Vladimir Vetrov, la plus grande réussite du contre-espionnage français | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Europe
Vladimir Vetrov, la plus grande réussite du contre-espionnage français
©

Bonnes feuilles

Vladimir Vetrov, la plus grande réussite du contre-espionnage français

Le recrutement et l'exploitation d'une taupe au sein du KGB soviétique – Vladimir Vetrov –, sont pour la première fois racontés par les responsables de la DST qui ont géré le dossier de bout en bout. Extrait de "L'affaire Farewell vue de l'intérieur" (2/2).

Tous les services de renseignement du monde ne se satisfont pas du basique et discret bouche à oreille dans le traitement de leurs agents. C’est évidemment mieux que rien, mais, dans la mesure du possible, ils s’efforcent d’obtenir de l’écrit. Un document vaut toujours davantage qu’un long discours. Cependant, la soustraction de documents originaux jusqu’à une époque récente (photocopieuse et piratage numérique) a revêtu un caractère complexe et risqué. À cet égard, la circulation dans les rues de Moscou de documents du KGB en 1981 constitue à vrai dire un risque majeur. On est là dans le plus pur amateurisme, imposé, il faut tout de même le souligner, par un officier du KGB qu’on pouvait a priori considérer comme un professionnel expérimenté. Sur ce point particulier, Raymond Nart et Jacky Debain ont tout entendu en matière de sarcasmes de la part des commentateurs. « Aux innocents les mains pleines ! »… « Il y a un bon Dieu pour les ivrognes ! » Le propos est trivial et blessant pour Vladimir Vetrov qui n’était pas un ivrogne et a payé de sa vie une certaine idée de la France et de la Russie. Il l’est tout autant pour ceux qui ont assumé pendant de longs mois la responsabilité de l’opération, en s’efforçant de la professionnaliser.

Finalement le salut viendra une fois encore des États-Unis. L’appareil à microfilms est d’un format très réduit, donc facile à dissimuler. De la taille d’une gomme d’écolier, il tient dans une main refermée. Il fonctionne, sans aucun réglage, à la lumière du jour, grâce à une pellicule spéciale, très sensible, très fine, nécessitant un développement particulier. La cassette contenant la pellicule est facile à positionner, elle comporte cent prises de vue. Une page de texte format 21x27 est reproduite en un carré de 5 millimètres de côté. Comme l’appareil ne dispose d’aucun système de réglage, le mode d’utilisation doit être rigoureux; en particulier, il faut respecter une distance focale précise pour obtenir une reproduction de qualité. Ainsi, est-elle matérialisée par une aiguille à coudre suspendue à un fil noir fixé à l’appareil. On procède de la manière suivante : le document est placé sur le bureau, entre les coudes de l’opérateur, l’appareil tenu à deux mains à hauteur du visage. L’aiguille évidemment doit être placée au centre du document et perpendiculairement à lui. Si quelqu’un entre dans le bureau de manière intempestive, d’un geste l’opérateur ferme son poing et fait semblant de coudre un bouton. Le fil et l’aiguille sont ainsi à double usage, à la fois un instrument de mesure (distance focale) et un leurre (visiteur indésirable). En dépit de leurs orgies technologiques, les Américains savent encore faire preuve d’astuce. C’est rassurant ! Cet appareil est présenté comme un prototype.

À la DST, Paul Radon assure déjà depuis des mois, dans un environnement matériel totalement artisanal, comme un lycéen éclusant ses heures de colle, relégué seul dans un bureau-débarras, la traduction des photocopies et photographies réalisées par Xavier Ameil à la représentation de Thomson-CSF et par Patrick Ferrant dans sa salle de bains. C’est un véritable exploit. Linguiste de grande qualité, il passe ses journées et parfois, pour aller vite, une partie de la nuit à s’abîmer les yeux, pour déchiffrer avant de traduire, et pallier parfois la qualité médiocre des textes qu’on lui confie. Il y met autant de patience et d’ardeur qu’un épigraphiste sur les manuscrits de la mer Morte. Astucieusement, il fixe avec un trombone la photocopie ou la pellicule à l’abat-jour de sa lampe de bureau. Pour soutenir son moral, il arrive que Jacky Debain lui rende visite la nuit. C’est pour lui un moment d’une rare intensité. Il quitte le siècle pour retrouver un personnage d’une peinture hollandaise ou des clairs-obscurs célèbres du peintre de La Tour. Imaginez un cénobite émergeant de l’obscurité, dans le halo d’une lampe administrative, mais néanmoins crue, seul dans un bâtiment vide et totalement silencieux, dans un tête-à-tête compliqué avec un texte sans fin et rétif, la main posée sur un impressionnant dictionnaire cyrillique. Après des jours et quelques nuits de ce régime, Paul Radon, qui n’appartient pas à la génération dépressive, a cependant besoin de prendre l’air. C’est donc lui qui ira à Washington pour cette mission qui sera, en fait, une sorte de stage.

On ne dira jamais assez le mérite de Paul Radon dont la CIA a reconnu la grande qualité de sa traduction. On apprendra plus tard que les Américains, qui ont tout repris de ce qui leur a été donné, mettront, quant à eux, quarante traducteurs sur ces textes! Ce grand nombre s’expliquant en partie par la nécessité de fractionner le travail afin d’empêcher de remonter à la source.

L’utilisation de l’appareil à microfilms n’est pas en soi très compliquée. Il faut de la rigueur dans le positionnement de l’appareil, de la dextérité pour récupérer la cassette impressionnée et la remplacer par une autre vierge. Paul Radon reviendra de Washington avec deux appareils et une importante quantité de cassettes. Les 10 et 11 octobre 1981, dans une des installations décentralisées de la DST, « Botrox », le linguiste, devenu pour le coup technicien, initie d’abord Jacky Debain. Il faut faire venir spécialement le commandant Ferrant en permission, pour qu’il se familiarise à son tour avec cet appareil, à charge pour lui de procéder à la formation de l’utilisateur final Vladimir Vetrov. La chose n’est pas facile, la nuit, dans la voiture du Soviétique, les doigts gourds en raison de la température. Consciente de ce problème, l’équipe de la DST a programmé un exercice préalable en Île-de-France, dans la campagne, faute de neige, un jour de pluie et de grand vent. Par précaution, pour assurer dans les meilleures conditions la passation des consignes, Jacky Debain teste Patrick Ferrant. Devenu contre toute attente formateurphotographe et maîtrisant, dit-il, la technique d’utilisation d’un appareil très sophistiqué, Jacky Debain s’est attiré les commentaires de quelques mauvais esprits : « Si Jacky Debain a compris et maîtrise la technique, sans mode d’emploi, c’est que cette technique est simple. » En fait tout marchera très bien. Transitera ainsi par ce canal à peu près la moitié de la production. Facétieux, Vetrov arrivera à se photographier lui-même, il fera même parvenir une photo d’Otchkina, une photo de photo.

Le problème est le développement des cassettes, du fameux film spécial dont seuls les techniciens de la CIA ont compétence pour le réaliser. Raymond Nart et Jacky Debain flairent le piège : pas question que le développement se passe ailleurs que dans les locaux de la DST. Ce sera donc une équipe de techniciens de la CIA, transitant par l’Allemagne pour ne pas attirer l’attention sur la France, qui viendra à Paris. En attendant, par simple curiosité, pour voir, Raymond Nart décide de faire pratiquer un essai sur des échantillons de pellicules impressionnées avec l’appareil de réserve. Son intérêt pour la matière étant nouveau, il requiert les services d’un collaborateur, lequel n’est d’ailleurs pas un spécialiste, mais un amateur éclairé qu’il envoie d’abord se renseigner sous un banal prétexte à l’usine Kodak de Sevran. Il s’installe dans le modeste laboratoire de « Botrox ». Le matériel a quinze ans d’âge. On ne connaîtra jamais le protocole à la suite de diverses manipulations qu’il lui serait peut-être difficile de reproduire. Notre alchimiste obtiendra finalement des textes imparfaits mais tout à fait lisibles. Les techniciens de la CIA, stupéfaits, expliqueront par la suite que si ce n’est pas un miracle, c’est quelque chose de ressemblant. En revanche, l’épisode fera la joie obligée de nos amis opérationnels Dan Vogel et Jimmy Flechter qui ne manqueront pas de souligner l’habituelle arrogance des services techniques. À la CIA, comme ailleurs, la technique est un monde à part, c’est un classique du genre.

La réception de l’équipe CIA venant d’Allemagne avec son matériel n’est pas une petite affaire. Jacky Debain, qui s’en est chargé, s’en souvient encore. Le contact doit se dérouler dans les sous-sols de l’hôtel Hilton Suffren. Ce choix de la part de nos partenaires américains illustre plus qu’une certaine différence de style. La DST n’a pas l’habitude de fréquenter ce type d’établissements, à éviter d’ailleurs pour des rencontres clandestines en raison de la clientèle et des différents services de sécurité qui gravitent autour. Un bon moyen de se faire repérer. Lorsque Jacky Debain arrive à bord du classique véhicule du service, il se trouve confronté à un gros fourgon bourré de matériel. Surprise de sa part. Incompréhension des Américains. Il ne faut pas songer à un transbordement.

Le lendemain, à « Botrox », Robert, le chef de l’équipe, pose un ultimatum. « Pas un grain de poussière dans le laboratoire ! » C’est nettement exagéré, mais Jacky Debain, consciencieux, passe lui-même l’aspirateur, puis la serpillière. Le plus difficile a été pour un commissaire divisionnaire de se procurer sur place le nécessaire d’une femme de ménage. Finalement, tout est propre. Le pointilleux Robert tente un combat d’arrière-garde en doutant un moment de la stabilité d’une table extraite en son temps des caves de la rue des Saussaies, où a été stocké du mobilier abandonné par la Gestapo. Selon les règles de l’art, Robert développe les microfilms, avec de surcroît, semble-t-il, une redondance de précautions. Debain en compagnie de Radon – qui vérifie la lisibilité – assiste à l’opération comme ce sera le cas à chaque arrivage de Moscou. L’ensemble du processus est contrôlé. Robert est sympathique et amical, tout s’est bien passé avec lui. Il n’a pas manqué cependant de faire savoir qu’un autre service allié avait déjà utilisé le même appareil à microfilms, il a laissé à la CIA le soin d’opérer seule le développement !

Extrait de "L'affaire Farewell vue de l'intérieur", Jacky Debain, Raymond Nart, (Nouveau Monde Editions), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ci.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !