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Photo d'illustration // Un samouraï.
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Bluff ou front républicain ?

Régionales : se faire hara-kiri ou permettre l’accession du FN au pouvoir, comment le soir du 1er tour sera l'épreuve de vérité pour le PS

"Nous ferons tout pour empêcher le FN de gagner", martèlent les responsables socialistes à propos des élections régionales qui auront lieu le 6 décembre prochain. Une position de principe qui pourrait coûter cher au PS, après les "plans sociaux" qui ont suivi les déconfitures des départementales et des municipales.

Julien Gonzalez

Julien Gonzalez

Julien Gonzalez est l'auteur pour le think tank Fondapol de "Trop d’émigrés ? Regards sur ceux qui partent de France" où il s'intéresse aux raisons et aux coûts de l'émigration des Français.

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Laurent de Boissieu

Laurent de Boissieu

Laurent de Boissieu est journaliste politique au quotidien La Croix et fondateur des sites France-politique.fr et Europe-politique.eu.

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André Bercoff

André Bercoff est journaliste et écrivain. Il est notamment connu pour ses ouvrages publiés sous les pseudonymes Philippe de Commines et Caton.

Il est l'auteur de La chasse au Sarko (Rocher, 2011), Qui choisir (First editions, 2012), de Moi, Président (First editions, 2013) et dernièrement Bernard Tapie, Marine Le Pen, la France et moi : Chronique d'une implosion (First editions, 2014).

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Atlantico : A l'issue du premier tour, trois scénarios sont envisageables par le PS : premièrement se maintenir quoi qu'il arrive, quitte à faire perdre la droite par dilution des voix et permettre au FN de l'emporter au second tour. Ensuite le désistement en faveur de la droite, hypothèse qui ampute néanmoins toute éventualité de conserver des postes. L'hypothèse d'une fusion des listes droite-gauche étant -pour le moment - rejeté par les candidats des deux bords. Selon vous, laquelle des deux hypothèses vous semblent la plus plausible pour le parti socialiste, et quels problèmes chacune des deux positions peuvent-elles soulever ?

André Bercoff : Ce qui est certain, c'est que les socialistes ne jouent plus les régionales : ils misent désormais sur la prochaine élection présidentielle, et ils laisseront donc passer ce tour. A mon sens, leur stratégie actuelle se bornera à amoindrir les pertes. 

C'est en ce sens que je vois plutôt un positionnement au cas par cas, en fonction des résultats in vivo du 1er tour en fonction des écarts de voix de chacune région. car il faut bien entendre que certes, si le PS se maintien et que le Front national l'emporte, cela pourrait leur être reproché. Mais d'un autre côté, les socialistes voient bien le risque de disparaître entièrement des régions, de ne plus avoir un seul conseiller régional...

Mais je vous rappelle qu'il y a un autre danger : celui que les consignes de vote ne soient pas reprises par les électeurs -ceci étant pour la gauche comme pour la droite. Dans une très grande majorité je suis convaincus qu'ils ne les suivront pas. Comment les électeurs de gauche en région PACA pourraient-ils voter au deuxième tour pour Christian Estrosi, qui a tenu un discours très droitier ? Et plutôt que de prendre le risque de ce terrible désaveu, les socialistes préféreront sans doute laisser le choix à leurs électeurs pour cette région.

Nous avons tous observé le virage à 180° du gouvernement en matière de sécurité intérieure. Attendons-nous à d'autres virages similaires, comme pour les régionales sur le front républicain contre le Front national. Le pragmatisme jouera désormais infiniment plus que l'idéologie. Cela me semble évident. Regardez comment, suite aux attentats du 13 novembre, le gouvernement n'a pas hésité à appliquer des mesures qui les faisaient hurler auparavant ! Car celles-ci étaient demandées par la droite et l'extrême droite...

Julien Gonzalez : Quel est l’intérêt réel du duo exécutif Hollande-Valls ? Le fait qu’une, deux, voire trois régions passent au Front national serait-il imputé en priorité au gouvernement ? Très difficile à dire, tout dépend des choix qui seront faits entre les deux tours.

Imaginons – comme les sondages le laissent suggérer pour les régions Nord-Pas-de-Calais-Picardie et Provence-Alpes-Côte d’Azur par exemple – que la gauche gouvernementale arrive troisième et nettement distancée et que le PS décide de se retirer au deuxième tour. En cas de victoire des Républicains, Hollande et Valls pourront se poser en remparts démocrates à la menace populiste mais affaibliront considérablement la gauche dans les territoires (ressources financières, postes de collaborateurs d’élus, influence politique locale).

Autre cas de figure, la fusion des listes en un "Front républicain" (qui me parait très improbable) permettrait à la fois de fermer la porte des régions au FN et de "limiter la casse" électoralement, en conservant des conseillers régionaux et même, pourquoi pas, des vice-présidents. Mais cela implique d’innombrables questions. Par exemple, sur quelles bases les imaginer, sachant que la liste "républicaine" irait potentiellement du Front de Gauche à l’aile droite des Républicains ? En cas de victoire finale, quelle majorité gouvernerait la région ? C’est le retour de la IIIème République à l’échelle d’une région, on a peine à y croire !

Enfin, à bien y réfléchir, l’éventualité de victoires FN dans certaines régions n’est pas dénuée de tout avantage. Premièrement, cette configuration donnerait un argument de poids à Hollande pour s’imposer, vis-à-vis de ses partenaires politiques, comme le candidat unique de la gauche en 2017, avec une menace d’un nouveau 21 avril qui deviendrait imminente. Deuxièmement, elle serait source de nouvelles fractures au sein de la droite, déjà passablement déboussolée. En mitterrandien averti, François Hollande doit bien avoir ça dans un coin de sa tête…

Laurent de Boissieu : Examinons successivement ces trois hypothèses, qui non seulement possèdent chacune des avantages et des inconvénients, mais aussi présentent des conséquences différentes à court ou long terme. Auparavant, soulignons toutefois que la droite LR-UDI peut potentiellement être également confrontée à ce dilemme en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. Même si c’est effectivement pour le PS que la question va sans doute se poser au soir du premier tour dans de nombreuses régions, avec des listes arrivées en troisième position derrière celles de droite et d’extrême droite : Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Bourgogne-Franche-Comté et Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine.

Le maintien des listes PS constituerait l’hypothèse la plus classique. Elle pourrait notamment se justifier si l’addition des listes de gauche (PS, EELV, PCF) dépasse nettement la liste LR-UDI. L’avantage serait de conserver des élus au conseil régional. L’inconvénient serait de probablement porter directement la responsabilité d’une victoire du FN, une triangulaire étant la configuration qui lui est la plus favorable. D’autant plus qu’additionner les listes de gauche du premier tour revêt en réalité un caractère artificiel, car les reports de voix de l’opposition de gauche vers le PS n’étaient pas bons dans les précédents scrutins. Quoi qu’il en soit, en déclarant que "tout devra être fait" pour empêcher le FN de gagner une région, le premier ministre Manuel Valls a d’emblée écarté cette idée.

La seconde hypothèse, celle de la fusion – même "technique" et non programmatique – des listes de droite et de gauche afin d’opposer un "front républicain" au Front national, semblerait la meilleure solution à court terme. D’une part, c’est celle qui permet d’opposer le rassemblement le plus large. D’autre part, elle permettrait au PS de conserver des élus. À long terme, en revanche, cette hypothèse renforcerait le FN dans sa posture de seule alternative face au "système" ou à la "caste". De fait, Marine Le Pen s’est déjà déclarée "très heureuse" d’une telle perspective. Reste que Nicolas Sarkozy l’a de toute façon écartée.

La troisième hypothèse, le retrait, se présenterait comme un compromis entre les deux autres, afin d’éviter une triangulaire sans parallèlement nourrir le discours populiste contre l’"UMPS" ou l’"LRPS". Son grand inconvénient pour la gauche serait de laisser pendant toute la durée d’une mandature la droite et l’extrême droite face à face au sein du conseil régional. Enfin, bien que cette hypothèse semble à quelques jours du scrutin la plus probable, elle pourrait se retourner contre ses concepteurs : une victoire acquise en duel, avec plus de la moitié des suffrages exprimés, aurait pour le FN une force symbolique bien supérieure qu’en triangulaire.

Suite aux attentats de Paris, le gouvernement s'est montré uni derrière François Hollande et Manuel Valls. Cette unité ne risque-t-elle pas de voler en éclat en fonction des résultats et des choix qui seront faits au soir du premier tour ? 

Julien Gonzalez : Au-delà de l’émotion immédiate, je pense que nous n’imaginons pas l’impact qu’auront, à plus long terme, les attentats du 13 novembre sur la population française. Le rapport à l’autorité, à la responsabilisation individuelle, au respect d’un "commun" national, nombre d’électeurs seront durablement ébranlés dans leurs convictions, celles qu’ils croyaient pourtant solidement ancrées. Beaucoup découvrent, effarés, que la bienveillance républicaine, l’humanisme pénal, le paternalisme d’État – soit une partie des marqueurs idéologiques de la gauche – peuvent produire des monstres. "Combien de Merah dans les bateaux qui arrivent en France ?" demandait Marine Le Pen après les tueries de Toulouse en 2012. Les massacres du 13 novembre lui répondent : au moins deux. Le gouvernement est favorable à la déchéance de nationalité pour les binationaux, même nés Français ? Rappelons-nous l’effroi de nos élites politico-médiatiques après le discours de Grenoble de Sarkozy en 2010 !

Des voix dissonantes (comme celle de Pouria Amirshahi) se font déjà entendre sur l’état d’urgence et le virage sécuritaire. Après la conversion du gouvernement à une ligne social-libérale sur les questions économiques (Pacte de responsabilité, CICE, etc.), il est évident qu’un espace à la gauche du PS se libère. Ajoutez à cela une déroute aux régionales et tous les ingrédients sont réunis pour de nouveaux psychodrames internes au parti.

A l'issue des élections européennes, municipales et départementales, le Parti socialiste avait déjà dû se résoudre à des "plan sociaux" en internes... Sur le plan financier, les conseillers régionaux doivent reverser une partie de leurs indemnités aux fédérations. Peut-on estimer les pertes financières à venir pour le PS ? Comment le Parti socialiste pourra-t-il les résorber ?

Julien Gonzalez : Les pertes financières peuvent être non négligeables. Les ressources sont employées pour la propagande électorale, les recrutements de collaborateurs dans les fédérations, etc. Après des défaites électorales – qui, comme vous le mentionnez dans votre question, s’accumulent depuis 2012 pour le PS – il est difficile pour une formation de combler les pertes, le financement de la vie politique étant très strictement encadré, avec des montants plafonnés concernant les dons de personnes physiques ou morales.

Nous avons tous à l’esprit l’épisode du "Sarkothon" suite à l’invalidation des comptes de campagne de Nicolas Sarkozy par le Conseil constitutionnel et la vente du "Paquebot" du FN, siège historique du parti situé à Nanterre, pour résorber la chute des financements publics liée à la défaite à la présidentielle de 2007. Les options sont peu nombreuses.

Plus largement les tensions entre les différents courants qui traversent le PS ne risquent-ils pas d'être réactivés dimanche soir ?

Laurent de Boissieu : Les lendemains de défaite électorale sont toujours des moments de turbulence et de contestation politiques. Malgré le contexte des attentats, cette constance sera certainement cette fois renforcée par le délicat dilemme auquel sera confronté le PS dès dimanche soir. Avec éventuellement une coupure entre la direction nationale et des acteurs locaux. En Provence-Alpes-Côte-d’Azur comme en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, de discrets pourparlers, bien entendu non confirmés par les intéressés, auraient ainsi débuté entre la droite et la gauche. Dans la région où se présente Marine Le Pen, ces pourparlers se feraient par exemple sans passer par les deux têtes de liste régionales, Xavier Bertrand (LR) et Pierre de Saintignon (PS), mais à l’échelon des têtes de liste départementales Valérie Létard (UDI), proche de Jean-Louis Borloo, et Frédéric Cuvillier (PS).

Au-delà, en cas de victoire du FN dans une ou plusieurs régions, la division idéologique de la gauche risque logiquement de se réveiller. Pour la gauche antilibérale, qu’il s’agisse du Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon ou des "frondeurs" du PS, les partis populistes progressent en Europe auprès des milieux populaires avant tout parce que la gauche sociale-démocrate a rallié, en France longtemps certes avec des hésitations et sans l’assumer, une orientation sociale-libérale. Pour la gauche de gouvernement, à l’inverse, seule des réformes structurelles d’inspiration libérale, accompagnées de filets sociaux, permettront, dans le contexte de la mondialisation, de sortir de la crise et donc de contrecarrer l’extrême droite. Ce débat, en toile de fond de celui sur le FN, agite la gauche depuis le "tournant de la rigueur", en 1983.

Mais des débats risquent aussi de surgir chez Les Républicains, dans la perspective de l’élection primaire présidentielle de 2016. Nicolas Sarkozy reprendra sans doute sa stratégie consistant à s’adresser à l’électorat le plus à droite afin de l’empêcher de basculer au FN voire de rattraper des électeurs déjà partis. Pendant qu’Alain Juppé, lui, continuera à se tourner vers l’électorat de François Bayrou et les déçus de François Hollande.

Au-delà du reversement des indemnités, quel est le coût "politique" de la perte d'un maillage local d'élus ?

Julien Gonzalez : C’est l’influence dans les territoires, l’entretien d’une clientèle électorale et militante, le financement d’associations satellites, l’impact sur les politiques publiques locales… C’est aussi un poids direct sur les élections sénatoriales, la chambre haute du Parlement étant élue par un collège de "grands électeurs" composé d’élus locaux (conseillers régionaux, départementaux et municipaux). Tout cela compte évidemment au niveau national, le Parti communiste étant à ce titre un bon exemple de formation qui puise depuis longtemps son influence dans un solide ancrage local.

Or, en la matière, le Parti socialiste est clairement en perte de vitesse.

Et au niveau de l'influence locale, de l'implantation dans les divers réseaux locaux. Comment cette désertification du PS -tant au niveau départemental, municipal que probablement régional- pourra-t-il se manifester concrètement ? Cela pourrait-il rendre les prochaines élections locales encore plus difficiles ?

Julien Gonzalez : Oui, cela peut avoir des conséquences sur les prochaines élections locales. L’âme militante, la mobilisation bénévole, s’entretiennent, se nourrissent de victoires passées, d’ambitions futures. On observe depuis plusieurs années une stratégie d’ancrage local du FN – de l’aveu même de Florian Philippot et Marine Le Pen – afin de former des cadres, de rompre des candidats à l’exercice des campagnes électorales, expérience qui sera ensuite mobilisée pour les élections législatives notamment.

On note également, dans les scrutins locaux, l’existence d’une "prime au sortant". L’exemple des dernières élections départementales est à ce titre particulièrement évocateur : sur les 1 353 cantons où se présentait un binôme avec au moins un sortant, 75% ont été réélus. C’est précisément sur ce genre de dynamique que le PS devra faire une croix pour les prochaines années.

Laurent de Boissieu : Le coût politique d’une nouvelle défaite électorale sera très lourd pour le PS. Ce dernier est en effet un parti largement bâti autour de son réseau d’élus locaux. Après les municipales de 2014 puis les départementales de mars 2015, les régionales de décembre 2015 pourraient l’effacer – surtout dans l’hypothèse de retraits de listes – de toute une partie du territoire. Cet affaiblissement du maillage territorial du PS constituerait forcément un handicap supplémentaire pour François Hollande dans la préparation de la prochaine élection présidentielle.

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