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Jean Castex premier ministre annonces reocnfinement
Jean Castex premier ministre annonces reocnfinement
©IAN LANGSDON / POOL / AFP

Freiner l'épidémie

Reconfinement : ces pulsions mauvaises qui paraissent plus guider le gouvernement que la rationalité sanitaire

Même si la situation sanitaire impose un reconfinement tant l’epidemie de COVID-19 est hors de contrôle, certains arguments avancés par les pouvoirs publics inquiètent pour les libertés publiques comme pour la réalité de leur détermination à agir.

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire.

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Atlantico.fr : Le confinement décrété à partir de vendredi est-il un aveu d’impuissance à juguler la situation ? Est-ce une réaction raisonnée ou bien dictée par la précipitation ?

Arnaud Benedetti : C’est tout d’abord la même matrice que celle qui a conduit au confinement en mars dernier : la crainte de voir le système hospitalier débordé par les patients contaminés. Cela traduit donc l’échec du politique dont la mission est de prévoir et de protéger et qui lorsqu’il faillit se décharge sur l’administratif pour gérer la situation. C’est ce à quoi nous assistons : un contrôle tatillon, à bien des égards attentatoire à des libertés fondamentales, qui traduit la défaillance des politiques publiques. Faute d’avoir réussi à anticiper et à organiser la réponse de l’Etat, on gouverne les conduites, on médicalise l’action politique, on éteint la vie sociale et économique. Force est de constater que ce dispositif de contrôle socio-politique est  sans précédent depuis la seconde guerre mondiale. Qu’un problème d’ordre sanitaire en soit à l’origine devrait nous interroger. Il ne s’agit pas d’une menace physique extérieure et intérieure qui génère de facto cet "état d’exception", ce sont sur le fond aussi des choix politiques internes à la machine de l’Etat. Le politique qui défaille, c’est l’administratif qui gère. Et il gère avec les instruments qu’il a en sa possession... La suspension de la vie sociale devrait peut-être considérée comme un trouble à l’ordre public par celui là-même censé en assurer la tenue. Dans tous les cas il s’agit d’une rupture du pacte de confiance entre la société et l’Etat dont la mission dans une démocratie libérale est de garantir le fonctionnement régulier de la cité. 

N’y a-t-il pas une jouissance malsaine de la part de l'administration à vouloir contrôler les déplacements des uns et des autres avec des attestations, ce qui n'est fait pratiquement nulle part ailleurs en Europe ?  

L’attestation est l’objet-fétiche de cette politique de contrôle. L’autorité administrative est neutre - en principe ! Mais l’administration ce sont des hommes et des femmes, des corps administratifs, des strates multiples, variées, hétérogènes, une humanité complexe aussi qui n’est pas exempte de passions et de subjectivité tant dans sa dimension individuelle que collective. L’administration, juridiquement, ne fait pas de politique mais structurellement, sociologiquement même, elle est un objet politique, avec ses valeurs et ses systèmes d’intérêts. Il peut  exister en son sein une technostructure qui peut trouver matière à justifier le sens de son existence dans des mesures aussi intrusives. Mais l’administration, n’oublions jamais, n’est que ce qu’en fait le politique. Ce " bloc de granit " dont parlait Napoléon a certes la puissance de son histoire et de sa pérennité mais elle est comptable devant le pouvoir politique. Elle lui obéit, même si ce que l’on appelle l’Etat profond compose, hélas, une réalité fortement sédimentée de notre système de décisions. Mais faut-il encore rappeler que l’intrication politico-administrative ne facilite pas les choses puisque le politique est colonisé par du personnel administratif tant dans les fonctions électives que ministérielles. Pour dépasser cette relation incestueuse, une seule solution : couper le lien. Comment : en exigeant de tout fonctionnaire s’engageant dans une fonction parlementaire ou d’exécutif qu’il démissionne de la fonction publique... Quoiqu’il en soit, sous couvert de sanitaire, nous assistons à une tendance à l’absolutisation des pouvoirs de police administrative qui n’est pas sans poser problème dans un régime de libertés publiques.

La peur n’est-elle pas en train de guider la politique du gouvernement ? 

C’est bien la difficulté. On mesure la civilisation à la capacité aussi à maîtriser les peurs, à les hiérarchiser, à les intérioriser et à les accepter si nécessaire. La peur là est partout : au sein même de la société qui ne se résout plus au moindre risque, à fortiori lorsqu’il s’agit d’un risque collectif ; parmi les politiques qui sont eux-mêmes les produits de la sensibilité collective de leur époque ; parmi l’administration qui ouvre tous les parapluies en raison des risques pénaux qu’elle anticipe. Cette crise dit quelque chose de l’anthropologie profonde de notre temps. Elle est au demeurant le révélateur de plusieurs  ruptures. Par peur de la mort, nous sommes prêts au sacrifice collectif de la société et de la liberté au point de consentir à une forme à peine dissimulée d’autoritarisme qui se justifie par son apparente " bienveillance " ;  à notre façon, nous sommes en passe de devenir " les derniers hommes " dont parle Nietzsche dans le " Zarathoustra". Mais cette peur structurelle à l’épreuve de la Covid prend la forme d’une panique qui de haut en bas et de bas en haut circule dans tous les pans de la société. En saisissant à part égale le politique et le citoyen, l’Etat et la société, elle corrompt le sang-froid des professionnels de l’art de l’exécution que sont les dirigeants. De ce point de vue, nous vivons aussi une crise du commandement... 

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