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Somaly Mam : les leçons de la chute de l'icône de la lutte contre l’esclavage sexuel
©Reuters

Ouh la menteuse !

Somaly Mam : les leçons de la chute de l'icône de la lutte contre l’esclavage sexuel

Le scandale lié aux mensonges racontés par l'activiste cambodgienne Somali Mam sur sa vie relance le débat sur ces figures médiatiques ayant publiquement menti sur leur parcours. Entre satisfaction d'intérêts personnels et volonté de faire avancer une cause, les motivations du mensonge peuvent être complexes.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Atlantico : La semaine dernière, Newsweek révélait les mensonges de Somaly Mam, grande figure internationale de la lutte contre le trafic sexuel en Asie du Sud-est (principalement au Cambodge), au sujet de son histoire personnelle. Contrairement à ce qu'elle a pu dire et écrire dans son autobiographie The Road of Lost Innoncence, elle n'a jamais été victime de trafic sexuel. Qu'est-ce qui a pu motiver un tel mensonge ? Quel est le but/l'intérêt d'une telle démarche ? 

Pascal NeveuLa majorité des mensonges ont pour but, d’un côté, le souci de ne pas faire de mal à autrui, d’un autre côté, de se protéger d’un reproche, d’une punition. Dans le "ment-songe", il s’exprime tout un espace de rêves, de fantasmes, comme l’enfant qui rêve à un autre monde, qui transforme et rejoue sa journée écoulée, qui s’imagine, se projette dans un futur et une réussite qui lui sont propres, à partir de fans, de personnalités sur lesquels il se projette.

Somaly Mam voulait-elle devenir célèbre ? Qu’avait-elle pu observer enfant auprès de jeunes filles l’invitant à cette action ? Voulait-elle apporter une belle action humanitaire, telle Mère Thérésa ? Ou s’est-elle inventée une vie depuis son enfance, tels ces enfants qui s’imaginent que leurs parents ne sont pas leurs vrais parents et qu’ils ont été enlevés dès le berceau ? Seule elle peut nous apporter un début de vérité.

 

Néanmoins, l'action de Somali Mam a tout de même permis de sauver de nombreuses jeunes filles du trafic sexuel. Avoir eu recours au mensonge pour soutenir/appuyer une cause nuit-il à cette cause/à l'action menée ? Plus généralement, y-a-t-il des cas où le mensonge est tolérable ? 

Nul ne contestera que l’ONG qu’elle a fondée avec son ex-mari, et les actions internationales menées, reconnues et appuyées par les plus grandes personnalités du monde, ont permis de sauver et d’aider de nombreuses jeunes filles. Pensons à ces pauvres jeunes filles enlevées dernièrement au Nigéria.

Quand Machiavel rédige au XVIème siècle Le Prince, il dit clairement aux politiques que " La fin justifie les moyens ! " Même si pour des raisons de marketing et de communication, l’image est ternie quelques temps, la mémoire des gens est courte (voyez-le en politique). Surtout si l’action est irréprochable et noble, ce qui est le cas de cette ONG.

" Mensonge avoué à demi pardonné… " On passe à autre chose. C’est le sens du mensonge qui est pardonné… et surtout la mesure des conséquences. Car se rendre compte qu’un mensonge n’a fait de mal à personne, et au contraire, a permis de protéger des êtres, en facilite la compréhension et le pardon. Il ne s’agit pas d’excuser l’utilisation d’un mensonge a priori, sans en avoir entendu l’explication par le menteur, mais de rester humain… car le mensonge concerne également les animaux. Nous avons tous mentis, nous mentons tous, au minimum 2-3 fois par jour… et sans doute par pour sauver des vies.

 

Comment faire la distinction entre un mythomane occasionnel/opportuniste et un mythomane compulsif ? 

A contrario du menteur qui sait qu’il ment, le vrai mythomane n’a pas conscience de son mensonge. Personnalité souffrant d’un vide narcissique, le mythomane se ment à lui même, se coupe de la réalité en s’inventant très souvent une vie fantastique, en niant des vérités.

De la jeune femme s’inventant un viol dans le RER afin d’attirer l’attention sur elle, à Jean-Claude Romand qui, durant plus de 20 ans, s’inventera une vie de médecin, nous sommes plongés là dans une strate du mensonge pathologique qui ne sert que l’intérêt du menteur.

 

Que retient-on, en général, de ces figures d'héros déchus comme Somaly Mam ? La rédemption est-elle possible ? Comment ? 

Ce qui est certain, c’est que son mensonge n’a fait de mal à personne, au contraire.  Même si en France, plus de 55% de la population souhaiterait que le mensonge devienne un péché capital, que tous les grands philosophes le condamnent, et que toutes les religions le bannissent, sauf l’Islam qui le reconnaît s’il favorise la paix. Tout n’est pas que blanc ou noir dans la vie. Qui détient la vérité ? Quelles conséquences nocives ont eu ses mensonges ?

Somaly Mam en créant cette ONG a du faire montre de communication… comme tout publicitaire et comme tout politique. Prenez l’exemple d’un spot ventant un produit cosmétique : l’homme à blouse blanche, cité comme spécialiste, est-il réellement dans la vie médecin ou chercheur ? C’est là ou cette héroïne trébuche, sous le poids de ce qui devenait de plus en plus une mission.

Ce qui nous heurte aujourd’hui, c’est justement que Somaly Mam incarnait la jeune fille sur laquelle nous avions projeté tout notre désir humain d’aide. Elle vivait le destin de tous ces romans et films et se vengeait de la cruauté infligée. Son ex-mari l’a très bien exprimé : "Elle est devenue une grande actrice."

Mais qui a cru dans les héros ? Somaly Mam va payer le prix fort d’une prise de conscience collective : celle selon laquelle nous aimons les belles histoires qui se terminent bien, celles racontées par nos parents… celles au contenu parfois violent, que notre structure psychique d’enfant ne pouvait accepter.

Être humain c’est également comprendre le sens d’un mensonge, d’accepter nos faiblesses, le but de nos actes… et de mesurer sa sincérité. A elle de s’exprimer naturellement sans le poids du péché.

On risque de l’oublier… mais sans son mensonge, combien de jeunes filles auraient été sauvées ? Une fois de plus… à qui a-t-elle fait du mal ? A elle avant tout dorénavant.

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