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Le Parlement européen a adopté, le 27 novembre, une résolution "anti-Google".

Le buzz du biz

Vote d'une résolution anti-Google : pourquoi les députés européens se trompent d'ennemi

Les députés ont demandé le 27 novembre dernier à la Commission européenne "d’envisager de présenter des propositions visant à séparer les moteurs de recherche des autres autres services commerciaux" afin de démanteler le monopole de Google sur Internet. Décryptage comme chaque semaine dans la chronique du "buzz du biz".

Erwan Le Noan

Erwan Le Noan

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et président d’une association qui prépare les lycéens de ZEP aux concours des grandes écoles et à l’entrée dans l’enseignement supérieur.

Avocat de formation, spécialisé en droit de la concurrence, il a été rapporteur de groupes de travail économiques et collabore à plusieurs think tanks. Il enseigne le droit et la macro-économie à Sciences Po (IEP Paris).

Il écrit sur www.toujourspluslibre.com

Twitter : @erwanlenoan

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Le Parlement européen a adopté, le 27 novembre, une résolution "anti-Google". Les députés ont ainsi demandé "à la Commission d’envisager de présenter des propositions visant à séparer les moteurs de recherche des autres autres services commerciaux". En clair, ils veulent démanteler le géant d’Internet. La tendance n’est pas unique et elle se pose pour l’ensemble des leaders du Web : aux Etats-Unis, Paul Krugman a ainsi fantasmé de pistes similaires, à l’encontre d’Amazon.

La logique derrière ces revendications est que des acteurs économiques pourraient devenir trop important et ainsi menacer la concurrence. Elle présuppose qu’un marché doit être atomisé (c’est-à-dire comprendre un très grand nombre d’acteurs) pour fonctionner de manière saine : plus il y a d’opérateurs, plus ils se stimulent pour être performants. Le monopole, voilà l’ennemi ! Le régulateur doit, en conséquence, intervenir pour éviter que certaines entreprises ne deviennent trop importantes : c’est pour cela qu’en France et à Bruxelles a été institué un "contrôle des concentrations" qui valide les rapprochements entre les plus grands acteurs. La vision défendue, on le voit bien, n’est pas "ultra-libérale" (comme on tend parfois à qualifier, à tort, la politique de concurrence), mais "ultra-interventionniste".

Les économistes que l’opinion publique associe à l’ultra-libéralisme, comme Friedrich Hayek, sont au contraire très hostiles au droit de la concurrence. Dans leur logique, l’analyse ne doit pas porter sur une photographie du marché, mais sur sa dynamique. Poussé à l’extrême, leur raisonnement aboutit à l’idée que le monopole n’est pas un problème, pour autant qu’il soit parvenu là par ses mérites et que la situation économique le soumette à une pression permanente de ses concurrents réels ou potentiels. De leur point de vue, d’ailleurs, les barrières qui empêchent les nouveaux concurrents de réussir sont plus souvent d’origine étatique (la réglementation, la fiscalité, etc.) que privée.

Ces deux visions de la concurrence conduisent à des recommandations politiques radicalement opposées. Alors que le Parlement souhaite démanteler Google, on peut lui opposer qu’il serait plus pertinent de veiller à ce que l’Europe soit compétitive et laisse des innovateurs émerger.

Ce débat n’est pas qu’économique. Il reflète également deux façons totalement divergentes de concevoir la société : l’une accepte les inégalités, l’autre les rejette.

Certains confondent ces inégalités avec l’injustice. Le succès individuel trop important choquerait (c’est pourquoi il faudrait le taxer de façon punitive), les inégalités d’accès à certains services ou certaines prestations sont présentés comme des scandales moraux (les cliniques privées, mais également les loisirs), les inégalités temporaires de parcours professionnel sont vécues comme des humiliations (les jeunes se roulent par terre parce qu’ils n’ont pas immédiatement un emploi stable et très rémunéré). La recommandation politique serait donc d’organiser l’atomisation du marché, quitte à ce que l’Etat fournisse à tous les mêmes services.

D’autres au contraire pensent que les inégalités sont des stimulations : elles donnent envie de réussir, elles sont le résultat des stratégies méritantes. Dans cette conception, les inégalités ne sont pas scandaleuses : les rentes, la rigidité et l’absence de mobilité sociale le sont.

Pour une société, ce raisonnement a très certainement quelques limites : pour fonctionner correctement, une démocratie a besoin d’une certaine cohésion, comme l’a montré Pierre Manent dans la Raison des Nations, et l’on peut comprendre que le corps social accepte difficilement les disparités les plus extrêmes. Dans la sphère économique, toutefois, on ne voit pas bien ce qui justifierait un tel raisonnement.

Si Google est en quasi-monopole par ses mérites, le Parlement européen devrait le féliciter au lieu de le conspuer. Les députés seraient peut-être mieux inspirés de travailler à rendre l’économie européenne plus innovante, plus dynamique et plus fluide. Ce qui importe, ce ne sont pas les inégalités, c’est la mobilité économique.

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