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Une diseuse de bonne aventure établit les cartes de tarot pour son client à Téhéran / Photo dillustration.
Une diseuse de bonne aventure établit les cartes de tarot pour son client à Téhéran / Photo dillustration.
©Reuters

Revue d'analyse financière

Au Moyen-Orient, le jeu complexe des puissances régionales pourrait bien faire les affaires de la France

Dans l'œil des marchés : Jean-Jacques Netter, vice-président de l'Institut des Libertés, dresse, chaque mardi, un panorama de ce qu'écrivent les analystes financiers et politiques les plus en vue du marché.

Jean-Jacques Netter

Jean-Jacques Netter

Jean Jacques Netter est vice-président de l’Institut des Libertés, un think tank fondé avec Charles Gave en janvier 2012.

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Quand on passe quelques jours dans le désert du Néguev, on peut en plus de profiter d’un paysage époustouflant qui ressemble au Colorado américain et s’occuper de plusieurs façons. D’abord relire la Bible, puisque dans la haute vallée du Paran, campèrent les tribus d’Israël lorsqu’elles faisaient route vers Canaan (Nombres XIII, 3). Ce désert a toujours été un endroit de passage nord-sud et ouest-est. Ensuite, lire des livres d’histoires relatant la « Route de l’encens ». Les caravanes acheminaient les pierres précieuses, les épices les tissus et l’encens qui provenaient d’Inde et de l’Arabie du Sud. Avdat a été la principale ville d’un ensemble qu’on appellera  plus tard « Pentapolis », car elle faisait partie des cinq villes qui partaient de Pétra en Jordanie pour aboutir à Gaza en Palestine. Prospère sous les romains et les byzantins, Avdat a été conquise en 634 par les Arabes, date à partir de laquelle elle est tombée lentement en ruine et fut définitivement abandonnée au Xème siècle.

Etant à quelques dizaines de kilomètres de l’Egypte à l’ouest et de la Jordanie à l’est, on a envie de lire les journaux de la région sur internet pour essayer de comprendre comment la situation évolue. L’économie mondiale dépend en effet encore fortement de cette région du monde pour la stabilité et la sécurité de ses approvisionnements en pétrole.

Il ne faut pas très longtemps pour constater que dans le cadre du jeu des puissances régionales « le croissant chiite » est en train d’encercler l’Arabie Saoudite, qu’il est en train de se produire un rapprochement paradoxal entre l’Arabie Saoudite et Israël dont la France pourrait bien profiter…

Mais ce qui ressort en priorité, c’est que le chaos règne partout : en Afghanistan, en Egypte, en Lybie, en Tunisie, en Irak… Le Koweit, les Emirats Arabes Unis (Abu Dhabi, Dubai..) et le Yémen comprennent d’importantes minorités chiites qui pourraient  s’enflammer à leur tour. Barhein l’allié de l’Arabie Saoudite contre l’Iran a une population en majorité chiite….Tout montre qu’il faudrait peut être consacrer un peu plus de temps à cette région.

Le croissant chiite encercle l’Arabie Saoudite

Dans tous ces pays, des affrontements violents entre chiites et sunnites se produisent.

Les soulèvements du « Printemps Arabe » ont débouché sur le chaos, l’instabilité et des changements de régime qui n’ont entrainé que de la violence et du déclin économique.

Les conflits n’opposent d’ailleurs pas simplement les sunnites et les chiites mais tous les régimes de la région avec leurs islamistes violents.

Au Liban, c’est le Hezbollah chiite financé par l’Iran qui contrôle le pays. La France avait pris l’initiative de créer le groupe des amis du Liban lors de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2013. Cela n’a débouché sur rien de concret. Il y a toujours une bourse au Liban. L’univers d’investissement est limité aux banques avec Banque Audi et BLOM Bank qui se développent avec succès en dehors du Liban et surtout en Turquie et  en Afrique.

En Syrie, la situation se dégrade tellement que l’Armée Israélienne vient de déployer une nouvelle division le long de sa frontière avec la Syrie. Le Lieutenant Général Benny Gantz Chef de Israël Defence Forces-IDF vient de l’inspecter la semaine dernière.

L’absence d’intervention américaine en Syrie peut être interprété comme le fait que les Etats Unis cherchent à se rapprocher de l’Iran aux dépens du monde arabe. Barack Obama ne veut pas courir le risque de se lancer dans un nouveau conflit hasardeux.

Pour l’Arabie Saoudite, la Syrie est une catastrophe sanglante qui se développe à ses portes et qu’elle est incapable de maîtriser.

La France a voulu lutter symboliquement contre le Hezbollah et le régime de Damas en soutenant l’inscription du Hezbollah sur la liste européenne des organisations terroristes. Elle a tenu également à soutenir verbalement l’opposition syrienne contre le régime de Bachar el-Assad. Tout ce que la France a gagné en tenant ces discours, c’est de ne plus être reconnu comme un interlocuteur acceptable pour toute une partie des acteurs du Moyen-Orient.

Ce qui est intéressant, c’est que la guerre n’empêche pas le développement des champs de gaz qui sont détenus conjointement par la Syrie, le Liban et Israël.

En Syrie, Soyuzneftegas, société russe proche de Vladimir Poutine, s’est associée avec Rami Maklouf, cousin de Bachar el-Assad pour développer le Bloc2, réservoir censé être le plus grand champ de gaz et de pétrole de toute la méditerranée.

Au Liban, trois autres sociétés russes, Rosneft, Lukoil et Novotec sont en train d’essayer d’obtenir des concessions avec bien évidemment l’accord du Hezbollah. Plusieurs sociétés américaines ont même manifesté leur intérêt, comme Exxon Mobil et Chevron.

A Chypre, dont les banques ont été sauvées par la Russie, Novotec a déjà obtenu une concession.

Tout cela montre bien que les rivalités entre les Etats-Unis et la Russie sont mises de côté quand des perspectives économiques favorables se présentent. On assiste probablement à l’émergence d’un nouvel équilibre de la terreur balancé par des intérêts économiques complémentaires.

L’Irak s’enfonce dans une nouvelle guerre civile entre chiites soutenus par l’Iran et sunnites soutenus par l’Arabie Saoudite. Elle va recevoir bientôt une importante livraison d’armes de l’Iran comprenant essentiellement des munitions et des équipements contre la guerre chimique. Huit contrats ont été signés la semaine dernière.

Les initiatives des américains et de leurs alliés ont conduit jusqu’à maintenant à la mise en place d’une dictature chiite. La production de pétrole stagne. Deux sociétés pétrolières sont actives au Kurdistan : Genel Energy société norvégienne qui exploite le champ de Tawke et Afren société côtée à Londres, qui possède 20% du champ Maqlub.

L’Iran devrait au terme des négociations en cours obtenir la possibilité de continuer à enrichir de l’uranium. A tout moment, l’Iran menace de bloquer le Détroit d’Ormuz qui relie le Golfe Arabo Persique au Golfe d’Oman. Environ 35% des exportations mondiales de pétrole transportées par bateau empruntent ce détroit. Aucun pays ne peut donc s’isoler d’une crise qui secouerait le golfe.

Le problème, c’est que l’Iran souhaite acquérir une véritable capacité d’attaque et de riposte nucléaire. Barack Obama a décidé de miser toute son influence diplomatique sur son rapprochement avec l’Iran. Ce serait une belle victoire apparente qu’il pourrait mettre sur ses talents d’« artisan de la paix ».

Hassan Rohani, président de la République, a depuis son élection fait preuve de flexibilité sur le dossier nucléaire mais il est confronté à une forte opposition. Le PIB s’est contracté de 1,4% en 2013 et n’ a aucune raison de rebondir en 2014. Il peut se prévaloir d’une baisse de l’inflation qui est passée sur les six derniers mois de 2013 d’un rythme annuel de 45% à 30%. Pour se prémunir contre l’inflation, les investisseurs locaux ont acheté des actions. Le marché iranien a monté de 55% en 2012 et de 131% en 2013. Parmi les valeurs préférées des investisseurs du Bazar de Téhéran figurent : Bank Saderat Iran et Parsian Oil & Gas Development.

De l’autre côté de la Mer Rouge, L’Egypte vient d’obtenir de Moscou la livraison de 3Md$ d’armes comprenant des chasseurs Mig 29, des missiles aériens et des missiles anti char… Riyad a apporté son soutien au coup d’état militaire de 2013, mais les tensions civiles et l’implosion de l’économie font de l’Egypte une véritable catastrophe qui engloutit des milliards de dollars saoudiens.

Cela n’empêche pas l’Egypte de figurer dans presque tous les portefeuilles de « Frontier Markets Funds ». Ils achètent surtout les sociétés côtées à New York sous la forme d’ADR (American Depositary Receipt). Trois secteurs sont représentés :  Banques :  Commercial International Bank, EFG Hermes; Telecommunications : Global Telecom, Orascom Telecom, Telecom Egypt; Construction: Orascom Construction, Suez Cement,  Paints & Chemical Industries.

La Libye est en plein chaos et pourtant la Bourse de Tripoli continue de fonctionner. Elle a baissé de 25% en 2013. Sa capitalisation atteint 3md$, qu’il faut comparer à celle du Caire (70md$) et celle de Casablanca (50b$). La société de télécommunications Libyana devrait paraît-il être prochainement introduite en bourse. La principale société est HB Group (holding présent dans la finance et la distribution).

Le rapprochement paradoxal entre l’Arabie Saoudite et Israël

L’Arabie Saoudite, qui était le leader incontesté du monde arabe, a perdu son pouvoir sur l’Irak. Elle n’arrive pas à faire partir Bachar el-Assad du pouvoir en Syrie. Après avoir soutenu pendant de nombreuses années des groupes djihadistes dans le monde entier, le roi Abdallah ben Abdulaziz, qui a 90 ans, a été surpris par le Printemps arabe. Le chaos qui a suivi l’a terrifié. C’est pourquoi il a publié récemment un décret prévoyant une peine de prison de trois à vingt ans pour les saoudiens ayant participé à des combats à l’étranger. Ce décret, qui constitue un revirement total par rapport au passé, est destiné à faire comprendre à l’Occident que Riyad est maintenant déterminé à lutter contre le terrorisme.

L’ouverture de Barack Obama sur l’Iran, dans le cadre des accords conclu entre l’Iran et le groupe P5+1 (les membres permanents du Conseil de Sécurité à l’ONU plus l’Allemagne) font dire à certains qu’il y a une volonté très nette de Barack Obama de soutenir les chiites au lieu des sunnites. Les américains ont donc profondément blessé leurs alliés saoudiens en menant des négociations avec les iraniens sous leur nez pendant huit mois avec l’aide du Sultanat d’Oman.

Voulant faire cesser les engagements des Etats-Unis, Barack Obama veut conforter sa réputation d’ « artisan de la paix ». Il aime répéter que George W Bush est l’homme qui a entrainé son pays dans deux guerres catastrophiques. Ayant pour objectif l’indépendance énergétique des Etats-Unis, l’Arabie Saoudite n’est pour lui à terme plus aussi vitale pour les Etats-Unis qu’auparavant. Il préfère maintenant se tourner vers l’Asie. Sa politique fragilise donc le pouvoir des Saoud et renforce l’emprise de l’Iran au Moyen Orient .

Comme l’Arabie saoudite doute maintenant  de la solidité de son alliance avec les Etats-Unis, deux actions majeures sont en cours :

Le Prince Turki Al-Faycal envisage l’option du nucléaire pour son pays qui pourrait lui être vendue par le Pakistan.

Le Prince Bandar ben Sultan,  ex ambassadeur d’Arabie Saoudite à Washington pendant 22 ans est très actif dans l’ombre. Son objectif est de saper la puissance de l’Iran, d’évincer Bachar el-Assad en Syrie et le Hezbollah au Liban. Il veut également écraser les Frères Musulmans, car ils sont des sunnites radicaux qui sont avant tout anti monarchique.

Tout cela a pour conséquence que Bandar est en train de devenir l’allié du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou contre l’Iran. Il a même fait savoir publiquement que Barack Obama était l’un des plus grands obstacles par rapport à ses objectifs. C’est pourquoi il annoncé de « grands changements » dans ses relations avec les Etats-Unis. L’économie connaît une croissance faible grâce à l’expansion du crédit. Une des grandes menaces pour le pays est constituée par les 6 M de « travailleurs étrangers » qui représentent 57% des salariés du pays.

Israël arrive dans cet environnement hostile encore à se développer économiquement. La production industrielle a augmenté de 13% en rythme annuel au T4 2013. La production dans le domaine de la haute technologie a même progressé de 32% pendant la même période. Selon l’OCDE, le pays est maintenant classé 23ème sur 34 sur la base de son PIB par habitant, qui à 31 700$ représente 95% de la moyenne européenne. Parmi les nombreux exemples de mesures anti israéliennes prises en Europe, on peut citer la banque hollandaise ABP, la banque suédoise Nordea et la société danoise DNB AM Denmark qui ont décider de cesser toute relation avec les banques israéliennes au nom de ce qu’elles finançaient illégalement, selon elles, l’installation d’israéliens dans les « Territoires Occupés ».

Parmi les catalystes de l’économie figure en première place la technologie notamment en matière de sécurité  informatique. Tous les militaires qui sont passés par les unités d’élite de l’armée israélienne l’unité C41 spécialisée dans l’informatique ou l’unité 8200 qui est installée au Mont Avital spécialisée dans la guerre électronique, sont recrutés par toutes les start up qui se créent en permanence. Israël est devenu également le premier exportateur mondial de drones à application militaire fabriqués par Israel Aerospace Industries, Elbit Systems et Aeronautics Defense Systems. L’autre pole de développement est constitué par l’exploitation du gaz qui diminue la dépendance énergétique du pays. Le champ de Thamar, dont l’exploitation a déjà débuté, est détenu par Noble Energy à 36% avec  Delek Group, Isramco et Alon Natural Gas; Le champ de Tethys  est détenu par Delek Group, à hauteur de 53%.  

La Jordanie, tout en expliquant officiellement qu’elle pourrait revoir ses accords de paix avec Israël, se rapproche officieusement de l’Etat hébreux pour contenir la poussée des groupes islamistes radicaux...   

La Palestine, malgré tous ses problèmes, a une bourse qui fonctionne beaucoup mieux que beaucoup d’autres institutions du territoire. L’indice AlQuds, qui permet de suivre son comportement, comprend les valeurs suivantes : Bank of Palestine, Jerusalem Cigarette Company, Golden Wheat Mills Company, Union Construction and Investment, National Insurance, Arab Islamic Bank,Palestine Real Estate Investment Company, PalestineTelecommunications Co, Wataniya Palestine Mobile Communications, Palestine Islamic Bank, The National Bank, Palestine Development & Investment Company, Birzeit Pharmaceutical Company, Palestine Electric Company, Palestine Industrial Investment Company.                    

Le rapprochement franco saoudien

François Hollande, lors de son dernier voyage à Ryiad, a rêvé de prendre la place des Etats-Unis dans un pays qui a consacré 70Md$ au cours des dix dernières années dans des achats de matériel militaire.

La France doit absolument compenser sa perte d’influence au Moyen Orient. Elle n’a pas les moyens d’intervenir seule sur aucun théâtre d’opérations éloigné de ses bases. Elle a clairement choisi le camp sunnite, ce qui va beaucoup compliquer ses relations avec la Russie, qui veut le succès des chiites.

Le Roi Abdallah aurait donné l’ordre de réserver la priorité à la France dans les contrats d’armement pour les dix prochaines années. Dans l’immédiat, deux gros contrats ont été remportés par Thalès sur 2,7Md€ de missiles crotales et EADS pour 2,4Md€ pour la surveillance des frontières. Par la suite, on pourrait voir arriver en plus des contrats sur de l’armement, des contrats sur des trains, des métros et des centrales nucléaires.

Pour le moment, cette évolution ne peut que convenir à François Hollande, qui n’a pas à choisir entre les israéliens et les saoudiens, mais il ne pourra pas continuer longtemps d’encourager les chefs d’entreprises à décrocher des contrats en Iran et de leur recommander d’être actifs en Arabie Saoudite. A suivre.

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