Crise ukrainienne : comment l'ignorance économique de l'Europe l'empêche de tenir tête à la Russie | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Les membres d'une unité d'auto défense pro-russe en formation / photo d'illustration.
Les membres d'une unité d'auto défense pro-russe en formation / photo d'illustration.
©Reuters

Le Nettoyeur

Crise ukrainienne : comment l'ignorance économique de l'Europe l'empêche de tenir tête à la Russie

La peur de sanctionner économiquement la Russie pour son intervention en Crimée vient d'un type d'ignorance économique particulièrement répandu dans les classes politiques européennes : le mercantilisme.

Pascal-Emmanuel Gobry

Pascal-Emmanuel Gobry

Pascal-Emmanuel Gobry est journaliste pour Atlantico.

Voir la bio »

La Russie est probablement en train d'envahir l'Ukraine. La Crimée a déjà été envahie et les troupes russes sont actuellement massées à la frontière Est de l'Ukraine, peut-être prêtes à envahir l'Est russophone du pays (ou tout le pays?).

Est-ce que 2014 sera un nouveau 1914 ? Nous sommes encore bien loin de cela - mais, cela dit, personne en 1914 ne pensait que nous étions à la veille de la pire guerre jamais connue.

Un des événements qui va déterminer la suite de cette histoire est la réaction de l'Europe - pas de l'Union européenne, qui n'a ni voix ni politique, mais des principales nations européennes, notamment la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Vont-ils punir la Russie pour son intervention en Crimée ou la laisser faire et ainsi encourager Poutine à continuer dans ses agressions ? Personne ne songe à attaquer la Russie militairement, mais l'étendue des sanctions économiques potentielles pourrait bien déterminer l'avenir de la politique russe.

Or, comme chacun sait, pour que des sanctions économiques soient efficaces, il faut un relatif accord international pour les mettre en place. Si, par exemple, les banques russes sont bloquées dans un pays mais peuvent continuer à y investir par des partenariats avec le pays voisin, la punition ne sera sentie par personne.

Les Etats-Unis semblent déterminés à sanctionner la Russie. Et les nations européennes ont condamné l'incursion criméenne dans les termes les plus forts. Mais, très très vite, elles ont fait savoir que cette condamnation ne serait pas assortie d'actions concrètes. On voit bien là l'audace et le courage politique du leadership européen.

Quelle raison ? Ces raisons sont purement économiques, mais d'une mauvaise manière économique. Les dirigeants politiques savent bien qu'ils vivent à une période de crise, que leurs fortunes politiques sont liées à la situation économique, et ils ont une peur bleue de se faire vider aux prochaines élections. Tout ce qui peut faire du mal à l'économie est à éviter.

Le problème est que cette peur de sanctionner la Russie vient souvent d'un type d'ignorance économique particulièrement répandu dans les classes politiques européennes : le mercantilisme.

Dans cette idée, la raison pour laquelle il ne faudrait pas sanctionner la Russie c'est parce que les entreprises russes “investissent” en Europe. Cet “investissement,” nous en avons besoin, et si nous ne le recevons pas, nous irons mal, car dans la guerre économique mondialisée, il y a une bataille à somme nulle pour que chaque pays attire le plus d'investissement.

Cette vision trouve son paroxysme le plus caricatural dans la situation britannique. Depuis les années 90, la Grande-Bretagne est devenue un havre pour les oligarques russes. Avec des limitations sur les nouvelles constructions, l'argent russe a fait exploser les prix de l'immobilier à Londres, et à travers le statut fiscal de “non-domicilié”, la Grande-Bretagne est devenue un paradis fiscal pour les oligarques de tous les pays.

Pour les dirigeants britanniques, très clairement, c'est le fait d'accueillir des milliardaires étrangers qui fait la prospérité de Londres, et punir la Russie ferait fuir ces milliardaires et déprimerait l'économie britannique. Ce sont les riches qui font tourner l'économie, parce que c'est eux qui ont l'argent et en le dépensant ils font tourner l'économie.

C'est une erreur. On ne le répétera jamais assez. La richesse, ce ne sont pas des actifs. La richesse, ce n'est pas de l'argent. La richesse, c'est ce qui est créé lorsque des êtres humains collaborent librement ensemble. La Grande-Bretagne est un pays de soixante millions de personnes avec l'état de droit, une infrastructure moderne, un niveau d'éducation élevé, et qui parle la langue internationale. La Grande-Bretagne n'a aucun besoin d'une poignée de milliardaires russes pour acheter ses clubs de foot pour être prospère. Elle a juste besoin de laisser ses citoyens travailler ensemble. Il est beaucoup plus probable que ces milliardaires russes soient néfastes pour l'économie, en rendant les loyers londoniens non-abordables (et donc handicapant la coopération dans ces foyers d'innovations que sont les grandes villes) et en détournant de nombreuses personnes d'occupations plus productives pour servir les besoins de ces oligarques.

Oui, des sanctions économiques envers la Russie auraient un coût - disproportionnellement porté par les russes - mais pas parce qu'il ferait fuir les milliardaires. Au contraire. Ca serait un bonus.

Tout le monde croit que l'économie, c'est les riches. La gauche le déplore, la droite le glorifie. Alors que c'est juste faux.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !