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Vers des coupures d’électricité cet hiver ? Ces avertissements que le gouvernement s’est ingénié à ne pas comprendre

Barbara Pompili a indiqué qu'elle n'excluait pas un risque de coupures de courant "très courtes" liées au confinement. Le planning de la maintenance des réacteurs nucléaires a été bouleversé par l'épidémie, ce qui limiterait la possibilité de répondre à une forte demande d'électricité liée au froid et à la période hivernale.

Jean-Pierre Riou

Jean-Pierre Riou

Jean-Pierre Riou est issu de l'Éducation nationale et s'est spécialisé dans la problématique des énergies renouvelables depuis plusieurs années. Après de nombreux échanges avec des spécialistes de la question, économistes, ingénieurs, chercheurs, experts, il a publié de nombreux articles, dans L'Expansion, la Revue de l'Institut de Recherche Économique et Fiscale (IREF Europe) et Contrepoints.

Jean-Pierre Riou tient également un blog.

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De l’interprétation personnelle des avertissements

La ministre de la transition écologique, Barbara Pompili a défrayé la chronique en annonçant qu’elle n’excluait pas des coupures de courant en cas de vague de froid cet hiver.

Elle dut expliquer pourquoi la France ne devait pas être pour autant assimilée à l’ex Union soviétique, car ces coupures seraient « gérées », notamment en arrêtant l’activité de gros industriels, ainsi qu’en ciblant ces coupures « à certains moment ».

Il faut entendre, bien évidemment « au moment où on en aura le plus besoin », puisque ce sont les pics de consommation qui poseront problème et non le creux de la nuit.

Ces éventuelles coupures promettent d’être d’autant plus douloureuses que l’économie tentera alors de se relever des conséquences du confinement, avec le besoin vital d’une garantie d’approvisionnement électrique.

Après 121 milliards d’euros déjà engagés dans les seuls contrats signés avant 2018 pour les énergies renouvelables, cet aveu de faiblesse du système électrique a de quoi surprendre ceux qui ignoraient les différents avertissements qui ont stigmatisé la vulnérabilité du recours aux énergies renouvelables.

Un premier avertissement sans frais

La baisse des températures l’hiver 2012 avait mis à mal notre système électrique avec un record de consommation de 102 GW le 8 février à 19 heures. Le réseau français n’avait résisté qu’avec le secours d’importations massives (7,4 GW), tandis qu’avec moins de 2 GW sur les 30,83 GW installés, les  éoliennes allemandes ne donnaient guère plus de courant que les nôtres en raison de l’extension sur l’Europe du puissant anticyclone positionné sur la Scandinavie et la Russie.

Les mises en garde régulières

L’hiver dernier, le gestionnaire du réseau européen Entsoe, avait souligné la fragilité de l’équilibre électrique spécifique à la Belgique et la France, dès le sommaire, reproduit ci-dessous, de son analyse du passage hivernal 2019-2020 en cas de grand froid.

Son analyse développe le fait qu’en Belgique (p. 18) comme en France (p. 19), la conjonction d’un grand froid avec un très faible facteur de charge éolien entraînerait un déficit, capacités d’importations comprises.

Cet avertissement n’était pas explicité par un manque de diversification de notre mix électrique, mais à l’inverse, par une insuffisance de moyens pilotables et mettait en évidence le fait que ce risque serait fonction du régime de vent qui accompagnerait la pointe de consommation, et le détaillait en fonction des températures et du facteur de charge éolien, sur le graphique ci-dessous.

Car si, avec 16 727 MW installés, l’éolien représente déjà 12% de la puissance totale de notre parc électrique, les aléas météorologiques sont susceptibles de faire descendre son facteur de charge à moins de 1%.

Tandis que le nucléaire, qui représente moins de la moitié de la puissance installée (46%), devrait donc être réduit pour la raison qu’il fournit chaque année plus de 70% de la production totale. Part qu’il serait donc nécessaire, d’après la Ministre, de réduire à un maximum de 50%,

sachant que pour le compenser lors des pics de consommation des périodes de grand froid, les vents seront contrariés par le régime anticyclonique qui les accompagne.

Une alerte ciblée

Le 10 octobre 2018 les dix principales associations de professionnels du secteur électrique, (UFE pour la France, Energy UK pour le Royaume Uni et BDEW pour l’Allemagne) se réunissaient à Berlin, pour signer « L’ appel conjoint de dix associations de l'industrie européenne de l'énergie »  qui demandait de trouver d’urgence des solutions de stockage pour gérer la production croissante d’énergies intermittentes et alertait sur le risque de rupture d’approvisionnement menaçant l’Europe.

Cet appel évoquait même, le cas échéant, la fin de la solidarité européenne si des pays comme l’Allemagne ne parvenaient plus à assurer leurs propres pointes de consommation.

Or les derniers bilans prévisionnels des gestionnaires de réseaux allemands redoutaient précisément de ne plus être en mesure de les assurer d’ici 2 ans.

L’ultimatum

Le Directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Fatih Birol a récemment publié une nouvelle mise en garde  sur la gravité des conséquences qu’aurait une rupture d’approvisionnement dans un monde aussi dépendant de la sécurité électrique. Et s’inquiétait de la part que prenaient les énergies intermittentes, accrue par la baisse de consommation, en raison de leur priorité d’injection sur le réseau. Il avertissait que le risque de blackout ne se situait pas uniquement en cas de consommation excessive, mais également en période de faible demande, car « Une part très élevée d'énergie éolienne et solaire à un moment donné rend également le maintien de la stabilité du réseau plus difficile ».

En effet, les grosses machines tournantes de façon synchrone à 50 Hz des centrales conventionnelles permettent d’amortir une chute de fréquence du réseau que peut provoquer notamment l’arrêt fortuit d’un groupe de production.

Source  Georges SAPY, Patrick MICHAILLE

Une part suffisante de ces machines stabilise le réseau.

Après une carence de cette inertie,  dans un contexte de record éolien fièrement annoncé quelques heures auparavant, un vaste blackout avait privé plus d’un million de britanniques d’électricité le 9 août 2019.

Les générateurs de secours de l’hôpital d’Ipswich étaient alors tombés en panne, évoquant le spectre des conséquences qu’on peut imaginer en pareil cas.

Le manque d'inertie du système, en raison de la grande part d'énergies renouvelables, avait immédiatement été mis en cause dans la déconnexion brutale du parc éolien Hornsea One qui avait alors fait écrouler tout le réseau pour n’avoir pas résisté à la baisse de fréquence liée à la défaillance de 150 MW de petits générateurs du réseau de distribution qui s’étaient automatiquement déclenchés, à la suite d’un écart de tension.

Le parc éolien avait entraîné dans sa chute la centrale à gaz de Little Barford, puis des déclenchements automatiques en cascade destinés à préserver l’ensemble du système électrique.

Le rapport de janvier 2020 de l’Office gouvernemental britannique pour le marché de l’électricité et du gaz (Ofgem) sur l’analyse de cette panne géante est disponible et commenté dans l’article « Chronique d’un blackout ordinaire ».

Dans son avertissement, Fatih Birol mettait également en garde contre la vulnérabilité du système électrique aux cyber attaques et déplorait le nombre de petits producteurs qui déversent leur électricité renouvelable sur le réseau en représentant autant de portes d’entrées non sécurisées pour ces attaques.

De la bonne lecture des avertissements

Tous ces avertissements auraient dû être entendus, mais surtout compris.

La fermeture de la centrale de Fessenheim, jugée parmi les plus sûres de notre parc nucléaire par l’autorité de l’ASN, laisse supposer que l’avertissement de l’hiver dernier est resté lettre morte.

Barbara Pompili a fait savoir les leçons qu’elle entendait tirer de cette période en écrivant sur Twitter :

« Quelles leçons tirer de cette période ?

1. Pour pouvoir faire face à toutes les situations, il ne faut pas dépendre d’une seule source d’énergie. C’est pour cela que nous baissons la part du nucléaire à 50% en 2035 et que nous développons massivement les énergies renouvelables. »

Chaque occasion semble bonne pour promouvoir un dogme, même en rebondissant sur les prémices de son échec.

Car si le développement massif des énergies intermittentes en Europe n’a pas encore provoqué le drame redouté de la faillite du système électrique, c’est pour la raison qu’en parallèle l’intégralité de ses moyens pilotables a été conservée. Et aucun système de stockage n’est encore en mesure de résister à une période prolongée sans vent et peu ensoleillée, que les allemands redoutent et nomment « Dunkelflaute » par contraction de « Dunkelheit » (obscurité) et « Windflaute » (sans vent).

Autant de nouvelles centrales à gaz viendront pallier discrètement, mais dans l’urgence, le déficit en capacités pilotables de notre mix électrique, à chaque fermeture de réacteur.

Car c’est de cette capacité et de la stabilité du réseau que dépend notre sécurité, et non d’un quelconque manque de diversité.

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