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Sites de rencontre : l'effet néfaste des grilles d’évaluations amoureuses
©REUTERS/Francois Lenoir

Bonnes feuilles

Sites de rencontre : l'effet néfaste des grilles d’évaluations amoureuses

Instrument indispensable à toute gouvernance, forgé sur le modèle des pratiques des agences de notation financière, l’évaluation a étendu son empire à tous les domaines, tous les métiers, tous les instants, tout, vraiment tout, de la naissance à la mort. Et elle n’a cessé de prouver, de toutes les manières possibles, son inopérante bêtise et sa dangerosité. Extrait de "Derrière les grilles", de Barbara Cassin, publié chez Fayard (2/2).

Barbara  Cassin

Barbara Cassin

DIrectrice de recherches au CNRS, Barbara Cassin est philologue et philosophe. Auteur de nombreux ouvrages de philosophie, elle a notamment dirigé le Vocabulaire européen des philosophies (Le Robert/Seuil, 2004) et publié chez Fayard, Avec le plus petit et le plus inapparent des corps (2007).

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À l’évidence, l’existence et le succès des sites de rencontres reflètent une société de solitaires, seuls face à la constitution de leur réseau social et amoureux, vivants dans un espace temps limité où l’efficacité règne en maître : pas de temps à consacrer à une drague hasardeuse dans des bars devenus trop chers. Pas envie de se prendre une claque ou un vent, d’ailleurs on a même perdu l’habitude de regarder autour de soi : « J’ai découvert mon voisin sur Celib Paris, et vous ? » (slogan-affichage dans le métro de celibparis.com).

Ces sites montrent combien la consommation a pénétré les sphères les plus intimes : le rapport aux autres, avec la nécessité de se constituer immédiatement un cercle de relations important dès que l’on arrive quelque part :

Et le rapport à l’autre, avec le couple comme deux partenaires de consommation qui s’associent sur des loisirs partagés (...)

(Présentation d’un profil – meeticaffinity.fr)

Et quand on va jusqu’au bout, avec un cynisme de bon ton, on affiche que l’autre est un objet de consommation, mais en tenant compte de l’époque qui a renversé les rôles puisque c’est la femme qui est devenu le client, voire le prédateur : « au supermarché des rencontres, les femmes font de bonnes affaires » dit adopteunmec.com. La femme ne pense pas comme une femme – et comment d’ailleurs une femme pense-t-elle ? –, elle agit comme un mec.

Mais quant à l’évaluation, ce qui est le plus surprenant somme toute, ce n’est pas la présence de grilles, voire leur pléthore, mais bien leur absence. Les grilles n’étaient là que pour vous rassurer, pour vous autoriser à, comme le célèbre expert, le « sociologue Scwartz » de Meeticaffinity.fr, et comme la Sylvie qui prend care de vous, qui vous dit bonjour, vous envoie des mails et « vous accompagne dans votre recherche et vos rencontres ». À la différence de Meetic Affinity, bardé de grilles et dont l’expertise conseil justifie qu’on la paye, adopteunmec.com rend cela visible sans complexe.

Il suffit à adopteunmec.com d’instaurer trois filtres (photo, lieu, description) pour que l’on puisse définir ce qui nous convient et ce qui est convenable. Le lien social tient définitivement au choix du lieu de vie et à l’éducation. Les recettes sociales des élites se sont démocratisées : les codes sont intégrés au point d’être lus entre les lignes, la mise en scène de soi est publique, nous devenons de grands mondains capables de nous mettre en scène sur l’espace public, pour plaire et conquérir.

Une nouvelle compétence pour accroître notre puissance sociale, ou de quoi nous cloisonner encore un peu plus ?

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté

Dont le regard m’a fait soudainement renaître,

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

À une Passante, Charles Baudelaire.

 

Une femme ! c’est une partie de plaisir ! Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une : voilà une belle nuit qui passe ? Et ne serait-ce pas un grand écolier en de telles matières que celui qui baisserait les yeux devant elle, qui se dirait tout bas : « Voilà peut-être le bonheur d’une vie entière », et qui la laisserait passer ? (Elle sort.)

OCTAVE, seul. – Tra, tra, poum ! poum ! tra deri la la.

Les Caprices de Marianne, Alfred de Musset.

Serait-ce qu’après tout nous avons le choix ?

Extrait de "Derrière les grilles - Sortons du tout-évaluation", de Barbara Cassin, publié chez Fayard, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici

 

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