Presse française et fact-checking : ni faits ni affaires | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Media
Presse française et fact-checking : ni faits ni affaires
©

Faut pas décoder

Presse française et fact-checking : ni faits ni affaires

Le fact-checking dans la presse française sert essentiellement à valider les préjugés de ses lecteurs par le maquillage d'opinions en réalité objective (mais vous avez le droit de fact-checker les opinions subjectives contenues dans ce papier).

Hugues Serraf

Hugues Serraf

Hugues Serraf est journaliste et écrivain. Son dernier roman : Deuxième mi-temps, Intervalles, 2019

 

Voir la bio »

C'est peut-être une forme de perversité SM, mais je suis un grand fan des rubriques de « fact checking » et spécifiquement de celles du Monde et de Libé.

 

D'abord parce qu'elles sont l'illustration de l'une des grandes misères du journalisme français, au sens où elles révèlent que la notion lui est suffisamment étrangère pour qu'il faille recourir à l'anglais pour en parler (nous n'avons pas vraiment de mot natif pour le concept), mais surtout parce qu'elles réussissent le tour de force de faire revenir par la fenêtre l'expression d'opinions sans fondement auxquelles on était censé montrer la porte.

 

A l'origine, la vérification des faits dans la presse américaine est essentiellement une activité interne aux rédactions, le boulot des « fact checkers » étant de s'assurer que la relation des faits est conforme à la réalité, que les données chiffrées et les lieux évoqués dans un papier sont corrects, ou que les personnes interrogées l'ont effectivement été et que les propos qui leur sont imputés ont réellement été tenus.

 

Qu'un journaliste du New York Times, par exemple, se mette à fabriquer des reportages dans sa cuisine par commodité, et une armée de petites mains repasse derrière l'ensemble de sa production pour faire le ménage, le fiche à la porte et s'excuse platement auprès des lecteurs en assurant, même un peu tard, qu'on ne les y reprendra plus.

 

Revisité à la française, rebaptisé « décodage » ou « désintox » par les canards sus-cités, le fact-checker ne joue jamais au bœuf-carrotte dans sa propre basse-cour (on me pardonnera l'incohérence de cette analogie gastronomico-agricole, je trouvais qu'elle sonnait bien), mais s'intéresse plutôt à la validation des préconceptions de ses lecteurs sous couvert d'objectivité. Ainsi, qu'un type de droite profère, sciemment ou pas, une connerie à l'emporte-pièce à propos, disons, de petits malins qui percevraient le RSA à l'étranger et on lui rétorquera que, après avoir interrogé la CAF, il ment puisque c'est formellement interdit par le règlement. CQFD.

 

On ajoutera bien, en pied d'article, que ça peut tout de même arriver mais vous voyez ce que je veux dire.

 

De la même manière, lorsque des amateurs de vieilles bagnoles s'indignent de l'interdiction prochaine des véhicules de plus de trente ans dans Paris, arguant qu'une 2CV vintage pollue moins qu'un SUV acheté la semaine dernière, le décodage consiste à titrer que c'est faux avant de s'engluer dans une mélasse dont il ressort que ce n'est pas si simple et que ça dépend surtout du sens du vent et de l'âge de capitaine, démontrant en creux que la mesure est loin d'avoir l'intérêt que le décodeur lui prête a priori (latinisme d'ailleurs synonyme de préjugé).

 

Valse de titraille et fuite de gaz

 

Mais interpellant l'autre jour (sans doute par désœuvrement parce que c'est l'été et que je n'avais rien à faire de mieux, ou plutôt par désir de procrastiner en fait parce que j'avais un truc urgent sur le feu mais bon, c'est une autre histoire), sur Twitter, le décodeur en chef du Monde sur une petite valse de titraille que son homologue du New York Times aurait certainement jugée digne d'intérêt sur le plan déontologique, je me suis fait renvoyer dans les cordes au motif que je pinaillais et que le gars devait retourner fissa informer la planète :

 

@Hugues_Serraf je suis là pour informer. Je vous laisse le pinaillage sur les raisons des changements de titrailles

— Samuel Laurent (@samuellaurent) 26 juillet 2016

 

Je m'étais en effet interrogé, et lui avec, sur le titre étrange donné au premier papier sur l'attentat d'Ansbach (« Un réfugié syrien meurt en provoquant une explosion devant un restaurant en Bavière »), qui semblait plus rapporter qu'un pauvre type avait malencontreusement trouvé la mort en manipulant un robinet de gaz qu'expliquer qu'une nouvelle attaque de l'EI venait de se produire. Mais je m'étais aussi demandé, et au décodeur aussi, pourquoi ce titre avait été subséquemment modifié en un plus convenable « L’organisation État islamique revendique l’attentat d’Ansbach, en Allemagne » et je voulais juste comprendre le cheminement de la pensée du titreur dans cette affaire.

 

Considérait-il que le premier titre était factuellement solide ? Le lecteur sans parti-pris pouvait-il le trouver tendancieux ? Qui avait décidé du changement ? Et pourquoi ? Et l'URL de ce papier, c'est-à-dire l'adresse Web de l'article, ne témoignait-elle pas, elle aussi, d'une certaine manière d'appréhender l'événement, regroupant exploseur et explosés dans la même catégorie de victimes (« une-explosion-fait-un-mort-et-plusieurs-blesses-a-ansbach-en-baviere ») ?

 

Bah, on ne saura jamais. Et peut-être que je ne suis pas objectif moi-même. Et peut-être même que je pinaille, après tout. Et peut-être que le fact-checking à la française est l'avenir du data-journalisme, comme on dit. Qui sait. Et puis zut, j'ai d'autres trucs à faire même s'il fait chaud et que c'est l'été.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !