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Le Palais de l'Elysée.
Le Palais de l'Elysée.
©Reuters

Cris d'orfraie

"Scandales d'Etat en cascade… ou scandales de l'Etat?"

Le "scandale" ne suffit pas, il faut lui rajouter "Etat" pour lui conférer toute sa gravité, même lorsque cela n'est pas nécessaire. Un abus de langage qui nous fait oublier les vraies sources d’indignation qui, elles, viennent précisément de l'Etat.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Voilà bien une expression que l’on affectionne en France : le « scandale d’Etat ». Il est à notre culture politique ce que les « X-gates » (Watergate, Irangate, Monicagate…) sont à l’américaine. Et comme la période actuelle est faste en invocations du grand mot ! Scandale d’Etat, l’affaire Fillon/Jouyet ; scandale d’Etat, les écoutes de Nicolas Sarkozy ; scandales d’Etat, les affaires Cahuzac et Thevenoud (bientôt Kader Arif ?). Scandale d’Etat, bien sûr, la mort de Rémi Fraisse. Et même scandale d’Etat, selon Christian Estrosi, l’absence d’information du Maire de Nice sur une possibilité d’attentat terroriste dans sa ville...

Mais, au fait, qu’est-ce que cela veut bien dire « scandale d’Etat » ? Surtout quand chaque camp accuse l’autre du crime en question, non seulement à tour de rôle, mais dans la même affaire ? Quand par exemple dans le cas des écoutes de Nicolas Sarkozy, on s’accuse mutuellement d’être le « scandaleux »: Sarkozy lui-même ou le Pouvoir (et/ou la Justice ?) ? L’affaire Fillon/Jouyet est exemplaire à cet égard : pour les uns, c’est l’« affaire Fillon », pour les autres, l’« affaire Jouyet » ; pour d’autres encore l’« affaire Fillon/Jouyet » et, pour les derniers, l’« affaire Jouyet/Fillon ». Tout est dans l’ordre des noms !

L’idée centrale derrière cette expression si prospère semble être la suivante : l’appareil d’Etat est indûment instrumentalisé à des fins politiques, voire politiciennes. Mais les affaires Cahuzac ou Thévenoud semblent relever d’autre chose : un manquement personnel à une certaine éthique attendue des responsables publics. Et dans la mort de Rémi Fraisse, c’est encore autre chose : un grave dysfonctionnement de l’Etat dans l’exercice même de sa mission, voire un funeste excès de pouvoir venu du haut de la hiérarchie.

L’impression prévaut ainsi que le scandale d’Etat est mis à toutes les sauces et qu’il a fondamentalement une valeur polémique, destiné à surenchérir dans la dénonciation. Rajouter le mot « Etat » à celui de « scandale », c’est donner à ce denier une gravité particulière. Rien à voir avec le tout venant des scandales ordinaires ! Mais c’est du même coup signifier à quel point l’Etat est chez nous chose sacrée, référence absolue, mesure suprême du Bien et du Mal. Et défile alors la grande galerie des clichés, ancrés dans l’imaginaire collectif, au seul appel magique du « scandale d’Etat » : Masque de fer, collier de la Reine, Canal de Panama et autres Stavisky…

Bref, avis aux grands défenseurs de la morale publique : si vous voulez avoir quelque écho, n’omettez jamais le mot « Etat » au scandale que vous dénoncez !

Or, curieusement, l’expression se fait beaucoup plus rare lorsqu’il faut qualifier les manquements de l’Etat lui-même aux fondements sur lesquels il repose, aux lois qu’il a promulguées et aux engagements qu’il a lui-même contractés. Quand une ministre de l’écologie annule des permis d’exploitation d’hydrocarbures donnés par son prédécesseur ; quand une autre dénonce un contrat, que l’on croyait en béton, liant l’Etat à une société pour le prélèvement de l’écotaxe ; quand cette même ministre souhaite l’annulation d’un projet de barrage dont l’utilité publique n’a pas, que l’on sache, été décrétée par le Saint Esprit, quelle est alors la réaction dominante ? On salue son « sens politique », sa « préoccupation écologique » et/ou son « souci des deniers publics » !

Curieux pays où l’on applaudit donc à la rupture de la parole de l’Etat par l’Etat lui-même et qui rappelle les grandes heures de la monarchie où l’on faisait « rendre gorge », dans l’allégresse du peuple, aux financiers que l’on avait soi-même chargé de pressurer ledit peuple…Curieux pays où « l’égalité » est, dans tous les domaines, revendiquée, réclamée, exigée, et où cette même égalité est régulièrement « mise de côté » par ceux-là mêmes qui l’invoquent le plus. Principe bafoué notamment (et très logiquement pour qui a lu dix lignes de sociologie élémentaire) au profit des serviteurs dudit Etat : pourquoi la suppression du seul jour de carence dans la fonction publique quand les salariés du privé sont soumis à trois ? Pourquoi, entre les uns et les autres, la persistance de régimes de retraite si inégalitaires ? Pourquoi donc ce brouhaha autour des « retraites-chapeau » et autres dividendes, (argent privé), et cette discrétion sur les primes (argent public) des hauts fonctionnaires ? Et pourquoi donc cette volonté soudaine de libéralisation des « professions règlementées » par un Etat qui refuse la moindre retouche au statut (en marbre) de ses propres agents ?

Curieux pays, en vérité, où des inspecteurs des finances s’émeuvent des privilèges des notaires !

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