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Un prisonnier suspecté par les Américains de faire partie du réseau terroriste Al-Qaïda.
Un prisonnier suspecté par les Américains de faire partie du réseau terroriste Al-Qaïda.
©Reuters

Désinformation

Toutes les contre-vérités que l’on entend sur la situation en Syrie et sur la puissance respective de l’Etat islamique et d’Al-Qaïda

Lorsque l'on parle de terrorisme religieux ou de groupe terroriste, c'est tout de suite l’organisation de l'Etat islamique qui vient à l'esprit. Pourtant, malgré le danger que représente ce groupe terroriste, on en oublie Al-Qaïda, "le canal historique".

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : On lit régulièrement des articles de presse sur la situation chaotique de la Syrie. Selon vous, qu'en est-il réellement ?

Alain Rodier : Dans le cas du conflit syrien, le public est abreuvé de désinformation étatique et médiatique à grande échelle. A la base, elle est orchestrée par Washington dont les néocons restent un groupe de pression extraordinairement puissant et pas seulement dans le camp républicain. Chez les Démocrates, les plus connus sont Richard Perle et James Woosley. Hillary Clinton semble partager une partie de leurs idées sur le Moyen-Orient.

Je précise que la désinformation ne constitue pas un « mensonge » comme celui qui a consisté en 2003 à prétendre que le régime de Saddam Hussein possédait des armes chimiques opérationnelles et qu’il accueillait Al-Qaida (ce deuxième point a été une réalité APRES l’intervention américaine). La désinformation est une technique beaucoup plus subtile qui consiste à arranger des faits bien réels en insistant sur certains d’entre eux et en en escamotant d’autres. Cela permet de présenter à l’opinion une situation biaisée mais qui va dans le sens voulu par leurs initiateurs. Cette désinformation passe essentiellement par les journaux télévisés et radiophoniques qui n’ont pas le temps de prendre le recul nécessaire à l’analyse. De plus, ils prétendent à une certaine « objectivité », ce qui n’est pas le cas de la presse écrite dite d’« opinion ». La désinformation est ensuite relayée par des agents d’influence lors de débats audiovisuels puisque pour le public, ce qui est « vu à la télé » ou entendu sur les ondes est forcément vrai. Ces agents d’influence sont, soit conscients quand ils défendent une « cause » (qu’ils se gardent bien d’afficher), soit inconscients. Ce sont alors des « idiots utiles », expression attribuée à Lénine sans qu’aucun écrit ou témoignage ne vienne étayer ces dires. C’était peut-être déjà un cas de désinformation !

Ainsi, les dirigeants occidentaux relayés par les medias présentent la situation en Syrie de manière ternaire : le régime dictatorial de Bachar el-Assad est à la base de toutes les souffrances du peuple syrien ; ce dernier qui souhaite adhérer aux « valeurs universelles » prônées par l’Occident mène un juste combat de résistance ; Daesh qui est une « créature » du régime de Damas menace de ses actions terroristes l’Occident en général et la France en particulier.

Si ses assertions ne sont effectivement pas fausses, elles sont volontairement incomplètes par souci de manipulation de l’opinion. Il faut lui présenter un schéma simple avec d’un côté les « gentils » et de l’autre les « méchants ».

Il faut donc reprendre ces affirmations.

Le régime de Bashar el-Assad est effectivement autoritaire et brutal (mais est-il le seul ?). Toutefois, il était laïque et soutenait les minorités religieuses au premier rang desquelles se trouve les Alaouites (au pouvoir) qui sont proches des chiites. L’immense majorité des rebelles est sunnite (les Kurdes syriens constituent un cas à part car, en dehors d’une unité servant aux côtés du Front Islamique, ils ne se sont pas soulevés contre le régime). Les sunnites veulent reprendre les rênes du pays en soumettant les minorités religieuses à leur vision de l’islam voire, pour les plus radicaux, à procéder à l’extermination des Alaouites. Ces derniers sont décrits dans une fatwa jamais abrogée du théologien et juriste Ibn Taymiyya (qui a influencé les courants wahhabite et salafiste) comme « …plus infidèles que les juifs et les chrétiens, encore plus infidèles que de nombreux polythéistes […] la guerre est le châtiment contre eux… ». Il est donc facile de comprendre pourquoi les Alaouites se battent dos au mur (en réalité à la mer).

Ce serait le régime de Bachar el-Assad qui est à l’origine de 80% des 250 000 morts. Or, si on ne compte que les pertes au sein des membres des forces armées et les milices gouvernementales, la fourchette s’étend de 82 000 à 130 000 morts en supposant que l’opposition n’a tué aucun civil... Les agents d’influence ne sont décidément pas bons en mathématiques.

Quant à l’emploi d’armes chimiques par le régime, c’est vraisemblable mais pas formellement prouvé. Le rapport des services de renseignement français diffusé dans les media est un exemple de manipulation des faits. Il a été effectué sur ordre avec mission d’arriver à la conclusion voulue par le pouvoir politique. Il semble par ailleurs que les deux camps les auraient employés (mais là, pas de rapport des services français à se mettre sous la dent).

Les militaires savent bien que la guerre est une chose horrible et que, lorsqu’elle est « civile », elle est encore plus abominable car elle n’obéit alors plus à aucune loi (en particulier les conventions de Genève). Beaucoup de civils va-t’en guerre semblent oublier ces principes. Bien sûr, cela n’exonère en rien le régime de Damas, particulièrement pour les crimes abjects commis dans ses geôles et révélés par l’affaire « César » IL Y A PLUS D’UN AN. Il est donc légitime de se demander pourquoi l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « crimes de guerre » diligentée à la demande du ministère des Affaires étrangères français n’a été initiée que le 15 septembre 2015 juste avant l’ouverture (le 26 septembre) de l’assemblée générale de l’ONU marquant le 70e anniversaire de cette institution. On aurait voulu couper toute porte de sortie à Bachar el-Assad que l’on ne s’y serait pas pris autrement.

La plus grande difficulté consiste à savoir qui est qui dans le « juste combat de résistance ». L’Armée Syrienne Libre (ASL) a quasi complètement disparu si l’on excepte quelques éléments dispersés entre le sud-ouest du pays, le nord de Hama et la région d’Alep. Sur le terrain, ce sont les groupes islamistes radicaux qui occupent le haut du pavé en participant à différentes coalitions sponsorisées par l’Arabie saoudite, les pays du Golfe et le Qatar. Il ne faut pas se faire d’illusions, leur objectif est de mettre en place à Damas un régime appliquant strictement la Charia. Daesh s’est volontairement mis à part, son émir Abou Bakr Al-Baghdadi voulant diriger seul son « califat ». Mais cela n’exclut pas, aux plus bas échelons, des coopérations ponctuelles sur le terrain même si des affrontements surviennent ailleurs (particulièrement ces derniers temps dans la région d’Alep).

Il est tout à fait vrai qu’après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, la Syrie a approvisionné la rébellion irakienne en activistes qui ont formé -entre autres- en 2006 l’Etat Islamique d’Irak (EII) qui est l’ancêtre de Daesh. Mais ce mouvement a alors volé de ses propres ailes sous la houlette d’Al-Qaida « canal historique ». Ensuite, lorsque la révolution a débuté en Syrie en 2011, en « geste d’apaisement » mais surtout par calcul tactique, Bachar el-Assad a fait libérer un certain nombre d’activistes islamiques radicaux de ses geôles. Ces derniers sont venus nourrir les mouvements rebelles salafistes dont bon nombre venaient d’Irak comme le Front Al-Nosra. Ce n’est pas la première fois dans l’Histoire que des maquis créés ou appuyés par des Etats se retournent ensuite contre leurs anciens mentors.

Daesh est soupçonné entraîner des djihadistes afin qu’ils viennent commettre des attentats en Occident. C’est oublier un peu vite que les actions terroristes dirigées contre Charlie Hebdo en janvier de cette année ont été commanditées, organisées, exécutées et revendiquées par Al-Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA) qui est le bras armé pour les opérations extérieures d’Al-Qaida central (le commandement de la nébuleuse) installé au Pakistan. C’est omettre que les Américains ont désigné le « groupe Khorasan », une composante du Front Al-Nosra, comme ayant pour mission de préparer des attentats à l’étranger. C’est d’ailleurs ce prétexte qui leur a permis de bombarder à partir d’août 2014, non seulement Daesh mais aussi le Front Al-Nosra. David Drugeon, un Français de 24 ans d’abord présenté par la presse américaine comme un ancien membre des services secrets puis comme un artificier aguerri du groupe Khorasan avait même été désigné à cette occasion. Il aurait été tué à la fin 2014.

Comme on peut le constater, la vérité est beaucoup plus complexe que ce qui est rapporté complaisamment par la majorité des medias occidentaux qui semblent être sous influence.

Vladimir Poutine a récemment engagé la Russie dans la bataille contre Daesh, au côté de son allié Bachar El Assad. Selon vous, quel rôle joue la Russie ?

Les Russes mentent aussi quand ils disent frapper principalement Daesh. Il est vrai qu’en tout petits caractères, ils confirment viser aussi les autres groupes rebelles ayant du mal à faire le distinguo entre les modérés et les extrémistes. Ils ont même demandé à Washington de leur transmettre une liste définissant qui fait quoi. Ils attendent encore la réponse.

En fait, Moscou était très inquiet de l’évolution de la situation en Syrie ces derniers mois, le régime de Bashar el-Assad étant particulièrement menacé dans la région stratégique de Lattaquié par l’« Armée de la conquête », une coalition de mouvements dont l’épine dorsale est le Front Al-Nosra. A noter que les autres unités composant cette coalition sont, au minimum, très proches d’Al-Qaida « canal historique ». Ben Laden puis Al-Zawahiri ont démontré à plusieurs reprises qu’ils dissimulaient des allégeances par souci tactique comme pour les shebabs somaliens qui n’ont été reconnus comme membres de la nébuleuse qu’en 2010 alors qu’ils existaient depuis 2006. L’« Armée de la conquête », après s’être emparée au printemps 2015 de la province d’Idlib frontalière avec la Turquie menaçait directement la bordure méditerranéenne de la Syrie et à moyen terme Alep et Hama, représentant par là un danger stratégique majeur pour la survie même du régime. Cette menace était considérée comme infiniment supérieure à celle représentée par Daesh qui tient la moitié du pays, mais la plus désertique si l’on excepte les agglomérations de Raqqa, Deir ez-Zor et Palmyre.

Le major général Qassem Souleimani, le tout puissant chef de la force Al-Qods des Pasdarans (le « Service Action » des Gardiens de la Révolution) qui supervise les quelques 7000 « conseillers » iraniens et les 4000/5000 membres du Hezbollah libanais présents en Syrie en soutien direct du régime a été convoqué à Moscou en juillet pour faire un point de situation. C’est à ce moment là que le président Poutine a pris la décision d’intervenir directement pour dans un premier temps « sauver » Lattaquié et desserrer l’étau pesant sur Hama.

Le déploiement s’est fait méthodiquement, les Russes modernisant l’aéroport de Lattaquié, y acheminant logistique et protection rapprochée avant d’y déployer avions et hélicoptères de combat.

Enfin, juste après son discours à la tribune des Nations Unies, le président Poutine a ordonné le début des frappes.

L'ex URSS n'intervient dans des conflits étrangers que très rarement, selon vous qu'est-ce qui justifie son engagement dans ce celui-ci ? Quels sont les intérêts du pays ?

Là, les Occidentaux disent vrai : le premier intérêt de Moscou est de préserver le régime de Damas qui est son allié depuis les années 1970. La Russie part du principe qu’elle doit être fidèle à ses « amis », ce qui est loin d’être le cas des Américains. Ce n’est pas une question de morale mais d’efficacité sur le long terme car la confiance joue un rôle central dans la géostratégie.

La Syrie permet aussi à la Russie d’être présente en Méditerranée via l’escale (et pas la base) navale de Tartous et surtout au Proche-Orient où elle entend reprendre de l’influence. Elle le fait aussi mais plus discrètement par l’intermédiaire de l’Egypte et Israël. Les relations entretenues entre Moscou et l’Etat hébreu sont excellentes. Par exemple, il aurait été informé du déclenchement des frappes russes plusieurs jours avant alors que les Américains n’auraient été prévenus qu’une heure avant via leur ambassade à Bagdad. Néanmoins, cette information mériterait d’être recoupée.

Le fait d’avoir déployé des armes anti-aériennes sur la base de Lattaquié (ainsi que quatre avions de combat multirôle Su-30) auxquelles viennent s’ajouter les batteries des navires russes qui croisent au large des côtes syriennes n’est pas innocent. En effet, les rebelles n’ont pas d’aviation, les quelques appareils qu’ils ont récupérés lors de leurs conquêtes de diverses bases aériennes étant hors service. C’est un avertissement clair en direction de la Turquie qui souhaitait établir une zone d’exclusion aérienne le long de sa frontière ouest avec la Syrie. Le tir de 26 missiles de croisière 3M-14T Kalibr (SS-N-30A) depuis quatre navires de la flotte de la Mer Baltique n’est pas non plus neutre. C’est payer un peu cher la destruction d’objectifs djihadistes mais ce n’est pas trop coûteux pour le retentissement mondial que ces tirs d’armes modernes a provoqué. Il semble que pour une fois, l’OTAN a sous-estimé les capacités militaires russes. Bien sûr, les Américains ont affirmé que quatre des 26 missiles étaient tombés en Iran histoire de casser un peu l’image de qualité de ces armes qui remettent en question l’invulnérabilité supposée des porte-aéronefs. A noter que ces missiles de croisière ont tranquillement survolé l’Iran puis l’Irak sans que ces pays n’émettent la moindre protestation. Les Américains en ont mangé leurs Stetsons car, à l’évidence, Bagdad et Téhéran étaient d’accord ! Pour conclure, il semble qu’au moins un missile s’est bien écrasé en Iran…

Le conflit syrien permet aussi de bloquer des activistes islamiques d'origine russe qui, autrement seraient présents dans le Caucase. C'est donc un abcès de fixation très utile pour Moscou. Mieux vaut les combattre à l'extérieur que chez soi. 

La menace principale de la région Syrie/ Irak reste Daesh, pourtant qu'en est-il d'Al Quaïda ? Le groupe a-t-il perdu son influence ?

Comme je l’ai expliqué plus avant, Daesh constitue une menace moindre pour le régime syrien que Al-Qaida « canal historique » via l’« Armée de la conquête » qui serait soutenue en sous-main par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar. Ces trois pays ont pensé qu’il y avait là une opportunité à saisir pour enfin venir à bout du régime syrien. Les Occidentaux ont regardé ailleurs, Paris affirmant haut et fort que seul Daesh devait être visé. Sur le plan de la morale qui baigne les discours ambiants, c’est oublier que les attentats du 11 septembre 2001, de Madrid (2004), de Londres (2005) et de janvier 2015 à Paris sont le fait d’activistes ayant des liens avec Al-Qaida « canal historique ». Mais il est vrai que la morale ne fait pas une politique étrangère.

Sur le plan du terrorisme, pour le moment Al-Qaida est le seul mouvement apte à monter des opérations extérieures planifiées même si leur efficacité est loin d’atteindre le niveau des attentats cités précédemment (sauf celui de Paris). La grande crainte et de voir se renouveler ce qui s’est passé à Bombay du 26 au 29 novembre 2008 quand un commando de dix terroristes a fait 173 morts et plus de 300 blessés. Al-Qaida en a la capacité (voir l’attaque du centre commercial Westgate de Nairobi le 21 septembre 2013 par un commando de shebabs, mouvement affilié à Al-Qaida : bilan 68 tués et plus de 200 blessés), Daesh pas encore mais cela pourrait bien venir.

Par contre, les deux organisations font constamment appel à des « initiatives locales » de volontaires qui sont sommés de déclencher des actions terroristes avec les moyens du bord : explosifs artisanaux, armes récupérées auprès du crime organisé, couteaux, véhicules lancés dans la foule, etc. Il est important de constater qu’en dehors de Medhi Nemmouche, l’auteur de la tuerie du musée juif de Bruxelles du 24 mai 2014, aucun returnee (rentré du djihad) n’est encore passé à l’action. Tous les cas signalés pour l’instant proviennent de personnes qui agissent seules ou en très petits groupes. Certains de ces individus ont des contacts avec des proches ou des connaissances arrivés en Syrie. Ces derniers peuvent les inciter à les rejoindre, à les aider financièrement ou à passer à l’action à domicile. De toutes façons, les revues Inspire (AQPA) et Dabiq (Daesh) appellent depuis longtemps au meurtre en fournissant également les modes d’emploi.

Par contre, si Daesh rencontre plus de difficultés dans l’avenir sur le front syro-irakien auquel il attache une importance vitale, il sera tenté d’accroître considérablement ses actions terroristes en dehors de cette région. D’ailleurs, le Caucase et même la Russie profonde risquent de subir dans les semaines à venir la vengeance d’islamistes se revendiquant des deux mouvements salafistes-djihadistes (encore qu’une revendication portant le label « Daesh » est actuellement plus porteuse qu’une revendiquée par « Al-Qaida »).

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