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Emmanuel Macron accueille Mohammed ben Salmane à l'Elysée, le 28 juillet 2022, à l'occasion d'un dîner de travail.
Emmanuel Macron accueille Mohammed ben Salmane à l'Elysée, le 28 juillet 2022, à l'occasion d'un dîner de travail.
©Bertrand GUAY / AFP

Dîner de travail à l'Elysée

Qui a encore envie de voir la réalité de l’Arabie Saoudite version MBS ?

Emmanuel Macron a reçu, jeudi soir, le prince héritier d’Arabie saoudite, pour sa première visite en Europe depuis l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi. Les dirigeants occidentaux cherchent à apaiser leurs liens avec le royaume producteur de pétrole sur fond de guerre en Ukraine.

Pierre Conesa

Pierre Conesa

Pierre Conesa est agrégé d’Histoire, énarque. Il a longtemps été haut fonctionnaire au ministère de la Défense. Il est l’auteur de nombreux articles dans le Monde diplomatique et de livres.

Parmi ses ouvrages publiés récemment, La Fabrication de l’ennemi : ou comment tuer avec sa conscience pour soi (Ed Robert Laffont, septembre 2011). 


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Atlantico : Pour la première fois depuis 2018, le prince héritier saoudien est en visite dans l’Union européenne. Emmanuel Macron accueillera MBS alors que le continent est en pleine crise énergétique et suite à une visite du président Biden en Arabie saoudite. Comment en 4 ans, le Royaume a quitté son statut de paria diplomatique ? La guerre en Ukraine a-t-elle remis les pays producteurs d’énergie sur le devant de la scène ? 

Pierre Conesa : Il est certain que la situation internationale la largement contribué à ce retour en grâce. Mais il faut remarquer qu’aucune sanction n’avait été prise contre Riyad après l’exécution de Jamal Khashoggi, ni après les attentats du 11 septembre (15 Saoudiens sur 19 terroristes). L’Arabie saoudite est un pays intouchable, personne n’a jamais parlé de Cour Pénale internationale, de blocages des comptes bancaires des oligarques saoudiens à la différence de ce que l’on entend à propos de la Russie et de Poutine….

L’Occident se trouve donc aujourd’hui face à ses contradictions puisque les fournisseurs alternatifs à l’embargo russe, sont tous des pays qui sont régulièrement critiqués pour leur violation des droits de l’homme et parfois directement menacés : Iran, Nigéria, Qatar, Azerbaïdjan, Venezuela …. L’heure est donc à la realpolitik. 

Depuis l’assassinat de Jamal Khashoggi, les droits de l’homme ont-ils évolué dans le pays ? La société avance-t-elle ? 

Non sauf à considérer que le nouveau droit des femmes à conduire est une réelle avancée. Ce pays est celui qui procède au plus grand nombre de décapitations publiques rapporté à sa population : le 21 janvier 2016 47 exécutions dont celle du chef religieux  Nimr Baqr al-Nimr 3 avril 2019, 37 décapitations (dont une crucifixion pour un chiite accusé de « crime contre Dieu »), le tout retransmis à la télévision), enfin 81 décapitations parfois mâtinées de lapidation, le 13 mars 2022. Chez ces condamnés toujours une forte proportion de chiites qui le n’ont pas les mêmes droits que les Sunnites : un juge saoudien peut refuser le témoignage d’un chiite… Rappelons enfin le cas de Raef Badawi, blogueur qui avait eu l’audace demander a liberté de conscience : 10 ans de prison et Mille coups de fouet, mais par tranches périodiques et non pas d’un coup. Une fois libéré il est frappé d’une interdiction de quitter le territoire

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Le prince héritier désire développer le nationalisme saoudien et rendre son pays plus fréquentable en l’éloignant en surface de l’islam fondamentaliste. Est-ce réellement possible ? Le pays est-il prêt à changer ?

La dynastie des Saoud ne tient sa légitimité que du contrôle des Lieux Saints puisqu’elle n’appartient pas à la tribu du Prophète. Le contrôle de la société et l’éducation sont assurés par la hiérarchie religieuse : rappelons que l’attaque de la Grande Mosquée en 1979, en plein pèlerinage fut le fait d’élèves du Grand Mufti Ibn Baz qui accusaient la dynastie d’être « impie », l’appel aux troupes américaines en 1991 pour protéger le royaume lors de la guerre du Koweït, a marqué une rupture avec les milieux les plus fanatiques (dont un certain Ben Laden…) etc. Le réalisme politique de la dynastie qui aujourd’hui traite avec Israël par peur de l’Iran démontre le casse-tête géopolitique dont on n’est pas sûr qu’il soit accepté par la société saoudienne imprégnée par 50 ans d’antisémitisme et d’antisionisme…

MBS est-il sur de succéder au roi Salmane ? Y a-t-il des contestations lui mettant des bâtons dans les roues au sein même du Royaume ?

N’oublions pas que Salman (MBS) a poussé dehors l’héritier légitime son demi frêre. Dès son arrivée aux commandes du pays, il déclenche l’attaque du Yémen (100 000 morts à peu près), en Novembre, il limoge ou arrête quelques dizaines de ministres, princes et d’hommes d’affaires, pour prendre le contrôle des principaux leviers du pouvoir ; enfin fait emprisonner le Premier ministre Libanais Saad Hariri, représentant d’un état libre et indépendant. Pensez qu’il puisse y avoir des inimitiés tenaces dans le royaume n’est pas exclus. Son dernier caprice de 2020 est la détention des enfants de Saad Al Jabri, ancien responsable du renseignement, ayant fui à l’étranger, pour le forcer à rentrer

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Le retour en grâce de MBS auprès des Occidentaux le conforte sr le plan international  mais le fragilise également.

Rappelons que le processus de succession dynastique n’est pas une élection mais une affaire de famille (au sens large). Le 25 mars 1975, le roi Fayçal qui avait lui-même fait destituer son frère jugé incompétent, est assassiné par son neveu Fayçal ibn Musad. Le régicide est condamné à mort et promptement décapité sans avoir expliqué son geste, et ses motivations restent inconnues à ce jour.

La visite en France de MBS n’est donc que l’étape suivante du processus de réhabilitation de MBS, mais le président Macron a certainement beaucoup à obtenir sur le plan de la sécurité intérieure (pour lutter contre l‘influence du salafisme dans nos banlieues). Rappelons que le Royaume fut à l’origine de la diffusion du salafisme (appelé Wahhabisme quand on évoque ce pays) dans l’ensemble du monde arabe[i], à l’époque où nos stratèges considéraient que la menace était le socialisme arabe et son chef Nasser.

Ancien haut fonctionnaire

Auteur de « Le lobby saoudien en France, ou comment vendre un pays invendable »

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