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Trou d’air sondagier pour Emmanuel Macron : quel candidat le "Système" dont il était l’incarnation pourrait-il bien trouver pour le remplacer si sa personnalité devait continuer à braquer de plus en plus les Français ?
©Thibault Camus / POOL / AFP

Plan B

Trou d’air sondagier pour Emmanuel Macron : quel candidat le "Système" dont il était l’incarnation pourrait-il bien trouver pour le remplacer si sa personnalité devait continuer à braquer de plus en plus les Français ?

La personnalité d'Emmanuel Macron est mal jugée par les Français, qui l'estiment "pas humble" et "pas proche des gens".Suffisant pour inciter ses soutiens à trouver une alternative au président de la République, pour incarner le macronisme ?

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Selon un sondage Odoxa pour le Figaro/France Info, Emmanuel Macron n'est pas perçu comme un président juste par une large majorité de Français (71%) et n'est pas non plus considéré comme efficace par une majorité de 65% des Français. De plus, c'est désormais la personnalité d'Emmanuel Macron qui devient un problème, ce dernier étant considéré comme « pas humble » par 84% de Français, et pas « proche des gens » pour 75% d'entre eux. Comment expliquer ce retournement ? Quel est le problème posé par cette situation ?

Christophe Boutin : La question est très intéressante puisqu’elle porte sur la manière dont une même attitude ou un même comportement peuvent être appréciés de façon différente par les mêmes catégories en fonction d’un contexte différent. Emmanuel Macron a-t-il changé ? Finalement assez peu. Il a toujours été ce jeune homme sûr de lui et dominateur, bien décidé à faire son chemin dans la vie, et ayant une idée claire de ce qu’il voulait appliquer dans le cadre de sa fonction de Président de la République, comme de la manière d’incarner cette fonction. Après les ratés exemplaires du vibrionnant Sarkozy en Ray-Ban et du trop normal Hollande en scooter, il convenait selon lui de restaurer la statue du commandeur et de rétablir la verticalité du pouvoir. C’est donc l’ancrage dans l’histoire de France, un peu vite résumée au Puy du Fou, c’est la traversée à pas lents de la cour du Louvre au soir de ce qui fut une intronisation au moins autant qu’une élection, c’est la photo officielle du « maître des horloges ». Les Français, lassés des jeux de la rue du Cirque ou des joggings en tee-shirt NYPD, ont apprécié cette reprise en main de celui qui assumait restaurer de la distance.

Mais voilà, en matière de communication politique, la roche tarpéienne est proche du Capitole lorsque l’on entend incarner une dimension supérieure, et notamment en France, pays volontiers égalitariste. D’un coup, dans le sentiment de l’interlocuteur de Jupiter ou de celui qui le regarde à la télévision, la distance devient attitude hautaine, le sourire apparaît méprisant, les propos sont ressentis comme des insultes et le respect fait place à la rancœur. « Pas humble » (84% des sondés), « pas proche des gens » (75%), mais aussi «  Président des riches » (74%) ou menant une présidence « trop solitaire et personnelle » (74%), tel serait perçu Emmanuel Macron dans le sondage que vous citez.

Pourquoi ce changement ? Parce qu’entre temps Emmanuel Macron a perdu sa légitimité. Il l’a perdue, d’abord, en brouillant lui-même cette image de distance sur laquelle il comptait s’appuyer. Elle pouvait s’accommoder de son franc-parler, de quelques formules à l’emporte-pièces, d’approches somme toutes bien schématiques de ce que doit ou devrait être la vie. Mais le commandeur devait rester inaccessible, et quand,par exemple,le maître des horloges fait la « teuf » au palais présidentiel avec d’improbables artistes aux chansons pour le moins déplacées, seul Christophe Castaner peut croire que « Manu » en sort grandi.

Il y a par ailleurs et des choix qui concernent la présidence française en tant que telle, son protocole et son image, comme la volonté de changer la vaisselle de l’Élysée, et qui, comme tels, ne sont pas critiquables ; mais refaire des tennis à Versailles ou créer une piscine à Brégançon ont pu sembler aux Français des initiatives plus personnelles et moins justifiables.

Reste quece brouillage de l’image par un « en même temps » bien intempestif ne serait rien s’il n’y avait pas eu une seconde perte de légitimité, dont rend d’ailleurs parfaitement compte le même sondage. Les peuples pardonnent en effet tout à leurs héros, y compris leurs frasques ou leurs erreurs, pourvu seulement qu’ils restent des héros, des winners dirait le leader maximo de la « start up nation », mais ils ne pardonnent plus rien dès que la réussite ne vient plus couronner leur front de ses lauriers. Or que nous disent les Français dans ce sondage ? Qu’Emmanuel Macron mène une politique « injuste » (71% des sondés) et surtout inefficace (65%). Et que c’est bien sa politique, puisque pour 72% d’entre eux le Parlement se réduirait de nos jours à être une chambre d’enregistrement.

Emmanuel Macron paye sans doute ici le prix d’une politique qui semble inefficace aux Français en ce qu’elle ne s’attache pas à résoudre leurs inquiétudes prioritaires (immigration, insécurité et identité), mais plutôt à promouvoir une politique économique dont tous les observateurs reconnaissent qu’elle bénéficie de manière principale à un très petit pourcentage de personnes disposant déjà de capitaux. Or, pour être légitime en France, le commandeur doit nécessairement faire alliance avec le peuple, sinon contre les privilégiés, au moins en maintenant les désirs de ces derniers dans certaines limites. C’était déjà le cas avec les rois de France et leurs alliances avec les villes contre les grands féodaux, c’est dire si c’est inscrit dans notre génome politique, pour le meilleur ou pour le pire.

En l’absence de ce lien privilégié,comme de solution efficace aux angoisses prioritaires, la même image de distance, et quand bien-même ne serait-elle pas brouillée comme l’est actuellement celle du Président, sera,on le comprend, appréciée de manière différente par ceux-là même qui la plébiscitaient avant. Le commandeur risque bien d’être vu comme un subtil manipulateur au service des seuls intérêts d’une oligarchie économique qui, en France, est toujours perçue avec méfiance. L’éternel adolescent n’a peut-être pas perçu le problème à temps.

En considérant Emmanuel Macron comme le candidat qui a su rassembler ce qui est perçu comme étant le « Système », de la haute fonction publique aux intérêts économiques, ses soutiens ne pourraient-ils pas être contraints de trouver une alternative à Emmanuel Macron, pour incarner le macronisme ?

Pour incarner le macronisme encore faudrait-il qu’il y ait un macronisme, ce que l’hôte de l’Élysée s’est toujours gardé de définir, y compris dans son livre programme « Révolution ». Mais il est vrai que, bout à bout, en regardant concrètementnon ce qui est dit, mais ce qui est fait, on commence à avoir des éléments de réponse – de ceux qui font justement dire aux Françaisqu’Emmanuel Macron est le « Président des riches ». Quant au Système – terme à prendre avec beaucoup de précautions pour éviter de croire à une totale cohérence, à une manipulation de derrière les rideaux de tout et de tous, bref de basculer  dans le complotisme, il est sans doute vrai qu’il y a une certaine solidarité intellectuelle et financière dans une upper-class économique transnationale que certains représentants de la haute administration – mais pas tous, et l’on aura garde d’oublier ici la qualité de notre haute administration – ont décidé de servir avec zèle.Emmanuel Macron a-t-il été enfin le « candidat du Système », lui qui s’est pourtant présenté comme étant celui qui allait faire éclater les cadres anciens – et qui, de fait, aura fait voler en éclats le système partisan binaire français ? Il aura en tout cas bénéficié d’un fort soutien.

La personnalité d’Emmanuel Macron telle qu’elle est maintenant majoritairement perçue pose-t-elle un problème au point d’obérer les changements politico-économiques attendus ? Cela ne semble pas être le cas, et l’on a vu des présidents continuer leur chemin avec des cotes de confiance autrement plus faibles et aller au bout de leur mandat. Il ne semble donc aucunement qu’il y ait pour le moment urgence à trouver une nouvelle incarnation à la politique qui est menée. De plus, on pourrait toujours tenter de corriger son image par un remaniement ministériel, ce qui serait une solution intermédiaire certes de crédibilité moyenne, tant le Président s’implique dans les choix politiques et son Premier ministre semble n’être qu’un fidèle exécutant, mais toujours possible. La recherche d’une alternative n’interviendrait qu’en cas de crise nettement plus grave.

Une telle alternative existe-telle ? Quelles seraient les personnalités politiques qui pourraient prétendre à un tel rôle ?

Face à la désaffection actuelle, et en supposant que la cote d’amour entre peuple et dirigeant ne puisse remonter, on a, comme pour un couple, deux solutions : proposer ailleurs un nouvel objet de flamme, ou faire assez peur pour maintenir l’attelage.

Proposer un nouvel objet de flamme est difficile : il faudrait trouver quelqu’un – ou quelqu’une bien sûr – qui ait les qualités d’Emmanuel Macron – jeunesse, allant, sens de la répartie, clarté d’exposé, sureté de soi -, des qualités qui ne sont pas également partagées, et qui, en même temps, n’apparaisse pas comme un simple clone. Il faut bien le dire, on n’a pas aujourd’hui l’impression de voir apparaître une telle figure où que ce soit – le « macronisme » étant compatible avec une large bande politique centrale allant de la gauche à la droite. D’une part, le « dégagisme » de 2017 reste vivace, et il n’y a guère de nostalgie pour les épaves du monde ancien échouées à la direction de collectivités locales ou parties vendre leur carnet d’adresses dans des sociétés de « consultants » ; d’autre part, les figures nouvelles, qui semblent sortir d’un casting d’une émission de téléréalité, n’arrivent pas à convaincre vraiment.

La seule chose que l’on puisse dire est que ce « Système » que vous décrivez, après avoir joué un coup politique partant de gauche pour d’étendre à droite avec Macron, aurait sans doute intérêt, s’il devait le remplacer, à jouer cette fois de droite à gauche. Il faudrait alorsfaire émerger sur les décombres de la droite une nouvelle figure du commandeur, naturellement censée,au vu de son origine politique,être plus ferme sur le régalien, pour rassurer la population, en sachant que, dans la tradition de la droite française de ces dernières décennies, elle mènerait une politique très libérale économique et sociétale. Le changement politique pourrait ainsi faire croire à une alternance, ce qui est toujours bienvenu en cas de crise, sans rien toucher au fond de ce que vous nommez le « macronisme ».

L’autre solution serait de combler le vide laissé par le désamour en invoquantla raison. Il faut alors effrayer celui qui s’apprête à partir de manière assez forte pour qu’il reste « quand même », sans pour autant lui faire trop peur, ce qui le pousserait à tout risquer. Pour prendre un exemple, on maintient des votes favorables à une Union européenne en qui bien peu croient encore en laissant entendre que la changer conduirait irrémédiablement à la ruine. Cela fonctionne classiquement auprès de ceux qui ont un peu d’argent et peur de l’avenir (les retraités et les classes moyennes), mais d’autres problèmes parfois peuvent perturber cela et pousser une majorité à choisir malgré tout le risque de la rupture, comme le Brexit l’a prouvé.

En l’espèce, une situation troublée pourrait ramener à un Emmanuel Macron incarnant cette fois la figure du « protecteur » les votes de ceux qui craindraient une société plus conflictuelle encore s’ils osaient faire d’autres choix. Mais, encore une fois, nous n’en sommes pas là.

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