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Le prix du citron vert au Mexique a augmenté de 200 % depuis décembre.
Le prix du citron vert au Mexique a augmenté de 200 % depuis décembre.
©wikipédia

Narcocitrons

SOS citrons verts : comment les cartels mexicains ont pris en otage les amateurs de Margarita

Le citron a beau être vert, il vaut de l'or comme n'importe quel lingot jaune. C'est du moins ce que semble penser le crime organisé puisqu'il se livre désormais à des razzias sur cette pépite du Mexique.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Le prix du citron vert au Mexique a augmenté de 200 % depuis décembre. Le prix au kilo est passé à 4,50 €, soit plus cher que le salaire minimum mexicain. Parmi les raisons invoquées à cette hausse, une offensive du crime organisé contre cet agrume précieux pour l'économie mexicaine. Pourquoi les bandes organisées s'attaquent-elles aujourd'hui au citron vert ?

Alain Rodier : Le narcotrafic au Mexique est une économie dans l’économie. Les narcotrafiquants ne s’occupent donc pas uniquement de commercialiser de la drogue. Le Mexique de toute façon n’est pas un grand producteur de drogue, bien que cela se développe, c’est surtout un intermédiaire vers des pays comme les Etats-Unis ou même certains pays d’Europe. Les narcotrafiquants ne font que commercialiser la drogue qui vient entre autres du Pérou et de Colombie. Ils ne produisent pas, bien que ça soit en train de changer petit à petit. Ceci étant dit, ils s’attaquent à toutes les activités criminelles possibles et imaginables, et en particulier les kidnappings, dont on parle très peu mais qui rapportent beaucoup d’argent, les attaques à main armée et le racket. Le cas du citron vert rentre dans ce domaine. Les organisations criminelles qui tiennent des régions ont pénétré de nombreuses entreprises, celles du pétrole jusqu’au petit commerce et l’agriculture, et notamment le citron vert.

S'attaquent-ils à d'autres denrées ?

Ils s’attaquent vraiment à tout, même à des choses très curieuses comme le fer qui est exporté vers la Chine. L’industrie du tourisme est également régulièrement visée. N’importe quel commerce, restaurant, etc. est racketté dès son ouverture. Pour en revenir au citron, il est produit principalement dans la province du Michoacan, donc le racket du citron vert ne concerne presque que cette région. Cette province est principalement dominée par les Chevaliers Templiers, une organisation qui ressemble à une secte et qui a pénétré l’économie du Michoacan. Ces Chevaliers dépendent d’un des deux grands camps criminels du Mexique. On a d’un côté le cartel de Sinaloa et de l’autre les Zetas. Les Chevaliers sont affiliés au cartel de Sinaloa, qui a fait parler de lui récemment étant donné que leur chef, El Chapo, a été arrêté. Il faut savoir qu’au Mexique, il y a une véritable guerre civile qui fait plus de morts qu’en Syrie. Les Chevaliers templiers dans le Michoacan sont combattus par les forces de sécurité et également par des vigilants. Il s’agit en fait de milices composées de propriétaires terriens, et notamment des citronniers, qui commencent à lutter contre les narcotrafiquants avec la bénédiction des forces de sécurité.

La drogue n'est-elle plus un revenu suffisant ?

Le revenu que procure la drogue est amplement suffisant. Les bandes organisées sont immensément riches. Ce n’est pas vraiment les villas et les voitures de luxe qui les intéressent, c’est surtout le pouvoir. La drogue reste le premier rapport d’argent mais il faut ajouter à cela tous les autres trafics, et notamment le trafic des êtres humains, qu’on fait passer de l’autre côté de la frontière américaine, puis qu’on exploite, et le trafic d’armes.

Quelle est leur stratégie ?

Depuis très longtemps, les cartels mexicains travaillent à l’international. Etant donné qu’ils ne sont pas fournisseurs de drogues et qu’ils sont intermédiaires, ils exportent la drogue à l’international. Les cartels mexicains sont les plus puissants d’Amérique latine. Ils y font régner leurs lois et y ont des antennes un peu partout afin d’acheter de la drogue et de la transférer. Vers l’Europe, les Mexicains sont extrêmement actifs, bien qu’ils aient de la concurrence avec les Colombiens, car ils ont ce point d’entrée facile d’un point de vue culturel et linguistique qu’est l’Espagne. Ils ont également certains circuits en Afrique de l’Ouest mais c’est un peu différent : ils abordent la côte et déposent la drogue qui est prise en main par les organisations locales avant de transiter vers l’Europe. Finalement, tout se négocie entre acheteurs et vendeurs. C’est pour ça que dire « cartel » n’est pas le bon terme car cela inclue toutes les étapes de la production à la distribution. Je lui préfère le terme d’organisation criminelle transnationale (OCT), car ça sous-entend le fait que ces organisations dépassent largement le Mexique et ont des alliances avec d’autres organisations criminelles.

Concernant leur stratégie sur place, il n’y a pas à proprement parler de méthodes, hormis la violence la plus extrême pour que les populations aient peur d’eux. Les actes de violence au Mexique sont vraiment spectaculaires et abominables, incluant de la torture. On recrute des très jeunes qu’on dresse afin qu’ils deviennent de véritables "sicarios", c’est-à-dire des tueurs formatés pour être sans pitié. On les choisit au hasard dans la rue, on les kidnappe puis on leur fournit des gens qui n’ont aucun lien avec le crime. On leur demande ensuite d’exécuter des tortures affligeantes telles que découper leur tête au couteau ou les tuer au moyen d’un tournevis.

Que faire pour lutter contre eux ?

C’est très difficile car la guerre civile qui a lieu au Mexique depuis des années a été menée fermement par le gouvernement précédent qui a engagé l’armée pour récupérer les territoires perdus et notamment ceux près de la frontière. Cette guerre extrêmement sanglante a été perdue par le Président Felipe Calderon, qui est d’ailleurs tombé aux dernières élections. La politique d’affrontement qui a été utilisée à ce moment-là n’a eu aucun effet. Actuellement, c’est plutôt une politique de compromission avec les OCT. C’est-à-dire que l’on va acheter la sécurité des territoires aux OCT.

En réalité, il est extrêmement difficile de mener une guerre contre eux. D’autant plus que les gens des OCT sont mélangés à la population où la loi du silence prime. Toute personne qui va vouloir parler aux autorités est punie de mort dans d’affreuses souffrances, sa famille incluse bien entendu. De plus, parler aux autorités ne sert parfois à rien, étant donné qu’il y a un phénomène de corruption très développé au Mexique. C’est-à-dire que vous allez parler, mais le premier prévenu finalement sera peut-être l’OCT en question. 

Propos recueillis par Clémence de Ligny

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