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Les Français se montrent plus fermes face à l'augmentation de l'immigration.
Les Français se montrent plus fermes face à l'augmentation de l'immigration.
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Les enseignements des entrailles des sondages sur ce que pensent aujourd’hui les Français de l’immigration

Alors que près de 1.500 migrants tentant de rejoindre l'Italie ont trouvé la mort depuis le début de l'année - soit 30 fois de plus que pour toute l'année dernière - l'Union européenne s'est contentée d'une réponse timide et insuffisante le 23 avril dernier. Ce qui est une question de politique étrangère se révèle également être un enjeu de politique intérieure, notamment pour la France. Et si l'on en croit les derniers sondages, les Français se montrent plus fermes face à une immigration que les pouvoirs publics ne semblent pas maîtriser.

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat est démographe, spécialisée dans le domaine de l'immigration. Elle a notamment écrit Assimilation : la fin du modèle français aux éditions du Toucan (2013). Son dernier ouvrage Immigration, idéologie et souci de la vérité vient d'être publié (éditions de l'Artilleur). Son site : www.micheletribalat.fr

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Atlantico : Selon un sondage publié en février 2015 par OpinionWay, 69% des Français estiment qu'il y a trop d'immigrés. C'est 20 points de plus qu'en 2009. Comment peut-on comprendre cette évolution ?

Michèle Tribalat : La France connaît une situation économique très mauvaise avec un chômage croissant, ce qui ne favorise guère les élans du cœur des Français en direction des immigrés. Par ailleurs, les Français ont vu le Printemps arabe tourner au désastre un peu partout. Et à cela s'ajoute la menace terroriste islamiste. Donc dire qu’il y a trop d’immigrés, ce peut être une appréciation de la situation mais aussi une manière d’indiquer que la coupe est pleine et que ceux qui se portent à nos frontières ne sont pas les bienvenus.

Maxime Tandonnet : La crise économique de 2008 et l'explosion du chômage expliquent en grande partie cette évolution. C'est un constat permanent et presque universel que l'on peut faire. Dans les temps de croissance, de plein emploi, d'optimisme, l'immigration fait l'objet d'une appréciation plutôt positive. En revanche, dans les temps de difficultés, de chômage massif, d'inquiétude pour l'avenir, de morosité, l'opinion publique se montre bien plus réservée face à l'arrivée de nouvelles populations. Ce n'est pas propre à la France mais c'est vrai dans tous les pays.

Seules 7% des personnes interrogées par l'IFOP pour Dimanche Ouest France souhaitent que l'accent soit mis sur le développement des programmes d’aide et d’accueil en France. Les Français seraient-ils bien plus hostiles à l'immigration que ce qu'ils déclarent généralement?

Michèle Tribalat : Vous parlez ici de l’immigration clandestine, c’est-à-dire ceux qui, pour des raisons variées – améliorer leur vie, échapper à des situations menaçantes, fuir la guerre-, souhaitent forcer la porte. J’imagine que les Français voient dans ces programmes d’aide et d’accueil un acquiescement au « pied dans la porte », ce qui ne leur plaît guère. Les Français comprennent aussi que c’est une manière, pour l’État islamique, de leur faire la guerre. Il a promis d’envoyer en Europe des bateaux chargés de miséreux, il tient parole. Ils se demandent aussi si ce n’est pas un moyen d’infiltrer des djihadistes qui sèmeront ensuite la terreur sur le continent. D’où leur préférence pour la solution qui consiste à les empêcher de partir, directement ou indirectement (en misant sur l’aide au développement).

Maxime Tandonnet : Les Français connaissent une période de grandes difficultés. Rares sont les familles qui n'ont pas un de leurs membres touché par le chômage qui frappe 3,5 à 5,5 millions de personnes selon les modes de calcul. Les problèmes de pouvoir d'achat sont réels, avec des fins de mois difficiles à boucler. Les difficultés à trouver un logement sont gigantesques pour de nombreuses familles, en particulier les jeunes confrontés à des loyers qui dépassent leurs moyens. Dans ce contexte, le réflexe de beaucoup de personnes vivant déjà en France, françaises ou de nationalité étrangères d'ailleurs, est de vouloir privilégier ceux qui sont déjà là sur la perspective d'accueillir de nouveaux venus.

47% des personnes considèrent que les pays européens devraient « renforcer les contrôles aux frontières et lutter contre l’immigration clandestine en provenance du sud de la Méditerranée » contre 46% estimant qu'il faudrait avant tout une « aide au développement et à la stabilisation des pays du sud de la Méditerranée afin de fixer sur place les populations ». Ces chiffres sont-ils le reflet de l'échec du modèle d'assimilation/intégration pour les Français ?

Michèle Tribalat : Ces chiffres reflètent un désir de tenir le problème à distance. Les répondants avaient à choisir parmi les trois options qui leur étaient proposées dans le sondage : aménager l’accueil, renforcer les contrôles aux frontières, aider au développement et à la stabilisation des pays du Sud. Ce sont les propositions qui sont dans l’air du temps. Il faut savoir cependant que le développement se traduit souvent par une accélération de l’émigration. Partir est aussi une question de coût. Plus le pays se développe, plus il y a de gens qui disposent de moyens de partir, alors que les écarts de richesses restent attractifs.

Maxime Tandonnet : Je ne pense pas qu'il y ait de rapport avec le modèle d'intégration ou d'assimilation. L'Europe est un continent ouvert qui accueille officiellement plus d'un millions de migrants chaque année (Eurostat) et 600 000 demandeurs d'asile en 2014. Rien n'est plus mensonger que le mythe d'une "Europe forteresse". Les habitants d'une Europe qui compte 20 millions de personnes privées d'emplois, des problèmes sociaux gigantesques, pauvreté, exclusion, banlieues ghettoïsées, sont bien conscients que les capacités d'accueil de notre continent sont limitées. Alors, le sentiment que les gouvernements sont débordés par des arrivées de migrants en situation illégale qui échappent à leur contrôle suscite un trouble évident. Cependant, on ne peut pas séparer la maîtrise des frontières et l'aide au développement car les deux vont ensemble. La maîtrise des flux ne peut avoir d'effet durable que si l'on donne une perspective d'emploi et d'espoir d'une vie meilleure aux candidats à l'émigration.

24 % des sondés estiment que les pouvoirs publics luttent efficacement contre l'immigration clandestine si l'on en croit un sondage Ifop pour Atlantico au début de l'année. Ils étaient 45% en 2007. Comment expliquer cette différence ?

Michèle Tribalat : La lucidité ! Les débordements aux frontières de l’Europe et les trafics de migrants en méditerranée donnent l’impression que les pouvoirs publics ne maîtrisent pas grand-chose. Ce qui est la réalité !

Maxime Tandonnet : Je crois simplement que les citoyens ont conscience d'une aggravation des difficultés à maîtriser les flux migratoires qui touchent l'ensemble de l'Europe. Le nombre de demandeurs d'asile dans l'Union européenne est par exemple passé de 250 000 à 600 000 sur cette période. Les images de Lampedusa aggravent aussi l'inquiétude. En outre, dans notre pays comme d'ailleurs en Europe, on est totalement incapable de parler sereinement de l'immigration. On passe constamment du dogme de l'immigration bienfaitrice à la gesticulation haineuse. On ne peut pas entendre un "expert" à la télévision ou à la radio, dans les débats, qui dise autre chose que l'immigration est un bienfait, toute personne contestant, questionnant ce postulat suspecte d'être un dangereux réactionnaire. A l'inverse les récupérations de l'immigration à des fins politiciennes aboutissent à des petites phrases haineuses, provocatrices, prononcées dans un but électoraliste. L'immigration est otage à la fois de l'angélisme aveugle et de l'exploitation extrémiste. Un jour, il faudra que l'on se décide à évoquer le sujet avec un minimum de sang-froid, de transparence et de raison. En 2015, nous n'en sommes absolument pas capables. Cette incapacité du monde politique, médiatique, intellectuel, à parler de l'immigration autrement qu'à travers l'idéologie ou le calcul politicien contribue à alimenter l'inquiétude des Français comme des citoyens européens.

Selon cette même étude, la lutte contre l’immigration clandestine est un thème prioritaire pour les Français interrogés. Ainsi, 49% des sondés estiment que la lutte contre l'immigration clandestine est un thème tout à fait prioritaire, devant la lutte contre la précarité, c'est-à-dire une progression de 5 points par rapport à août 2014. Pourquoi d'après vous ce sujet préoccupe tant les Français ?

Michèle Tribalat : Parce que les Français ont l’impression d’une absence de maîtrise. Déjà la politique migratoire qui aboutit à l’immigration régulière ne maîtrise pas grand-chose. Les immigrés qui s’installent en France exercent des droits qui leur sont ouverts. Il n’y a donc pas de levier politique qui peut agir sur la quantité, sauf à limiter l’accès à ces droits, ce qui n’est pas facile et très encadré par les cours de justice internes et supranationales. Donc, la perspective d’une impuissance dans le contrôle des frontières vis-à-vis de ceux qui s’y présentent illégalement ajoute à anxiété des Français. La montée de ce thème correspond à une réalité de plus en plus pressante. Économiquement, la France n’est pas très vaillante. La perspective d’une immigration incontrôlée fait craindre l’effondrement du modèle social français.

La majeur partie des sympathisants UMP (55%) est en faveur du renforcement des contrôles et 43% sont partisan d'une aide au développement. Cette idée séduit même 60% des sondés parmi l'électorat de l’UDI. Y a-t-il une évolution ces dernières années ? L'aide au développement est-elle une idée en vogue au sein de l'électorat de droite ?

Michèle Tribalat : L’aide au développement, c’est la solution que les politiques se sentent obligés d’agiter pour montrer qu’ils ont bon cœur. À droite comme à gauche. C’est aussi une manière de se mettre au centre et une façon narcissique d’endosser la responsabilité dans le sort des pays du Sud privés des institutions qui leur donneraient quelque chance de progresser. Ce n’est en aucun cas une méthode susceptible de freiner les départs, à court ou moyen terme. Le penser c’est croire que ces pays ne sont pas habités par des personnes qui, comme au Nord, font des calculs rationnels en termes de coûts et bénéfices.

Maxime Tandonnet : Je ne suis pas certain que ce soit une question de préférence partisane, mais plutôt de bon sens face à une évidence. Là aussi, on assiste à une prise de conscience. Nous avons au sud de l'Europe des pays ravagés par les guerres, les dictatures des taux de chômage qui touchent parfois 60% des jeunes de moins de 30 ans. Deux milliards d'hommes vivent avec moins de 2 dollars par jour soit un revenu 70 fois inférieur à la moyenne européenne. En outre, une partie des pays les plus pauvres du monde ont des taux de fécondité de plus de 5 enfants par femme contre 1,5 en moyenne européenne. Il est inconcevable de maîtriser efficacement les flux migratoires si les pays développés ne consentent pas à accomplir un effort gigantesque en faveur du développement économique et social. Il appartient à l'Europe, la plus directement concernée, de montrer la voie en plaçant l'aide au développement au cœur de ses priorités politiques. La maîtrise de l'immigration passe aussi par la facilitation de la mobilité, permettre à des personnes de se déplacer facilement entre l'Asie, l'Afrique et l'Europe, grâce à des visas à entrées multiples, pour lutter contre la tentation de l'immigration illégale. Il est enfin déterminant de combattre les filières qui organisent les trafics de personnes, dont le revenu a atteint 40 milliards de dollars en 2013. Ce devrait être une priorité absolue de la communauté internationale, comme la lutte contre le terrorisme ou le trafic de drogue.

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