ce n’est souvent que de façon caricaturale : pour prendre un exemple entre mille, songez aux aubergistes de la série La petite histoire de France: mesquins, perfides, bêtes, racistes et bornés. C’est drôle, mais c’est surtout convenu, au sens où les producteurs reproduisent les modèles mentaux dominants de la clérisie dont ils sont issus, c’est-à-dire ceux du mépris du monde commercial.

Contre les absolus: la figure bourgeoise de l’accomplissement

Le bourgeois peut-il représenter une figure exemplaire dont la société peut s’inspirer au sens de Toynbee? La question paraît incongrue au premier abord. Nous voulons des chevaliers! Des saints! Des sauveurs de climat qui cessent de prendre des douches! Pas des boutiquiers! Et pourtant la réponse est évidemment oui, car la figure qu’il propose est celle de l’accomplissement, le fait pour l’homme pleinement indépendant de s’exprimer, non pas juste dans ses pensées, mais aussi et surtout dans son travail. Elle constitue le cœur de la civilisation qui a lentement émergé à partir du XVIe siècle en remplaçant celle du statut.

Cette figure bourgeoise de l’accomplissement prend des formes multiples. C’est d’abord celle de l’entrepreneur, un James Watt, un Josiah Wedgwood, une Madame Tao, un André Citroën ou un Xavier Niel, dont Arnaud Montebourg, à l’époque député socialiste, déclarait: « Il vient de faire avec son nouveau forfait illimité plus pour le pouvoir d’achat des Français que Nicolas Sarkozy en 5 ans. » ou encore un Elon Musk, régulièrement moqué par la clérisie comme un riche qui satisfait ses caprices, et qui pourtant révolutionne l’automobile, l’espace et les communications Internet, rien que ça. C’est le scientifique qui, jour après jour, loin des projecteurs, fait progresser la connaissance. C’est le marchand dont le commerce novateur et audacieux sort l’Europe de son long hiver à partir du XIIe siècle et qui invente les villes modernes. C’est l’artisan, évoqué par Matthew Crawford dans son fameux Eloge du carburateur, qui cent fois sur le métier remet son ouvrage et perfectionne son geste. C’est aussi celle de Van Gogh qui, bien loin de l’image du peintre « bohémien » fou et détaché de la vie matérielle, discute en vrai entrepreneur de ses projets et de ses finances avec son frère, et planifie son travail pour se glisser entre deux crises de la maladie qui le ronge.

Revendiquer la figure bourgeoise

Cette figure bourgeoise de l’accomplissement offre la vision d’une vie de travail qui n’est ni une corvée, ni un sacrifice, ni une punition, mais le riche produit d’une éthique basée sur les vertus de courage, de foi, d’amour, d’espoir, de tempérance, de justice, et de prudence. Elle peut être exemplaire pour les jeunes qui, inspirés par la passion du travail et de l’accomplissement, se consacreront à des choses plus utiles, plus édifiantes et plus épanouissantes sur le plan personnel, que le didactisme hargneux d’une gauche néo-aristocratique vertueuse, le trollage d’une droite nostalgique et pessimiste, ou le conditionnement nihiliste d’une écologie effondriste. Il est temps de la revendiquer à nouveau. Nous sommes bourgeois, assumons-le.

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