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La Pape François doit faire face aux divisions.
La Pape François doit faire face aux divisions.
©Reuters

L'autre fronde

Rébellion sans précédent au Vatican : la voie très étroite qui s’offre au pape pour réformer l’Église contre la curie

La guerre est ouverte au Vatican entre les groupes de cardinaux qui craignent que l’Église ne prenne une voie trop réformiste et ceux qui prônent au contraire une plus grande tolérance, notamment à l'égard des personnes divorcées remariées.

Bernard Lecomte

Bernard Lecomte

Ancien grand reporter à La Croix et à L'Express, ancien rédacteur en chef du Figaro Magazine, Bernard Lecomte est un des meilleurs spécialistes du Vatican. Ses livres sur le sujet font autorité, notamment sa biographie de Jean-Paul II qui fut un succès mondial. Il a publié Tous les secrets du Vatican chez Perrin. 

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Atlantico : Alors que le prochain synode doit porter sur l’avenir de la famille, cinq cardinaux ont déjà fait comprendre au travers d’un livre à paraître en France le 25 septembre, Demeurer dans la vérité du Christ, qu’ils s’opposaient catégoriquement, au nom du dogme, à la possibilité pour les divorcés remariés de communier. Est-ce un coup dur pour le pape François, qui avait prévu de mettre cette question sur la table ? Son autorité est-elle remise en cause ?

Bertrand Lecomte : La publication surprise de ce livre à quelques jours de l’ouverture du synode sur la famille, cela ressemble à un "coup" médiatique qui, en effet, n’a pas dû plaire au pape ! Mais je voudrais rappeler ici que la méthode n’est pas nouvelle. Si vous saviez, à la veille du concile Vatican I, en 1869, le nombre de livres et de brochures que s’envoyaient, par maison d’édition interposées, les théologiens et les évêques partisans du dogme de l’infaillibilité pontificale et leurs opposants ! Rappelez-vous aussi, lors de la préparation du concile Vatican II, en 1962, les virulents échanges qui opposèrent le cardinal Ottaviani et le cardinal Béa à propos de l’œcuménisme ! L’Eglise, ces derniers temps, avait un peu perdu l’habitude de débattre : il n’est pas forcément mauvais qu’elle réapprenne à échanger publiquement des arguments sur les grands sujets de l’heure. La montée de la tension sur les divorcés remariés est le signe que cette question préoccupe réellement beaucoup de catholiques, qui n’aimeraient sans doute pas la voir traiter autoritairement et en catimini.

Mgr Kasper, proche du Souverain pontife, et chargé de mener les consultations sur la famille, s’est montré plus progressiste, déclarant au journal Le Point qu’il est "paradoxal que des assassins puissent recevoir l'eucharistie et pas des divorcés remariés". Il s’était vu opposer sur cette question 85 votes défavorables sur une centaine de cardinaux présents, et chose exceptionnelle, l’information a fuité. Jusqu’où les opposants aux réformes sont-ils prêts à aller pour s’assurer que le dogme reste inchangé ?

Ce que vous appelez le dogme est, en réalité, une doctrine en contradiction avec une autre doctrine. C’est la collision entre deux principes fondamentaux et contradictoires qui rend quasiment insoluble la question des divorcés remariés. Premier principe : l’indissolubilité du mariage. Ce que Dieu a uni, seul Dieu peut le désunir, point barre ! Permettre à ceux qui enfreignent cette règle d’accéder à la communion serait, incontestablement, relativiser, voire abolir cette doctrine capitale  sur laquelle l’Eglise n’a jamais varié. Mais, en même temps, le cardinal Kasper a raison : cette loi canonique est en contradiction avec la justice évangélique, qui repose sur l’infinie miséricorde de Dieu. De fait, un quidam qui a tué son père et sa mère, mais qui s’en est repenti en confession, peut recevoir la sainte communion, alors qu’une jeune femme abandonnée par son mari et qui, plus tard retrouve l’amour, se voit définitivement interdite d’eucharistie ! Pis : son nouveau mari, qui n’y est pour rien, et qui est peut-être très croyant, se voit aussi, à cause de cet amour, éloigné de la Sainte table ! Voilà qui, au moins, mérite réflexion.

Le pape François est-il tenu à la concertation, ou peut-il passer outre les avis négatifs des membres du clergé ? Par quoi et par qui est-il limité dans sa prise de décision ?

Le pape fait ce qu’il veut. Il est l’évêque de Rome, donc le successeur de l’apôtre Pierre, et, à ce titre, le chef de l’Eglise catholique, laquelle, comme vous savez, n’est pas une démocratie ! On a souvent comparé la papauté à une monarchie élective : certes, le pape est élu par le collège des cardinaux, mais il n’a de compte à rendre qu’à Dieu. La question de l’autorité suprême dévolue au pape a toujours fait l’objet de nuances, voire de violentes querelles, car les évêques sont, eux aussi, les successeurs des apôtres, et c’est de là qu’ils tirent leur autorité canonique. Certains papes, comme Pie XII, ont gouverné l’Eglise en solitaire. Depuis le concile Vatican II, la "collégialité" a fait quelques progrès, et l’on n’imagine pas un pape moderne gouverner sans consulter les évêques, au moins épisodiquement, et sans profiter des conseils de ses cardinaux. Le pape François a visiblement l’intention d’associer les uns et les autres à ses grandes décisions – c’est justement le but d’un synode – ce qui ne l’empêchera pas, probablement, de décider seul, avec l’aide du Saint esprit !

Jusqu'où le pape peut-il aller dans la confrontation avec ses cardinaux ?

Il ne peut pas y avoir de "confrontation" entre le pape et les cardinaux, qui sont tous nommés par le pape. Il peut y avoir des divergences, des réticences, des pressions, des accrochages, et Dieu sait s’il y en a eu dans l’histoire de l’Eglise ! Mais à la fin d’une période de discussion, lorsque le pape a tranché, les dirigeants de l’Eglise s’inclinent – en ronchonnant, parfois. Contester une décision prise par le pape serait ouvrir un schisme, ce qui est extrêmement grave et très rare dans l’histoire récente – le dernier en date fut la dissidence de Mgr Lefebvre après le concile Vatican II. Personne n’imagine qu’un schisme pourrait se déclarer à propos des divorcés remariés.

Un pape qui ne serait plus du tout soutenu par les membres du clergé pourrait-il être poussé à la démission, ou à tout le moins marginalisé sur les questions relatives aux grandes orientations de l'Eglise catholique ?

Un pape lâché par "les membres du clergé", soit plus de 400.000 cadres de l’Eglise dont il est le pasteur, c’est totalement impossible. Le pape n’est ni un chef de parti, ni le président d’une association, ni un président de conseil d’administration. Il est arrivé, il y a plus de mille ans, que le peuple de Rome débarque un pape mal élu ou infréquentable, ou bien que des cardinaux élisent un "antipape" rival du pape en place, mais c’est de l’histoire ancienne ! En revanche, à notre époque, il est arrivé qu’un pape ne soit pas écouté par les fidèles : en 1892, les catholiques français n’ont pas accepté l’appel que leur a lancé Léon XIII de "rallier" la République ; en 1968, beaucoup de couples pratiquants n’ont pas obéi à l’encyclique de Paul VI interdisant la pilule. Mais si cela assombrit quelque peu le prestige de la papauté, cela montre aussi que l’Eglise n’est ni une caserne, ni une secte !  

Dans quelle mesure cette opposition non dissimulée d’un certain nombre de prélats participe-t-elle d’une crainte alimentée par le vaste mouvement réformiste initié par le pape François, notamment concernant la Curie ?

Le pape François a été élu en 2013 avec un cahier des charges : les cardinaux américains, notamment, lui avaient enjoint de procéder à la réforme de la Curie et à celle de la Banque du Vatican. Si la remise en ordre des finances du Saint Siège posera évidemment quelques problèmes techniques, celle de la Curie dérangera forcément des tas de gens – surtout des prélats attachés à leurs habitudes, à leur confort, à leurs certitudes. Mais ce qui fait réagir beaucoup de gens, à Rome, c’est la volonté affichée par le pape François de changer les méthodes, le style et, plus profondément, la vocation même de l’Eglise. On a compris qu’il voulait que l’Eglise "héritière", c’est-à-dire gestionnaire de sa Tradition, se fasse davantage "missionnaire", c’est-à-dire évangélisatrice ; et pour cela, qu’elle privilégie l’amour, le dialogue et la miséricorde à la stricte application du droit canon ! Le synode sur la famille, qui s’approche, sera un formidable test à cet égard.

Le pape François n’a pas ouvertement pris position, prenant le parti de lancer des consultations en s’appuyant notamment sur le plus progressiste Mgr Kasper. Ce dernier est-il chargé de "prendre les coups" ? Quelle est la dimension politique ?

Le pape François a la même responsabilité, sur ce terrain, que Jean XXIII à la veille du concile Vatican II : il doit laisser s’exprimer les opinions, y compris quand elles sont divergences, et se garder de conclure trop tôt ; il est normal que certains cardinaux montent au créneau, avancent des idées, en combattent d’autres. Si le pape a lancé cet étonnant questionnaire auprès des familles du monde, et s’il a organisé ce long synode, sur deux ans, c’est bien pour que toutes les positions puissent s’exprimer, afin qu’il fasse prendre à l’Eglise, in fine, les orientations qui lui paraîtront les plus sages.

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