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Retour aux sources du macronisme : quand Barack Obama éclaire (involontairement) les ambiguités du méa culpa d’Edouard Philippe
©PHILIPPE LOPEZ / AFP

Synthèse du Grand Débat

Retour aux sources du macronisme : quand Barack Obama éclaire (involontairement) les ambiguités du méa culpa d’Edouard Philippe

Dans son intervention de ce 8 avril, Edouard Philippe a pu lancer le coup d'envoi de la prise en compte des aspirations des Français exprimées au travers du Grand débat. Quatre points ont ainsi été listés; la nécessité de baisser la fiscalité ainsi que les dépenses publiques, le besoin de répondre à l'isolement de certains territoires (déconcentration), une exigence démocratique, et enfin l'urgence climatique.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Dans quelle mesure cette présentation des conclusions du Grand débat peut-elle finalement correspondre au macronisme des origines, tout en présentant un mea culpa concernant la forme prise par celui-ci ? 

Edouard Husson : Faut-il rire ou faut-il pleurer? Tout ce bruit, pour aussi peu de propositions concrètes ? La nécessité de baisser les impôts? C’est la première revendication des Gilets Jaunes ! Combien de coups de matraque, de grenades lacrymogènes et de tirs de “Lanceurs de balle de défense” (on admire l’euphémisme) aura-t-il fallu, combien d’yeux perdus et de mutilations diverses pour arriver à faire dire au Premier ministre qu’il est urgent de baisser les impôts? La baisse des impôts et de la dépense publique, c’est le discours fondateur des Gilets Jaunes ! Fallait-il les centaines de millions dépensés pour un ordre public d’ailleurs mal assuré, les pillages, le manque-à-gagner de tant de commerçants, pour découvrir qu’il y a un problème de recentralisation et de déshumanisation des services de l’Etat sous l’effet de la numérisation? C’est au bout de vingt-et-un samedis de manifestation sur tout le territoire français que le gouvernement découvre la France périphérique, les territoires non connectés, les ravages de la fermeture des bureaux de poste, du démantèlement des voies de chemins de fer locales? Combien y aura-t-il fallu de pancartes RIC brandies, de pétitions signées, de Gilets Jaunes placés en garde à vue arbitraire pour que Monsieur Edouard Philippe découvre que les Français ont le sentiment de ne pas être écoutés? Tout ceci représente un immense gâchis, un complet manque d’efficacité de la part d’un gouvernement qui ne parle que de bonne gouvernance et d’efficience et fait la leçon au monde entier. Le macronisme a consisté à vouloir abandonner une partie de la France à son sort tandis que l’on renforçait le capitalisme de connivence et les déclarations fracassantes sur le sauvetage de la planète, bien loin de l’écologie pratique et efficace que mettent en oeuvre entrepreneurs et territoires qui cherchent à survivre malgré le matraquage fiscal, le contrôle tatillon de l’Etat, les oukases bruxellois et les décisions lointaines des marchés. La crise des Gilets Jaunes, c’est le rappel à la réalité par une société, un peuple qui n’acceptent pas d’être abandonnés. Il aurait fallu dissoudre l’Assemblée. C’était la seule réponse à la crise. Emmanuel Macron en serait sorti grandi. Tout le reste n’est que simulacre de démocratie. 

Le 6 avril dernier, Barack Obama a déclaré à Berlin : "En 2019, l’Europe a atteint à certains égards le summum du bien-être humain" (...) "Collectivement en Europe, à l'heure actuelle, vous pouvez probablement constater en moyenne le niveau de vie le plus élevé dans l'histoire de la planète."(...) "Plus riche, plus éduqué et en meilleure santé". Ne peut-on pas voir ici l'expression d'une même approche que celle du macronisme à l'issue du Grand débat, celle d'une France qui va bien et qui ne justifierait que des ajustements à la marge ? N'est-ce pas précisément cette vision qui est à l'origine de la fracture du pays ? 

Il est certain qu’envisager l’Europe depuis Berlin permet de penser qu’elle va bien. Dommage que ce grand politique qu’est Barack Obama n’ait plus l’instinct qui lui a permis d’être élu président des Etats-Unis en 2008. C’est en Grèce qu’il faut aller pour comprendre de quoi est capable l’élite européenne continentale quand elle a décidé de broyer une société rétive à ses directives et abandonnée par ses élites. Ce sont ces millions de destins brisés en Europe du Sud qu’il faudrait écouter. Pourquoi Obama n’est-il pas venu sur les ronds-points, rencontrer des Gilets Jaunes. Il aurait vu, effectivement, que l’Europe continentale vit encore de son capital en train de fondre, de son système d’éducation secondaire forgé avant 1968 et consciencieusement détruit par des générations d’idéologues de l’éducation et de sociologues qui ont prétendu faire du ressentiment social une science. Mais Barack Obama fait désormais partie de la “superclasse” (D. Rothkopf). Il ne voit plus ce peuple qu’il fréquentait quand il était un jeune militant à Chicago. Vous avez raison, tout le problème de nos élites vient de ce qu’ils regardent les peuples du haut d’un avion, confortablement assis en classe First ou depuis le confort de bureaux capitonnés dans les capitales politiques et financières. Lorsqu’Emmanuel Macron s’est déplacé pour le grand débat, ses auditoires étaient soigneusement choisis; la sécurité mise en place était telle que personne ne pouvait l’approcher. regardez comme l’Elysée, désormais, est coupé du monde, tous les samedis. Vu de haut et de loin, le peuple, classes populaires et classes moyennes, n’a besoin que d’ajustements à la marge. Sans mauvais jeu de mots, tout est question de macro-économie. Du moment que les statistiques globales prouvent que le pays reste riche, globalement, tout va bien. On ne comprend pas la violence de la répression du mouvement des Gilets Jaunes si l’on ne saisit pas la rage, plus ou moins dissimulée, de tous ceux qui ne supportent pas que les individus des statistiques aient soudain un visage, un nom, une histoire qui contredit le discours lisse des statistiques officielles. Il n’est pas si étonnant que l’on ait autant laissé la police viser à la tête les Gilets Jaunes: un peuple qui pense, vous n’y pensez pas...

Si cette conclusion du Grand débat a pu aboutir à une forme de mea culpa d'Edouard Philippe concernant la méthode, le risque d'une vision globale d'une France "qui va bien" n'est-il pas de rester aveugle face aux difficultés, pourtant réelles, des Français ?

On se croirait sous Louis-Philippe, sans mauvais jeu sur les noms. Le suffrage est théoriquement universel mais il ne compte pas. La question, c’est de savoir quelle est l’amplitude du cercle des décideurs. Nos dirigeants ont une sorte de régime néo-censitaire dans la tête. Et, comme sous la Monarchie de Juillet, l’élargissement du “suffrage” est un casse-tête. Le mouvement En marche avait permis d’accoler au cercle des hyperéduqués progressistes un certain nombre de membres des classes moyennes supérieures. On ne leur a pas vraiment donné la parole ni écouté leurs avertissements quand ils faisaient remonter des mécontentements du terrain. Est venu le soulèvement des Gilets Jaunes. Pendant quelques jours, début décembre, le pouvoir a cru qu’il allait y passer. Il a lâché 10 milliards et organisé la Grand débat. Un grand débat qui n’en est pas vraiment un. Quand Chantal Jouanno a voulu faire respecter les règles du débat public, elle a été victime d’une manipulation honteuse: le gouvernement a dénoncé le salaire qu’il avait lui-même décidé de lui attribuer. Mais il ne fallait pas de vrai débat et donc il fallait faire taire une femme politique honnête, qui croit à l’état de droit. Une vraie centriste, qui plus est ! Le grand débat, aussi encadré ait-il été, a permis de faire remonter un certain nombre de contributions. Mais il s’est agi d’opinions formulées par des gens qui ont facilement accès à des ordinateurs et qui ont une certaine habitude de s’en servir. Ce Grand Débat ne tient pas compte de la fracture numérique !  Le gouvernement est sans doute arrivé aux limites de ce qu’il juge acceptable comme élargissement du suffrage “néocensitaire”. Il a refusé la dissolution de l’Assemblée Nationale. On est donc arrivé aux limites de l’exercice consistant à consulter la population.

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