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Réponse du président Hollande à Karl Marx
©Reuters

Correspondances d'outre-tombe

Réponse du président Hollande à Karl Marx

Après avoir imaginé ce que Karl Marx aurait pu être tenté d'écrire à François Hollande ("vous me désespérez") l'économiste Jean-Paul Betbeze nous livre en exclusivité la réponse du Président français, bien embêté par l'héritage sclérosant laissé derrière lui par l'auteur du Capital.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

Voir la bio »

Cet article a également été publié sur le site de Jean-Paul Betbeze

Monsieur l’animateur de la Première internationale,

Vous dites que je vous désespère, ceci est réciproque. J’écris en effet à l’auteur de l’Adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs de 1864, pour bien montrer qu’un siècle et demi a passé depuis. Je n’ai jamais été marxiste, le Parti socialiste n’est pas un parti ouvrier, et je comprends de plus en plus pourquoi. Vous m’envoyez des phrases assassines, plus les menaces des « frondeurs ». Mais ces phrases ne sont guère que des mots sans contenu et les « frondeurs » ne sont guère que des élus inquiets de ne plus l’être, quand ils devront expliquer que la crise est toujours là – et que le vrai courage est de « changer le monde », pour vous citer.

Lire également : Lettre de Karl Marx à François Hollande

Car le monde a changé, à mille lieues de vos concepts et de vos prévisions, et aussi de ce que je croyais moi-même quand je faisais campagne – je l’avoue. Mais on voit ce que sont devenus ceux qui vous ont suivis sans changer : responsables de tueries de masse d’un côté, à l’origine d’une ploutocratie que les capitalistes n’auraient pu concevoir d’un autre. A tel point qu’on a dû inventer le mot de kleptocratie (pouvoir des voleurs) pour parler de Chine ou de Russie. Les pays dits communistes sont devenus les plus capitalistes, avec tous les excès de ces deux systèmes. Votre Capital parle d’un monde qui n’a pas vraiment existé, avec ses simplifications extrêmes, soumis à une logique qui ne s’est nulle part vérifiée. C’est une idéologie, bien écrite souvent, exaltante parfois, d’où son succès, mais qui n’interprète ni la réalité économique et sociale, ni son devenir. Elle aide à comprendre certes, elle séduit beaucoup et trompe plus encore.

Aujourd’hui, votre lettre poursuit dans cette veine. Oui, je pense désormais que l’économie libérale est plus efficace que l’économie socialiste, à condition d’être constamment régulée, surveillée, encadrée. Bien sûr, je préférerais gérer en France une économie plus souple, plus réactive, plus confiante, avec moins de règles et de seuils sociaux, avec un dialogue social qui ne soit pas un affrontement codifié, venu d’une lutte des classes d’un autre âge – le vôtre. Car une flexibilité mutuellement favorable serait possible, précisément, si les « partenaires sociaux » n’étaient pas tant imprégnés de vos analyses. Les difficultés du socialisme d’aujourd’hui en France, les lenteurs des changements, avec leur énorme coût économique et social, avec des salariés crispés sur leurs positions qui affaiblissent leurs patrons jusqu’à les faire disparaître, quitte à ce qu’une entreprise étrangère les dirige, quitte à ce que leurs collègues en emploi payent pour les chômeurs ainsi créés : c’est en grande part votre responsabilité. Oui, je vous le dis, ce n’est pas le capitalisme et ses travers qui sont le vrai problème pour la France, pas tant les sociaux-traitres que vous haïssez que la sclérose venue de la rencontre d’un marxisme sans finesse et d’un capitalisme sans vision économique et sociale, l’un reflétant l’autre et l’affaiblissant. La société bloquée est à moitié votre enfant.

Alors, pour avancer, autrement dit ne pas tomber, il faut parler plus clair et payer. Oui il faut parler plus clair, en disant que « la finance sans visage » peut en trouver un, plus acceptable, si elle est plus et mieux suivie. Vous ne m’avez pas du tout compris, mais il est vrai qu’alors je ne pouvais pas en dire plus ! Oui il faut « payer » les salariés du public pour qu’ils continuent à me réélire, même si ceci vous ennuie. Oui il faut « payer » les syndicats pour qu’ils continuent à jouer le jeu d’encadrement et d’ajustement social en acceptant, le plus souvent, le prix social à payer, autrement dit à faire payer, aux salariés qui doivent s’ajuster et oublier une bonne part de leurs « avantages acquis ».

Bien sûr, c’est de la realpolitik ! Mais comment gérer autrement ce qui est en bonne part votre héritage ? Je suis donc en charge de désidéologiser la société française, elle qui n’aime rien tant que les idées, sans trop savoir si elles sont vraies et donc d’autant plus dangereuses. Je cherche donc à démarxiser la France, pour la faire aller vers l’économie sociale de marché, comme on dit en Allemagne. Seulement ensuite, une fois réélu, je pourrai réduire le nombre de salariés du public, ces « exploiteurs des salariés du privé » comme vous dites. Mais c’est mon prochain secret, contre cet « Etat sans visage », et qui coûte si cher.

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