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"Le Bal des Chacals" : quand politique rime avec coups bas et trahisons
©Reuters

Bonnes feuilles

"Le Bal des Chacals" : quand politique rime avec coups bas et trahisons

Thomas Richard est un journaliste politique expérimenté, habitué des coups bas et des affaires sordides de la République. Alors que sa femme le quitte brusquement, il se rend sur un plateau d'un talk-show et dévoile une anecdote qui va provoquer une véritable tempête médiatique. Extrait de "Le Bal des Chacals" aux Editions du Toucan (1/2).

Jean Lesieur

Jean Lesieur

Né en 1949, Jean Lesieur est journaliste. Il a collaboré à diverses rédactions, notamment au Point et à l'Express. Il a été directeur de la rédaction de France 24. 

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Ce soir-là, les animateurs du talk-show télévisé où j’étais invité étaient particulièrement en appétit. Il faut dire que l’actualité politico-people avait alors de quoi nourrir la bête journalistique : un futur candidat aux primaires républicaines pour la présidentielle américaine, plutôt conservateur, marié à une reine de beauté, père de deux blondinets aux dents impeccables, s’était laissé surprendre par un « paparazzi citoyen » alors qu’il embrassait son amant à pleine bouche dans une backroom de Manhattan. Et, plus banal mais aussi croquignolet, un ancien ministre français venait d’élucider dans ses Mémoires le mystère d’une démission ancienne et inexpliquée de sa part: son épouse légitime, aujourd’hui décédée, l’avait fait chanter – donc, elle avait fait chanter la France – en menaçant de révéler qu’il entretenait une liaison aussi passionnée qu’adultérine et risquée avec la très jeune et belle fille du ministre de la Défense syrien.

Lire l'interview de l'auteur : Jean Lesieur : “Les journalistes français préfèrent raconter ce qu’ils savent dans les dîners en ville plutôt que dans les journaux”

Les animateurs du talk-show m’avaient invité parce que j’avais écrit, il y avait longtemps, un long papier dans un magazine où je plaidais pour que l’on n’hésite pas à parler de la vie privée des hommes politiques quand celle-ci était trop contradictoire avec les valeurs morales qu’ils professaient à tout bout de champ, dans leurs campagnes électorales ou les belles photos des magazines people ; ou quand ils finançaient leurs escapades sur des chemins sulfureux avec les deniers publics ; ou quand leurs agissements privés pouvaient donner des munitions à ceux qui leur voulaient du mal et qui pouvaient donc faire chanter la France. J’avais même parlé de Mazarine Pingeot, bien avant que son existence ne devienne publique. L’article n’avait guère, alors, suscité de réactions, sauf du Canard enchaîné, qui avait dénoncé sa subversive hardiesse qu’il prenait pour du puritanisme benêt. Mais comme j’étais devenu malgré tout un journaliste « responsable », un chef, un quotidien m’avait sondé sur le sujet quelques heures après les dernières révélations sur les turpitudes de ces « maîtres du monde » français et américain. J’avais, avec une certaine vanité, rappelé l’existence de cet article, écrit bien avant que ces idées aujourd’hui largement partagées ne fassent leur chemin dans une profession où régnait jusqu’alors une méprisable omerta. Donc, le talk-show à la télé.

La maquilleuse était jolie, les animateurs de bonne humeur, et d’autant plus en appétit qu’ils n’avaient jamais osé aborder de tels sujets auparavant, quand c’était un peu risqué. Ils avaient décidé de se rattraper.

— Vous, m’avait lancé le maître de cérémonie, vous devez en connaître, des histoires salaces sur nos hommes politiques !

Sexagénaire svelte et branché, il s’habillait toujours comme un jeune avocat ou trader new-yorkais. À la Brooks Brothers : costume sombre admirablement taillé, chemise blanche à fines rayures ou à discrets quadrillages sur laquelle une cravate club ne jurait jamais. Il avait ce talent rare, précieux à la télévision, de savoir traiter tous les sujets, et tous les invités, graves et futiles, avec la même attention gentille, sérieuse ou vaguement rigolarde. Il respirait l’empathie ; il inspirait donc la sympathie en vous donnant l’impression qu’au fond, rien, jamais, n’était vraiment grave, en tout cas pas au point de vous laisser en parler plus de trois minutes à la télévision. Il y avait toujours un rappeur ou une vedette de télé-réalité pour donner aussi son avis. Et un chroniqueur, sentencieux malgré son accent chantant, auto-érigé oracle de l’analyse politique, toujours assis à côté du Brooks Brothers.

— Des histoires glauques sur nos hommes politiques ? ai-je commencé, arrogant, énervé, provocateur. Oui, j’en connais quelques-unes. Mais pas tant que votre voisin, qui ne les racontera jamais. Il connaît pourtant ces gens-là comme personne. Depuis des années. Leurs hauts faits et leurs vilenies. Notre ministre, tout le monde savait depuis longtemps qu’il était volage, qu’il n’hésitait pas, même, à coucher là où il aurait mieux valu rester chaste. Et nous, les journalistes, qui savions cela et qui nous pâmions, néanmoins, devant l’intelligence de ses analyses, la clarté de sa vision du monde. Et vous, nous, ne disions rien.

« Quant à l’Américain, ai-je continué, c’était tout pareil. Cela faisait un moment que des bruits couraient sur sa folle jeunesse et sa double vie. Il a dû se prendre pour Kennedy, dont on ne révéla les fredaines qu’après sa mort… Il aurait mieux fait de songer à Gary Hart, Bill Clinton et Monica Lewinsky, John Edwards et son bébé caché, qui ont tous fini par passer à la moulinette. Car le monde a changé depuis Kennedy. Et même la France. C’est d’ailleurs une sorte de miracle que notre ministre soit le seul parmi nos édiles, à nous, Français, à s’être fait prendre. Et encore, il ne s’est même pas fait prendre. C’est lui-même qui a confessé le péché. Alors que nous en savons, des choses, sur nos grands prédateurs. Qu’en pensez-vous, mon cher confrère ? conclus-je en m’adressant au comparse du maître de cérémonie. 

Extrait de "Le Bal des Chacals" de Jean Lesieur, publié aux Editions du Toucan, 2015.

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