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Sénégal : "Les jeunes sont très politisés et pourraient se lancer dans un "printemps" révolutionnaire"
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Wade is the problem ?

Sénégal : "Les jeunes sont très politisés et pourraient se lancer dans un "printemps" révolutionnaire"

La candidature d'Abdoulaye Wade à la présidentielle sénégalaise a finalement été validée par le Conseil constitutionnel. Dans les rues de Dakar, les manifestations et les violences se multiplient pour dénoncer la dérive mégalomane du vieux président de 85 ans. Bras de fer tendu dans un pays pourtant habitué aux règles du jeu démocratique.

Philippe Hugon

Philippe Hugon

Philippe Hugon est directeur de recherche à l'IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques), en charge de l'Afrique. Professeur émérite, agrégé de Sciences économiques à l'université Paris X, il vient de publier son dernier livre Afriques - Entre puissance et vulnérabilité (Armand Collin, août 2016). 

 

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Atlantico : La candidature d’Abdoulaye Wade a finalement été validée par le Conseil constitutionnel, malgré les mobilisations de nombreux Sénégalais. Le président, âgé de 85 ans, est parvenu à modifier la Constitution pour prétendre à un troisième mandat. Pourquoi ce refus de quitter le pouvoir ?

Philippe Hugon : Abdoulaye Wade est quelqu’un de très âgé. A plus de 85 ans, il a fait ce que font d’autres chefs d’Etat en Afrique. Lorsqu’il s’est présenté pour la seconde fois à la présidence, il a lancé une modification de la Constitution qui lui permet de se présenter de nouveau pour la troisième fois. Cette fois-ci, pour un mandat d’une durée de sept ans au lieu de cinq, là aussi grâce à une modification de la Constitution.

Certains responsables du Conseil constitutionnel sont des proches de Wade et n’ont pas cherché à s’opposer à lui. Il y a là un bras de fer entre ce clan et les principaux opposants qui dénoncent ces mesures. Actuellement, Abdoulaye Wade a largement perdu en légitimité dans sa prétention à un nouveau mandat.

Son bilan économique n’est pas trop mauvais. Sous sa présidence, il y a eu des avancées dans ce domaine. Il y a eu une amélioration de la situation sociale, de l’accès à l’éducation, malgré ce que présentent ses détracteurs. On a par contre constaté d’énormes dérives en ce qui concerne l’indépendance de la justice ou la légitimité politique.

Ce sont surtout les populations urbaines qui lui sont opposées. Il bénéficie cependant d’appuis au sein de la zone rurale, majoritaire dans le pays. Il est également très proche de la confrérie mouride qui joue un rôle très important sur le plan économique mais aussi sur le plan politique. Des responsables religieux sont aussi de son côté.

Malgré tout cela, il est particulièrement difficile d’évaluer les intentions de vote des Sénégalais. Il n’existe aucun vrai sondage. Il est certain qu’il a en tous les cas un vrai soutien au sein de la population.

Abdoulaye Wade risque-t-il de fausser l’élection et de se permettre des dérives afin d’être réélu, quel qu’en soit le prix ?

Il y a une tradition démocratique au Sénégal. Les différents chefs d’Etat avant Abdoulaye Wade ont accepté le verdict des urnes. Là, il semblerait qu’il ait réellement une volonté de s’accrocher au pouvoir. Il y a déjà eu des dérives lorsqu’il a voulu transmettre le pouvoir à son fils. Des formes de mégalomanie évidente sont apparues, au travers de la mise en place d’une statue à son effigie à Dakar par exemple.

Il est donc tout à fait possible, même s’il a été jusqu’ici assez respectueux des règles démocratiques, qu’à la fin de ce mandat, avec l’âge venant, il se laisse tenter par des atteintes au jeu démocratique. C’est difficile au Sénégal car il y a toujours eu une forte tradition de débat public et de respect du vote citoyen.

Il a été régulièrement accusé de tricheries, comme dans toute élection africaine. Je crois que la critique principale qui lui a été faite touche aux questions d’indépendance de la justice et de manipulation de la Constitution. Dans les résultats des urnes, nous ne sommes pas dans le cas de la Côte d’Ivoire malgré l'apparition de cette crainte nouvelle.

L’opposition est particulièrement divisée. Il n’y a pas de leader du Parti socialiste unifié comme on a vu à l’époque d’Abdou Diouf ou de Léopold Sédar Senghor, les précédents présidents. L’annulation par le Conseil constitutionnel de la candidature de Youssou N'Dour est regrettable car c'est une personnalité populaire. Mais difficile de dire si c’est le fait d’une volonté de M. Wade ou s'il s'agit d'une réalité constitutionnelle.

On ne peut pas parler de dictateur pour qualifier M. Wade. Avec l’âge et une mégalomanie marquée, il devient peut-être plus autoritaire. Mais parler de dictateur ne correspond pas à la réalité, malgré les dérives.

Doit-on craindre une montée de la violence au cours des manifestations de l’opposition dans les semaines qui viennent ?

Rien de comparable à ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire, c’est certain. Par contre, il peut effectivement y avoir des violences. Le Sénégal n’est pas très éloigné du monde arabe et les événements qui ont eu lieu au cours de l’année précédente au-delà du Sahara ont marqué les esprits. La jeunesse urbaine, notamment à Dakar, a peu de perspectives en termes d’emploi et pourrait se mobiliser en rêvant de son propre "printemps" révolutionnaire. Les jeunes Sénégalais sont très politisés.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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