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Un trio France-Allemagne-Pologne pour repenser l’Europe ? Pourquoi le triangle de Weimar est avant tout le signe d’une Commission européenne aux abois
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Triumvirat

Un trio France-Allemagne-Pologne pour repenser l’Europe ? Pourquoi le triangle de Weimar est avant tout le signe d’une Commission européenne aux abois

Alors que la France, l'Allemagne et la Pologne tentent de reformer le triangle de Weimar pour peser sur les discussions des prochains mois au sein de l'Union européenne, cette stratégie en dit long sur le rôle et l'action de la Commission européenne de Jean-Claude Juncker, dans un contexte post-Brexit difficile.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Ce dimanche, les ministres des Affaires étrangères français, allemand et polonais se sont réunis, dans une volonté de reformer le "triangle de Weimar" créé à la fin de la Guerre froide. Dans un contexte post-Brexit, une telle alliance peut-elle réellement redonner un nouveau souffle au projet européen, au-delà des habituelles déclarations d'intention ? Par ailleurs, que nous enseigne ce genre de réunions sur le rôle actuel de la Commission européenne et de Jean-Claude Juncker dans la "reconstruction" de l'UE ?

Christophe Bouillaud : En elle-même, cette rencontre est particulièrement significative. En effet, le gouvernement polonais, pourtant dominé par le parti eurosceptique et nationaliste "Droit et justice", admet ainsi que les intérêts vitaux de la Pologne passent par la sauvegarde de l’Union européenne, au même titre que les gouvernements français et allemands dominés eux par des partis politiques (socialistes et chrétiens-démocrates) qui ont toujours été européistes depuis les années 1950. L’actuel gouvernement polonais n’entend donc pas à ce stade déstabiliser encore plus l’édifice européen qu’il ne l’est déjà, alors même qu’un conflit existe entre cette dernière et la Commission européenne sur l’évolution en cours de la démocratie en Pologne. Par ailleurs, cette rencontre s’inscrit dans une tendance plus générale, visible en fait depuis au moins 15 ans, à l’affaiblissement de la Commission européenne. En effet, ce n’est pas Jean-Claude Juncker qui fait la tournée des capitales européennes pour concevoir une solution à la crise ouverte par le Brexit. Ce sont les Etats membres qui essayent de se coordonner entre eux. A 27, avec autant de diversité interne (Est/Ouest, Nord/Sud, riche/pauvre, grand/petit/très petit), il est inévitable d’avoir des sous-groupes d’Etat qui se parlent en petit comité, pour ensuite faire émerger, si possible, un consensus à 27. En tout cas, malgré la volonté affichée de Juncker de mener une "Commission politique", après le vide des années Barroso, ce sont les Etats qui mènent le jeu européen – ce qui valide d’ailleurs la thèse des "intergouvernementalistes" contemporains. 

La crise économique et ses impacts en Grèce, en Espagne ou en Italie ont mis en lumière une certaine opposition entre "l'Europe du Sud" et "l'Europe du Nord". Avec la France, l'Allemagne et la Pologne, le triangle de Weimar transcende quelque part cette barrière. Est-ce que cela peut, selon vous, changer quelque chose dans le processus décisionnel et la recherche du compromis, indispensable pour toute politique européenne ?

En fait, "le triangle de Weimar" ne transcende pas cette barrière, parce que les trois Etats concernés font tous partie de la partie de l’Union européenne qui a traversé la crise économique sans trop de mal. La situation française est certes la moins favorable des trois, mais la France n’a pas subi une crise économique et sociale de l’ampleur de celle de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, et a fortiori de la Grèce. Par contre, le "triangle de Weimar" se situe au-dessus de la fracture Est/Ouest de deux façons. D’une part, sur le problème des réfugiés, comme on le sait, les attitudes sont radicalement différentes. La Pologne "catholique", comme les autres ex-pays de l’Est, n’entend pas prendre sa part de la misère du monde, a fortiori si cette part est musulmane de religion. En même temps, elle envoie une bonne part de ses propres ressortissants à la recherche de travail dans les parties plus riches de l’Union. Elle défend donc une toute autre vision de la circulation des êtres humains que la France ou l’Allemagne. D’autre part, la Pologne n’a pas la même vision géostratégique que la France ou l’Allemagne. Pour elle, comme pour la plupart des ex-pays de l’Est, le péril vient surtout de Moscou, et guère finalement de Raqqa ou Mossoul, ou encore moins de Gao au Mali. De ce point de vue, ce dialogue sous le format "triangle de Weimar" pourrait permettre une meilleure stratégie tous azimuts de l’Union européenne, stratégie nécessaire puisque, en réalité, le danger est désormais partout dans notre périphérie de Tripoli à Mourmansk, en passant par Kiev. Il reste que faire émerger une vision commune reste difficile tant la vision de la  géostratégie souhaitable est liée à l’histoire de chacun et à ses intérêts.

Le Brexit et les interrogations actuelles sur l'Union européenne sont-ils de nature à favoriser désormais ce type de réunions en petit comité (triangle de Weimar, groupe de Visegrad, proximité entre Scandinaves et Britanniques, etc.) ? L'avenir de l'Union européenne peut-il vraiment se décider à 28 (27 désormais) ?

Oui, bien sûr, il est temps d’échanger sur la suite dans des formats raisonnables où un vrai dialogue peut s’opérer, par contre, sauf à acter le décès de l’Union européenne, il n’y a pas d’autre choix que de prendre les grandes décisions à venir avec l’accord formel des 27 pays membres. L’épisode du TSCG, traité qui est en quelque sorte à côté des autres Traités européens à cause de l’opposition des Britanniques, n’a finalement pas été concluant. On voudra sans doute d’ailleurs éviter de compliquer encore les choses. Certes, il est peu probable que l’impulsion vienne des 27 pays à la fois, d’où la nécessité de réunions par petits cénacles, mais pour avoir un changement acté (par un Traité en particulier), il faut absolument que les 27 soient présents et d’accord. En effet, la défection britannique affaiblit déjà le projet européen. Si ensuite, les pays restants ne sont pas capables de s’entendre entre eux à 27, cela montrera que décidément les contradictions sont trop grandes pour continuer l’aventure, et que la majorité des électeurs britanniques ont eu raison de quitter les premiers le navire avant qu’il ne coule complètement. En même temps, dans le cadre des traités actuels, il est tout à fait possible, à travers des coopérations renforcées, d’avancer sur beaucoup de sujets à moins de 27 Etats. Probablement, les prochaines initiatives seront prises selon ce format différencié, tout en restant dans le cadre de l’Union européenne.

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