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Des Ukrainiens tiennent des pancartes avec le message "États-Unis et UE, combien de temps pouvez-vous regarder les tueries en Ukraine ?" à Lviv, le 25 janvier 2015.
Des Ukrainiens tiennent des pancartes avec le message "États-Unis et UE, combien de temps pouvez-vous regarder les tueries en Ukraine ?" à Lviv, le 25 janvier 2015.
©YURKO DYACHYSHYN / AFP

Société civile

Ukraine : et au fait, les citoyens russes ou ukrainiens, eux, que souhaitent-ils ?

Si les enquêtes d'opinion en Russie ou en Ukraine sont à la fois moins rigoureuses et plus impactées par la propagande, certains indicateurs existent néanmoins.

Viatcheslav  Avioutskii

Viatcheslav Avioutskii

Viatcheslav Avioutskii est professeur à l'ESSCA.

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Atlantico : Pouvez-vous tout d’abord nous décrire comment les Russes voient leur voisin ukrainien ?

Viatcheslav Avioutskii : La société russe est assez complexe. On peut la séparer en deux parties : une urbaine plutôt libérale (Moscou, St-Pétersbourg ainsi qu’une dizaine de villes de grande taille) et la Russie rurale, composées de petites villes habitées par une population plus traditionnelle avec une vision différente. Vis-à-vis de lUkraine, les Russes ont une vision inclusive. Quel que soit leur origine ils voient leur voisin comme une prolongation de leur pays. Pour eux, l’Ukraine est une région russe devenue indépendante par un accident historique, soit la fin de l’URSS. Les Russes acceptent que l’Ukraine soit indépendante à condition que le pays partage leurs valeurs.

Les tensions à la frontière russo-ukrainienne atteignent des sommets aujourdhui et la Russie aurait déployé plus de 140 000 soldats sur cette zone. Souhait du dirigent Poutine ? Scénario criméen ? La menace semble bien réelle. Pourtant au-delà des décisions politiques, les sociétés civiles ont des avis quelque peu plus nuancés à ce propos. Que souhaite la société civile à ce propos ?

La grande partie de la population russe subit la propagande d’État. Il y a une diabolisation de l’Ukraine et on pousse à l’extrême la vision d’un voisin ennemi dans les médias. Tout cela est paradoxal car une grande partie de l’opinion publique russe ne partage pas cette idée, même s’ils n’ont pas une autre vision disponible à disposition. Ils se basent sur leur expérience historique qui est positive et inclusive à propos de l’Ukraine. Il s’agit d’un impérialisme bienveillant où l’on considère le pays de Shevchenko comme appartenant à l’espace impérial et qu’il est impossible de voir à l’extérieur car il s’agit d’une version régionale des Russes.

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Les Russes ne sont pourtant pas favorables à une intervention militaire. Ils sont extrêmement réticents à toute opération militaire extérieure de grande envergure. Il s’agit du syndrome de l’Afghanistan, développé après que la Russie ait perdu environ 40 000 soldats durant le conflit. La guerre en Tchétchénie a d’ailleurs été très douloureuse et après celle-ci la Russie a voulu éviter des interventions extérieures qui ont été d’ailleurs très limitées dans le temps (guerre de Géorgie en 2008) ou en termes d’engagement avec très peu d’hommes présents sur le terrain en Russie. Ainsi, la majorité de la société civile russe est opposée à un conflit armé en général. Il n’empêche que les élites politiques russes ne sont pas du tout guidées par l’opinion publique car son impact est très faible en raison d’une dérive autoritaire évidente de la Russie sous Poutine. Même si une majorité écrasante de la population russe est contre l’option militaire l’élite politique n’évoluera pas d’une ligne.

La grande question aujourd’hui est alors de savoir ce qu’il se passe dans la tête de Vladimir Poutine, animé par sa propre vision géopolitique très marquée par la reconstitution du statut de grande puissance de son pays et pour qui la « perte » de l’Ukraine signifie une fin à toute aspiration russe de recréer une puissance eurasienne. D’une certaine manière, l’Ukraine est devenue une pièce maitresse sur l’échiquier géopolitique eurasien dans une confrontation globale entre les Etats-Unis et la Russie. Dans son célèbre ouvrage « Le grand échiquier » paru en 1997 Zbigniew Brzeziński expliquait que sans l’Ukraine tout projet de reconstitution de la puissance russe est voué à l’échec.

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La Russie n’est pas tout à fait une dictature. Il s’agit d’un régime très autoritaire où il existe une toute petite pluralité des opinions (à peine tolérée dans quelques médias à tendance libérale qui sont sous une très forte pression après l’incarcération de Navalny). Les partis dans la Douma qui forment soi-disant l’opposition parlementaire sont largement contrôlés par le Kremlin et  doivent rentrer dans le champ d’influence de Russie Unie. Il s‘agit des communistes, des nationalistes et de deux autres petits partis parlementaires. Ils sont assez manipulables et ne représentent pas des segments assez importants de la population à tendance libérale, par exemple, plusieurs millions de citadins moscovites ou pétersbourgeois qui adhèrent à une vision plus démocratique. M. Poutine ne s’opposent donc pas à d’autres opinions politiques (puisqu’il n’y en a pas dans l’espace politique largement dominé par le pouvoir central) et il aura l’aval de la Douma s’il veut entrer en conflit. Et comme tous les médias sont contrôlés par l’État (à quelques exceptions près), il n’y aura pas de réelle résistance de la part de la société civile sauf si dans cet hypothétique conflit militaire russo-ukrainien le nombre de victimes atteigne plusieurs milliers ou dizaines de milliers comme ce fut le cas pour la guerre d’Afghanistan à l’époque soviétique.

Et les Ukrainiens, face à cela, y a-t-il une fracture entre la population russophone et le reste de l'Ukraine ? Comment la population appréhende les tensions ?

Lorsque l’on parle des différences de vues dans la société ukrainienne, on ne peut pas parler de fracture. Il faut parler d’un pluralisme, même si l’Ukraine n’est pas une démocratie parfaite avec de la corruption, des oligarques et d’autres maux propres à des sociétés en transition. Pourtant, il y a une liberté de parole forte et réelle avec différents points de vues présents et un débat politique qui reflète non seulement toute la panoplie des partis parlementaires ou pas présents en Ukraine. La société civile est très mobilisée et active. Elle est présente à travers des partis politiques (pro-russes, occidentaux, pro-américains, libéraux …), donc l’opinion publique est très importante dans le débat politique.

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Les populations russophones ukrainiennes, comme les sondages le montrent, ont une opinion positive de la Russie. Il s’agit d’une population souvent très âgée, nostalgique de la période soviétique et désireuse qu’elle se reforme. Un type de population que l’on retrouve aussi en Pologne, Bulgarie et d’autres anciennes démocraties populaires. Ces segments politiques déclinent et leur influence sur la politique interne diminue. Malgré le fait qu’ils aient une population ayant une vue positive de la Russie, ils ne veulent pas redevenir une province russe sous le contrôle de Moscou. Il y a consensus à ce propos dans la société ukrainienne, donc même chez les pro-russes. Contrairement à ce qui est affirmé par les médias russes, l’ensemble de la société ukrainienne est favorable à une solution diplomatique pour mettre fin au conflit avec la Russie.

Certes, les élites politiques qui sont tournées vers l’ouest ont plus de difficulté d’établir un dialogue constructif avec Moscou. D’ailleurs, Volodymyr Zelensky, qui a été élu précisément parce qu’il a promis de trouver une solution politique avec Moscou, n’a pas réussi à avancer en dépit de plusieurs tentatives de négociations avec Vladimir Poutine. Leurs orientations politiques divergent trop pour le moment pour trouver une solution acceptable par les deux parties en présence. Les accords de Minsk sont interprétés différemment à Kiev et à Moscou. Une grande partie de la société civile ukrainienne est donc prête à une attaque de la part du voisin russe. Contrairement à la représentation occidentale qui voit cette éventualité émerger ces derniers mois, les Ukrainiens vivent dans des conditions d’un conflit avec la Russie depuis 2014. Et ils considèrent que si la Russie attaque il est nécessaire de se défendre. La langue n’est plus un facteur clivant dans la société ukrainienne. Les populations russophones d’Ukraine, y compris à Kiev, partagent cette attitude face à la Russie.

Au niveau des statistiques, 39 % de la population ukrainienne est favorable à la Russie. C’est un chiffre étonnant au regard de l’électorat des partis pro-russes car il ne représente pas 39 % et près de 10% aujourd’hui (le parti parlementaire prorusse La Plateforme d'opposition-Pour la vie n’a que 44 sur 450 députés que comptent la Rada, sachant que 27 sièges restent vacants correspondant aux circonscriptions hors contrôle de Kiev depuis 2014). Il y a un décalage car les Ukrainiens russophones qui ont une vision positive de la Russie n’ont pas voté pour un parti politique qui veut préserver une entente avec la Russie, choisissant le parti de Zelensky aux dernières élections législatives. Et même les membres des partis prorusses reconnaissent que la Crimée fait partie intégrante de l’Ukraine comme le Donbass. La partie de l’élite ukrainienne qui ne partage pas ce point de vue n’est plus en Ukraine. Elle est à Moscou depuis 2014.

Aujourd’hui, le discours officiel du président Zelensky, élu par une vaste majorité comprenant des russophones comme lui, est une résolution des tensions par la voie diplomatique et pacifique. Il dit qu’il est prêt à dialoguer pour une réintégration pacifique du Donbass et il reflète une grande majorité de l’opinion publique qui souhaite un apaisement des relations avec la Russie, mais en même temps qui voit l’avenir de l’Ukraine lié au projet de l’Union européenne. Les Ukrainiens sont pragmatiques et ils sont conscients qu’une solution militaire ne va pas marcher contre la Russie, même à propos du Donbass, en raison d’un rapport de forces qui ne leur est pas favorable en ce qui concerne le scénario purement militaire. L’opinion exclut donc une solution militaire. Cette partie majoritaire des Ukrainiens se tourne vers l’UE et les valeurs occidentales.

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