Vers le pire choc sur les prix depuis 50 ans : les États ou les banques centrales ont-ils les moyens d’agir ?  | Atlantico.fr
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Un symbole géant de l'euro se dresse devant l'Eurotower de Francfort, qui abrite la Banque centrale européenne.
Un symbole géant de l'euro se dresse devant l'Eurotower de Francfort, qui abrite la Banque centrale européenne.
©JOHN MACDOUGALL / AFP

Inquiétude sur les marchés

Vers le pire choc sur les prix depuis 50 ans : les États ou les banques centrales ont-ils les moyens d’agir ? 

Face au Covid, la plupart des pays développés se sont lancés dans un quoi qu’il en coûte. Une recette similaire (au moins dans ses effets de protection des niveaux de vie) existe-t-elle pour un choc d’offre négatif ?

Gabriel A. Giménez Roche

Gabriel A. Giménez Roche

Gabriel A. Giménez Roche est professeur associé d'économie à NEOMA Business School. Il enseigne la macroéconomie, la théorie des cycles et les processus entrepreneuriaux dans des programmes de premier cycle et des cycles supérieurs. Il porte un vif intérêt aux sujets macroéconomiques qu'il commente dans la presse française et internationale. Ses recherches portent sur la théorie du malinvestissement, la zombification économique et les routines entrepreneuriales. Les recherches de Gabriel ont été publiées dans le Quarterly Review of Economics and Finance, Small Business Economics, The World Economy, Journal of Economic Issues, entre autres. Il est membre de l'American Economic Association et de la Royal Economic Society.

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Atlantico : La Banque Mondiale a annoncé que nous nous dirigeons vers l’un des plus gros chocs sur les produits de base que nous connaissons depuis les années 1970 en raison de la guerre en Ukraine. Dirigeons-nous vers cela ? 

Gabriel Giménez Roche : Pour le moment, en effet nous nous dirigeons vers cela. La Russie et l’Ukraine sont de grands exportateurs de céréales, mais aussi d’autres matières premières comme des minerais, matériaux nécessaires à l’industrie automobile ou à la fabrication de composants électroniques. Ils sont donc des fournisseurs des produits de base pour l’industrie alimentaire, mais aussi pour l’industrie lourde. Ainsi, la rareté accrue de ces produits sur le marché mondial provoque des hausses des coûts des producteurs intermédiaires, ceux qui transforment ces matières premières en biens de consommation et autres biens industriels. 

Les marchés anticipent déjà leur rareté persistante pour les mois avenir et cela se voit dans les prix de contrats futurs aujourd’hui. Il s’agit d’une inflation par les coûts. Ainsi, les producteurs dans le tertiaire ont des coûts plus élevés et ils auront de plus en plus de difficulté à les absorber. Finalement, ils devront les repasser à plus ou moindre degré aux consommateurs. Ces derniers n’auront pas d’autre choix que de payer un prix plus important. Cela se voit déjà dans l’alimentation et dans le secteur automobile. 

Aujourd’hui, la question est de savoir combien de temps cela va durer et la pression inflationniste sur les biens de consommation vient de cela.

Qu’est ce que nous pouvons faire face à cette situation, à la fois au niveau des États et à la fois au niveau des banques centrales ? 

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Tout cela est une question de politique monétaire et fiscale. Quand on est face à ce type de situation, lorsque les prix augmentent, les autorités décident d’utiliser des politiques fiscales et budgétaires pour permettre aux ménages d’avoir plus de pouvoir d’achat. Cela peut se traduire par une baisse des impôts ou des subventions, comme des chèques. Ainsi, la population a plus de pouvoir d’achat monétaire et peut faire face aux prix. Le problème est que si la situation persiste, il faut poursuivre ces politiques sur une longue durée et cela entretient la situation, car donner plus d’argent aux ménages ne fait qu’accommoder l’inflation existante. 

L’autre solution vient d’une accommodation de la pression par la banque centrale pour permettre à l’économie d’absorber les hausses des coûts. Elle va donc injecter de la monnaie afin de permettre aux entreprises et aux ménages d’avoir plus d’argent pour payer ces prix. L’argent va ainsi circuler dans toute l’économie. Cette injection monétaire entre dans l’économie via les banques qui distribuent ces fonds via l’octroi des crédits. 

Actuellement, il y a un souci à ce propos. La politique monétaire est expansionniste depuis au moins 2000 à la suite de la crise des dotcom et des attentats du 11 septembre, puis accentuée lors de la crise financière de 2008 et encore renforcée au moment de la crise de la dette souveraine en 2012. Ajoutons à cela la forte expansion monétaire supplémentaire pour faire face à la pandémie et maintenant cette guerre. L’inflation s’origine vraiment de ces expansions accumulées, car l’argent circulait déjà, mais se concentrait sur les marchés financiers et l’immobilier. Les prix des produits de base n'augmentaient pas visiblement et on avait l’impression qu’il n’y avait presque pas d’inflation. En fait, la substance même de l’inflation était déjà là, les liquidités injectées par les banques centrales suivis des crédits créés par les banques commerciales. Elle était seulement concentrée dans certains marchés. Maintenant, tout cet argent revient en masse sur les marchés « réels » des biens industriels et de consommation et tout le monde peut la voir sur les prix. 

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Ajoutons à cela qu’un recours répétitif des politiques fiscales et budgétaires accommodés par une politique monétaire expansionniste, ne fait que créer une inertie de l’inflation. On donne des chèques, on baisse les impôts, on permet à la population de supporter les prix, mais cela marche une fois car l’État s’endette et on doit jouer avec la politique monétaire pour donner une continuité à tout ça. C’est un mécanisme basé sur un cercle vicieux entre la politique monétaire et la politique fiscale. L’un alimente l’autre. 

Est-ce que nous avons encore les moyens de faire marcher ce mécanisme ? 

Il y a une manière très facile de stopper une inflation : en arrêtant d’injecter de l’argent dans le système. Le problème étant que cela se ressent de suite car les taux d’intérêts montent immédiatement et le capital se fait rare pour les entreprises et les ménages. Le refinancement des entreprises devient alors beaucoup plus cher ainsi le roulement des dettes de l’État, lequel ne pourra plus soutenir des politiques fiscales et budgétaires généreuses. Il s’agit d’un piège et aujourd’hui, les autorités sont dans ce piège.

L’inflation des coûts est présente. Ils ont donc deux choix, soit ils essaient de maintenir l’économie en croissance artificiellement, soit ils arrêtent l’inflation avec une récession tout de suite. L’idéal aurait été de freiner l’expansion monétaire tout en utilisant des politiques fiscales généreuses pour rendre l’investissement et la consommation plus faciles et dynamiques. On compenserait une discipline financière par une redynamisation de la dépense des ménages et entreprises. Or, pour cela, il faut une situation structurelle et géopolitique plus stable.

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Aujourd’hui, le plus important est donc de trouver une solution au conflit en Ukraine et que la pandémie se résorbe définitivement, car ces deux facteurs influencent les prix. L’un en impactant directement les coûts des commodities, l’autre en entravant les chaînes logistiques mondiales.

Pendant la crise Covid, la plupart des pays développés ont lancé un « quoi qu’il en coûte », une solution telle que celle-ci pourrait-elle aider à résoudre la situation actuelle ? 

Il est possible de faire une chose similaire et c’est ce que fait le président Macron avec la distribution de chèques. Tous les candidats à la présidentielle ont proposé un pouvoir d’achat monétaire accru pour essayer de maintenir un pouvoir d’achat réel. Mais en soutenant l’inflation, on ne résout pas le problème. Il est intéressant de voir que ce type des mesures est politiquement accepté par la population qui ne voit pas que ces solutions exercent une forte pression inflationniste qui dégrade le pouvoir d’achat de façon persistante. 

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