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La France pour la vie ou la riposte (insuffisante) d’un "grand animal rhétorique"
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La France pour la vie ou la riposte (insuffisante) d’un "grand animal rhétorique"

Même les anti-sarkozystes invétérés c’est-à-dire les 9/10e des médias français ont salué, fût-ce à demi-mot, cette surprise et accueilli le livre avec une modération peu habituelle. Gageons qu’ils se ressaisiront vite !

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Surprise, donc ! Aussi bien par la soudaineté d’une publication, pour une fois tenue vraiment secrète, que par son contenu inattendu. L’homme que tout le monde croyait confit dans son ego, l’homme qui se refusait au moindre bilan de son quinquennat, vient de se livrer aux « jeu des 27 erreurs » confessées (à première vue) sans détour. Même les anti-sarkozystes invétérés c’est-à-dire les 9/10e des médias français ont salué, fût-ce à demi-mot, cette surprise et accueilli le livre avec une modération peu habituelle. Gageons qu’ils se ressaisiront vite !

Cet effet de surprise était en tout cas indispensable dans la stratégie de retour de l’ancien président, comme cette chronique l’avait conclu lors de son portrait rhétorique. D'une part parce que le terrain était à ce point miné que le Nicolas-Sarkozy au quotidien était devenu simplement inaudible. D'autre part, parce que la surprise d’un discours détonant avec la langue de bois a fait partie de son succès de 2007. Il fallait donc renouer avec la recette magique.

Et il fallait le faire avec le panache attendu d’un grand bretteur de la politique… et de la rhétorique. A ce sujet, le livre donne tort aux amuseurs publics qui aiment tant brocarder ses fautes de français. Elles sont, il est vrai, fréquentes à l’oral mais partie par calcul chez un homme qui veut jouer la « proximité » et partie par relâchement chez un être « sans surmoi ». Le livre donne aussi tort à une légende urbaine médiocre qui veut qu’il n’ait pas écrit ce livre. C’est mal connaître les hommes politiques de premier plan qui ne laisse personne d’autre écrire l’essentiel, surtout quand l‘enjeu et décisif. C’est encore plus mal connaître le style personnel de Nicolas Sarkozy, tel qu’il apparaissait déjà dans Témoignage en 2006 - et que l’on retrouve ici intact :  anaphores (eh oui !), antithèses, formules qui font mouche (à commencer par le titre, « la France pour la vie », aux sens multiples et positifs), questions rhétoriques, storytelling bien rythmé (voir le chapitre « Mes deux 6 mai »), ironie fréquente : de quoi rappeler à tous ceux qui l’ont oublié que l’homme a été d’abord avocat…Et qui, en bon avocat, adore manier la prétérition : « je ne vous parlerai pas de ceci »… tout en en parlant longuement. L’ensemble du livre se présente en fait comme une immense prétérition : « ceci n’est pas un acte de candidature » mais toute la suite dit le contraire ! 

Mais encore faut-il bien d’autres ingrédients pour que la recette prenne. La surprise et le style ne peuvent avoir qu’un résultat limité et temporaire : celui de retrouver l’écoute populaire.  Mais l’enjeu véritable est ailleurs : il relève de la crédibilité de l’orateur, de son éthos, registre premier du discours selon Aristote.

Or la crédibilité se compose d’abord des qualités d’ordre rationnel : autorité, compétence et expérience. Sur ces dernières, l’ancien président ne connaît pas de déficit et dispose d’un avantage comparatif vis-à-vis des plus jeunes de ses rivaux et même de deux anciens premiers ministres qui n’ont connu ni les responsabilités, ni la solitude du pouvoir suprême. Ce n’est pas par hasard si Nicolas Sarkozy le rappelle, à leur adresse évidente, dans son livre…Ni qu’il relate avec délices en détail son rôle dans la solution des crises géorgienne et financière (cf « Dix années de gestion de crise »).

Mais il n’en est pas du tout de même pour le second groupe des qualités de l’éthos attendu d’un leader, celles d’ordre moral : sincérité, désintéressement, persévérance. Sur ces trois points, il accuse une défaveur abyssale dans l’opinion, source fondamentale du rejet massif de sa candidature pour 2017. C’est donc précisément pour rétablir son éthos que Nicolas Sarkozy a écrit ce livre. Dès lors, il ne pouvait pas contourner les épisodes les plus critiqués de son mandat, du Fouquet's à l’Ephad, du yacht de Bolloré au « casse-toi pauv'con !».  Et, avec raison, il préfère appliquer l’adage populaire de la « faute avouée à moitié pardonnée » que la maxime mitterrandienne, désormais périmée en un temps hyper médiatique, du « ne jamais reconnaître ses erreurs ». Mais avec un traitement différencié qui a parfois échappé aux commentateurs : si l’auteur émet des regrets sans détour, il persiste et signe aussi sur plusieurs points (le discours de Grenoble, la Princesse de Clèves…) et dénonce, comme pour le Fouquet’s, les mauvais procès qui lui ont été faits. En partie avec raison, car une autocritique sans limite aurait aussitôt conforté rétrospectivement tout l’inventaire anti-sarkozyste, sur le thème « vous voyez bien, il le reconnaît lui-même ! » Idem pour ses choix politiques tantôt critiqués sur le fond, tantôt sur le timing, et tantôt assumés.

Mais le risque de conforter, voire de renforcer le doute du lecteur n’en reste pas moins considérable : d’abord – c’est sans doute l’une des plus grandes faiblesses de l’éthos de Nicolas Sarkozy - en raison de l’inconstance qui le caractérise et dont il fait à nouveau preuve : sur les heures supplémentaires, sur le mariage pour tous, sur la politique économique…Et le risque est d’autant plus grand qu’il se confie à un livre, objet durable et non buzz éphémère des nouveaux médias, preuve tangible qui lui sera opposée le jour venu. On peut compter sur ses adversaires pour retrouver à son encontre la mémoire dont ils ne font guère preuve pour leurs propres insuffisances. 

Ensuite, en raison de la pertinence très contestable de ses jugements : non, il n’a pas réformé, sauf à la marge et à un coût prohibitif, les régimes spéciaux, comme il le prétend. Sa politique sociale, fort mal inspirée, son alliance de dupe (le dupe étant lui-même !) avec son pire ennemi, la CGT, figurent au rang des grands échecs du quinquennat - réforme des retraites exceptée mais trop tardive et due d’abord à la persévérance du Premier ministre. Quant à la politique d’ouverture, dont il maintient le bien-fondé, sauf - confession trop facile - erreur sur les personnes, son obstination confirme un bien étrange aveuglement sur les réalités politiques.

Contrairement à ce qu’on lit partout, Nicolas Sarkozy ne fait pas son bilan dans ce livre : il l’effleure à peine dans ce qui est d’abord un (très bon) plaidoyer pro domo et un portrait à charge (également très bon) de son successeur. Il en faudra bien davantage pour convaincre des Français qui manifestent, certes, une certaine curiosité pour « la surprise de la semaine », mais aussi une défiance intacte à l’égard de son auteur. Défiance définitive ? Là est encore la question...   

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