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Revenus du Front national : "pourquoi nous avons décidé d'adhérer au parti avant de rendre notre carte"
©Reuters

Bonnes feuilles

Revenus du Front national : "pourquoi nous avons décidé d'adhérer au parti avant de rendre notre carte"

C’est l'histoire d'une désillusion. Nadia et Thierry Portheault, elle commerciale, lui chauffeur routier installés dans le Sud, sont séduits par Marine Le Pen et adhèrent au Front national. Seulement Nadia est Algérienne. Insultés et menacés, Nadia et Thierry vont finir par rendre leur carte. Extrait de "Revenus du Front", publié chez Grasset (2/2).

On se disputait souvent à cette période. J’ai même menacé de le quitter. Je venais d’accoucher. Thierry passait toute la semaine à conduire, je ne le voyais jamais, et le week-end il collait ! En plus, pour le Front national ! Ça ne me plaisait pas du tout. Je lui ai dit : « D’accord, il y a des problèmes, mais ce n’est pas une raison pour aller au FN, chez les fachos. » Je me souviens encore de ma tête en 2002, quand Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour… J’avais quinze ans et on était tous terrifiés. Je pensais que ma famille allait être expulsée, comme dans le sketch de Jamel Debbouze : « On va tous mourir ! » Au lycée, ma professeur d’espagnol riait jaune : « Moi c’est bon j’ai aussi une carte d’identité espagnole, je peux m’en sortir, mais toi ou toi, avec ton nom, c’est pas gagné, tous dans la pirogue… » Puis j’ai participé à des manifestations contre le CPE et j’ai fréquenté les rassemblements de la CGT. Avec des amis, on est allés marcher contre le FN. C’est fou quand on y pense, d’être capable de manifester contre le père puis de militer pour la fille… Mais Marine arrive à faire les deux : prendre la suite et vous faire croire qu’elle est totalement différente.

Thierry n’arrêtait pas de me dire : « Marine, c’est autre chose. » Je lui répondais : « Quand même, c’est la fille à son père ! » En plus, le FN l’exploitait. La dame de Villeneuve habitait à côté de chez nous, mais ne nous a jamais invités, juste pour boire un verre et faire connaissance. Thierry passait prendre les affiches et partait coller tout seul. Un jour, il a surpris une réunion avec d’autres militants, cinq ou six membres de la section… À laquelle il n’avait pas été invité. Lui ne voyait jamais personne. On s’en servait juste pour faire le larbin. Je lui disais : « Ils t’utilisent et ils font leurs réunions de fachos entre eux. Ils ne te disent pas tout. »

Politiquement, j’étais perdue. En 2007, j’ai voté blanc. J’aimais bien Ségolène Royal, j’avais envie de voter pour une femme, elle disait des choses qui me plaisaient sur le social, mais lors du débat de l’entre-deuxtours face à Sarkozy, j’ai vu qu’elle ne tenait pas la route. Cette histoire de faire raccompagner les femmes policières chez elles, c’était ridicule… Sarkozy l’a démontée. Mais cinq ans plus tard, les problèmes étaient toujours là, en pire. Sarkozy a fait beaucoup pour les riches, mais pour les pauvres ? Hollande, quand il parle, je n’arrive pas à tenir jusqu’au bout. Il est monotone, je ne comprends pas tout, je bâille. Et puis, je n’approuve pas les emplois aidés.C’est à cause de ça que j’ai perdu mon boulot. Je travaillais comme fonctionnaire pour la région Midi-Pyrénées, qui est à gauche. On distribuait des repas aux personnes âgées et isolées de plusieurs communes. J’aimais ça. Le contact, rendre service. Mais j’étais en contrat à durée déterminée. Un jour, on m’a demandé de former une autre femme. J’ai appris qu’elle allait me remplacer. Elle venait d’être embauchée en « contrat aidé », ceux auxquels on a droit après deux ans de chômage. On me licenciait pour embaucher une chômeuse !

Comme je ne retrouvais pas de travail, on en a profité pour faire nos enfants. Mais c’était dur ; passer d’un métier où l’on est en contact avec les gens à cette vie, seule, à la maison, entre deux couches et deux biberons. Thierry n’était jamais là. J’avais besoin de le voir et de prendre l’air. C’est peut-être pour ça que j’ai accepté, quand il m’a proposé d’aller un soir à une galette des rois du FN. Par curiosité, pour être avec lui et surtout pour sortir. On venait d’emménager à Toulouse, toujours en Midi-Pyrénées. C’était la réunion des adhérents. Il devait y avoir cent à deux cents personnes. Je me demandais s’il y aurait des crânes rasés, mais non… Surtout des vieux bourgeois. On a dû payer 15 ou 20 euros par personne pour manger un bout de frangipane, dans un restaurant pas terrible, tenu par un militant du FN, qui était aussi le trésorier. J’ai trouvé ça limite. À la sortie, des jeunes brandissant des drapeaux français nous demandent de donner de l’argent dans une boîte « pour le FN31 ». Thierry avait déjà glissé une pièce. J’ai dit : « Non merci, mon mari a déjà donné. » Le jeune m’a répondu : « Ils disent tous ça ! » J’avais l’impression d’être rackettée.

Thierry continuait à me parler de Marine Le Pen, à me dire qu’elle était différente de son père. Il m’a fait lire À contre f lots, son autobiographie. Là, j’avoue que j’ai changé de regard sur elle. En découvrant combien elle avait souffert à cause de son nom. Un peu comme moi à l’école. Et puis, c’est une mère. J’ai beaucoup aimé la scène où elle essaie de répondre à une interview enfermée dans les toilettes, pendant que ses petits courent et crient autour d’elle. Elle est humaine. J’aimais bien sa proposition sur le « congé parental », qu’elle veut faire passer de 385 euros par mois à l’équivalent d’un SMIC, tout en valorisant les femmes qui élèvent leurs enfants. Je ne sais pas où elle trouvera l’argent, mais sur le moment ça m’a paru séduisant…

Extrait de "Revenus du Front", de Nadia et Thierry Portheault, aux éditions Grasset, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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