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Un Prêtre à la guerre : comment panser les blessures et soigner les traumatismes quand on est soi-même meurtri ?
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Bonnes feuilles

Un Prêtre à la guerre : comment panser les blessures et soigner les traumatismes quand on est soi-même meurtri ?

Métier singulier que celui d’être prêtre auprès de tous les soldats. Christian Venard livre ici le récit de sa vocation, le sens de son action, ses doutes, ses certitudes, ses douleurs et son espérance. Extrait de "Un Prêtre à la guerre" (1/2).

« On peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir, c’est son métier », déclarait Hélie Denoix de Saint- Marc (1). Cette vérité n’a pas changé. Pour l’aumônier militaire, la confrontation à la mort le place au coeur de sa mission. Mais comment accompagner les morts et consoler les vivants, quand on est soi- même meurtri ? Cette interrogation, tous les aumôniers militaires y ont été confrontés un jour. 

L’aumônier militaire s’occupe des souffrants, il est alors pleinement dans son rôle, mais il peut souffrir lui- même. Si vous n’avez pas été blessé dans votre chair, avez- vous fait en opex ou après l’expérience de ces blessures non visibles que nous avons déjà évoquées (2) ?

Les retours d’opex sont très durs. L’opex est une expérience fondatrice, marquée par des rapports humains extrêmement profonds ; la mission vous y imprègne totalement et le retour au quotidien s’avère souvent difficile. À mon premier retour d’opex – je revenais du Kosovo – j’en ai fait le saisissant constat. Quand on est parti presque six mois, la réadaptation est compliquée. Les gens, même ceux qui vous aiment beaucoup, ont continué à vivre sans vous comme vous avez vécu sans eux, malgré les moyens de communication contemporains et les échanges de courrier. Le militaire qui revient d’opex a vécu des expériences fortes qu’il ne peut, ni ne veut bien souvent partager. Son entourage essaie de lui raconter ce qu’il a vécu en son absence, mais cela ne l’intéresse pas ou guère. Quand on est prêtre, que l’on vit avec des amis ou sa famille, ces frustrations peuvent être désagréables, mais elles ne sont pas si graves. Il en va différemment dans un couple et la famille. Quand le père rentre, les enfants racontent une multitude de choses très importantes à leurs yeux, mais il y est assez indifférent au regard de ce qu’il a vécu. Il éprouve une impossibilité psychique à s’y intéresser. Si l’on n’y prend pas garde, les conséquences peuvent être tragiques. Certains commettent en outre une erreur majeure, que j’ai moi-même commise au retour de mon « premier Kosovo » : « vissés » à Internet, ils continuent de s’informer en détail sur l’évolution de la situation du théâtre d’opérations qu’ils viennent de quitter. Cela crée une frustration supplémentaire puisque le militaire rentré d’opération est privé de toute possibilité d’action. Depuis cette première expérience, je tranche dans le vif lors des retours d’opex, et je coupe les ponts qui pourraient encore me lier à l’environnement d’où je reviens. Avec l’expérience, on apprend à gérer de mieux en mieux la situation. On s’inquiète moins de ses propres réactions et l’entourage apprend à mieux vous appréhender.

Il est impossible de vivre des expériences intenses pendant plusieurs mois et de retrouver le quotidien sans que le psychisme et le physique ne s’en ressentent. Peut- on réaliser ce que les corps subissent en opex ? Nous passons des mois à manger des boîtes de conserve et à dormir sur des lits Picot ou des cartons. Au cours de mon premier séjour au Kosovo, je n’ai pas bu une goutte d’eau du robinet. À mon retour, je me suis surpris à avoir de grands fous rires sous la douche, quand l’eau se mettait à couler. Cette eau faisait ma joie ! Par contraste, notre chance de vivre dans un pays en paix devient criante. De ce fait, le militaire de retour d’opex peut aussi nourrir une certaine amertume à l’encontre de ses concitoyens, comme le téléfilm Warriors (3) a pu le montrer avec une exactitude saisissante. Certains modes de vie franco- français semblent alors d’une mesquinerie sans nom. Quand on a bourlingué sur différents théâtres d’opération, quand on a vu des horreurs, des populations quasiment affamées, l’envie peut vous saisir de devenir un « distributeur de baffes » à destination d’un certain nombre de privilégiés qui râlent au quotidien.

Je ne suis pas certain que beaucoup de Français réalisent que des militaires – leurs concitoyens – vivent de nombreux mois, dans des conditions difficiles, loin de leurs familles et de leur pays pour le service de la France, et donc à leur service. Au bout du compte, les mois d’opex représentent des années au loin, dans des pays souvent marqués par la violence et la pauvreté. Ces missions n’impliquent pas nécessairement une confrontation quotidienne au feu. Au Liban par exemple, les missions de la FINUL sont des missions de présence. Néanmoins, elles impliquent entre quatre et six mois loin des siens et du pays sans que les compensations financières – une prime équivalente à 1,5 fois la solde de base – soient à la hauteur des sacrifices consentis. Je voudrais rendre témoignage de cet engagement et redire à quel point leur sacrifice n’est pas assez pris en compte. Surtout quand ce sacrifice peut être celui de leur vie.

Précisément, depuis 1998, vous avez été amené à accompagner bien des morts et leurs familles. Morts accidentelles, morts en service ou morts au combat. Comment vivez- vous cette mission essentielle de votre ministère ?

Le père Yannick Lallemand, un de mes confrères les plus connus, qui avait sauté sur Kolwezi en 1978 avec le 2e REP (4), qui était aussi présent à Beyrouth en 1983 lors de l’attentat du Drakkar (5), a dit un jour : « Un aumônier porte avec lui tous les morts qu’il a accompagnés et il les porte toute sa vie. » C’est vrai. Combien de fois en célébrant la messe, en arrivant au memento des morts6, j’ai une pensée immédiate pour tous ceux que j’ai accompagnés dans la mort. Nul n’a envie de mourir au combat, mais les militaires y sont tous préparés. En opex, la mort est presque « facile » à accepter. Elle survient au coeur de l’action et l’action doit continuer. Sur le terrain, l’aumônier doit permettre la ritualisation de la mort et assurer l’accompagnement spirituel et humain du mort, et de ceux qui restent. Sur le champ de bataille, la mort revêt un certain sens, ce qui ne signifie pas pour autant que le décès du camarade n’entraîne pas des dommages collatéraux et des traumatismes psychologiques chez ses camarades. Mais pour l’aumônier, comme pour tous les autres militaires, l’action prime.

Si les morts d’Afghanistan m’ont tant marqué – je servais alors au 17e RGP –, c’est parce que j’étais en France lors de leur décès. Pour la seule année 2011, j’ai ainsi accompagné neuf camarades dans ces circonstances. En base arrière, la mort d’un camarade est plus dure à vivre. Soudainement, il nous faut prendre en compte non seulement le mort, mais aussi son entourage, tout en gérant un terrible sentiment d’impuissance. En effet, nous apprenons les événements à des milliers de kilomètres de distance, nous manquons de détails et nous n’avons aucun moyen d’agir sur le cours des choses. Cette impuissance est lourde à porter. Lourde pour l’aumônier, mais plus lourde encore pour le chef de corps. Comme disent les militaires, nous sommes obligés de subir.

Dans de telles circonstances, l’enchaînement des événements est souvent identique. J’apprends avec le tout premier cercle qui entoure le chef de corps, qu’un camarade est décédé dans la demi- heure qui précède sur le théâtre afghan. Nous ne pouvons encore rien dire, car l’information n’est pas officielle. Elle nous est directement parvenue du théâtre afghan par l’intermédiaire de nos camarades. Nous sommes cinq ou six dans le régiment à être dans la confidence et nous ne pouvons encore rien dire. Je me souviens en particulier de la mort de Guillaume Nunès- Patego (7), un des premiers hommes du 17e RGP tués en Afghanistan. Quand nous l’avons apprise, le 1er juin 2011, nous assistions à la base de Montauban à l’inauguration de la salle des caporaux- chefs qui porte le nom du caporal- chef Patrice Colin, décédé au Liban (8). Nous devions faire comme si de rien n’était, en présence des invités extérieurs, tout en bouillonnant intérieurement et en attendant l’appel officiel de l’état major parisien qui confirmera la nouvelle.

Quand survient enfin ce coup de téléphone, une course contre la montre s’enclenche pour prendre de vitesse les médias qui sont à l’affut de ce genre de nouvelles. C’est leur métier, mais ce n’en est peut- être pas la partie la plus belle… Dans les meilleurs délais, nous devons informer ou voir les familles avant l’apparition de l’information à la radio, à la télévision ou sur le net. De ce point de vue, de grands progrès ont été enregistrés à l’occasion du conflit afghan. Désormais, la grande majorité des médias français joue le jeu. Ils ont compris qu’on ne peut pas faire n’importe quoi. Il est beaucoup plus facile qu’autrefois d’obtenir un embargo volontaire, pour laisser le temps à l’armée de prévenir dignement les proches du décédé. C’est une question d’humanité. Il n’est pas question qu’une famille voit s’afficher le visage d’un fils, d’un mari, d’un père ou d’un frère au journal télévisé et apprenne ainsi la tragédie.

Pour prévenir la famille, il nous faut la localiser le plus vite possible. Nous nous renseignons parallèlement sur la situation personnelle du militaire tué. Est- il célibataire, marié, divorcé, pacsé, en concubinage ? Père de famille ou sans enfant ? Qui aller voir ? À qui téléphoner? Quelle est la délégation militaire départementale concernée ? Sa famille habite- t-elle loin ? Près ? Peut- on envoyer quelqu’un tout de suite ? Peu à peu, nous commençons à prévenir les personnes directement concernées au sein du régiment. Le capitaine commandant l’unité nous indique qui étaient les plus proches copains du soldat décédé. Il ne faut pas que les gars apprennent cela n’importe comment.

Nous vivons une double effraction. Nous subissons la première. La mort nous rejoint et vient vous saisir. Mais nous commettons la seconde car nous sommes obligés d’entrer dans la peau du mort pour accomplir toutes les démarches nécessaires. Les hautes autorités parisiennes nous demandent en effet tous les renseignements possibles pour déclencher le plan Hommage9. Ceux qui sont les plus touchés par cette double infraction sont le chef de corps et ses adjoints, l’assistante sociale, les camarades les plus proches et l’aumônier.

1. Officier du 1er REP, ayant accepté de rallier son régiment au « putsch » d’Alger le 22 avril 1961., Hélie Denoix de Saint- Marc (1922-2013) a prononcé cette phrase lors de son procès devant le haut tribunal militaire le 5 juin 1961. Il fut condamné à dix ans de réclusion criminelle. Il était grand- croix de la Légion d’honneur. 2. Cf. supra, p. 109. 3. « Warriors, l’impossible mission » est un téléfilm britannique de Peter Kosminsky diffusé en 1999. Il raconte l’expérience de jeunes militaires anglais servant comme casques bleus dans le conflit qui oppose les Croates, les Serbes et les Bosniaques en ex- Yougoslavie. 4. En 1978, dans le cadre de l’opération Bonite, le 2e REP commandé par le colonel Erulin, saute sur Kolwezi. L’objectif est de libérer la ville de Kolwezi, au Zaïre (actuelle République démocratique du Congo), occupée par des rebelles katangais qui s’y livrent à de violentes exactions. 5. Le 23 octobre 1983, un attentat- suicide vise le Drakkar, un immeuble de Beyrouth où sont basés plusieurs unités parachutistes françaises. Cinquante- cinq hommes du 1er RCP et trois hommes du 9e RCP y trouvent la mort. Deux cent quarante et un soldats américains sont morts quelques minutes auparavant dans un autre attentatsuicide visant l’aéroport de Beyrouth. Le Hezbollah serait responsable de ces attentats. 6. Partie de la messe, qui remonte aux origines du christianisme, où le prêtre prie spécialement pour les défunts. 7. Le caporal- chef Guillaume Nunès- Patego est tombé en Kapisa lors d’une opération de reconnaissance et de recherche de caches d’armes. Il était âgé de 31 ans et père d’une petite fille. 8. Le caporal- chef Patrice Colin a été tué le 4 septembre 1986 avec deux sapeurs parachutistes : Étienne Friedmann et Michel Lung- Hoï.

Extrait de "Un Prêtre à la guerre", Christian Venard et Guillaume Zeller (Editions Tallandier), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.


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