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Le président russe Vladimir Poutine serre la main de son homologue chinois Xi Jinping lors d'une réunion au Kremlin, à Moscou, le 5 juin 2019.
Le président russe Vladimir Poutine serre la main de son homologue chinois Xi Jinping lors d'une réunion au Kremlin, à Moscou, le 5 juin 2019.
©EVGENIA NOVOZHENINA / POOL / AFP

Menace pour l'Occident ?

Quel avenir dans un monde où Chine et Russie s’allient ?

Face aux sanctions économiques, Vladimir Poutine a l'intention de se tourner vers Xi Jinping. Un tel rapprochement pourrait remodeler la politique mondiale. .

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est enseignant-chercheur à l'Université catholique de Lille où il dirige le Master Histoire - Relations internationales. Il est également directeur de recherche à l'IRIS, responsable du programme Asie-Pacifique et co-rédacteur en chef d'Asia Focus. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur les quetsions asiatiques contemporaines. Barthélémy Courmont (@BartCourmont) / Twitter 

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Atlantico : Après les nombreuses sanctions mises en place par les Occidentaux envers la Russie, reléguée au rang de paria sur la scène internationale, Vladimir Poutine semble vouloir se rapprocher de Chine, son allié historique. Début février, le président russe a rendu visite à son homologue chinois et au cours de cette visite, les gouvernements chinois et russe ont publié une déclaration commune qui saluait un partenariat sans « zone interdite ». Quel est pour l’instant l’ampleur de ce rapprochement ? A quel point les deux nations ont-elles besoin l’une de l’autre dans les circonstances actuelles ?

Barthélémy Courmont : La Chine et la Russie ont développé, depuis la fin de la Guerre froide, une amitié qui s'est renforcée avec la guerre du Kosovo, l'intervention américaine en Irak et de manière plus générale l'opposition à la puissance américaine. En parallèle, les deux pays ont avancé sur des partenariats comme l'Organisation de coopération de Shanghai, née en 2001 et qui a vocation a renforcer la coopération pour maintenir la sécurité en Asie centrale. Dans le domaine stratégique, les échanges ont fortement cru au cours de la dernière décennie, avec des exercices militaires conjoints qui coïncident avec la renaissance de l'armée russe et l'affirmation de puissance chinoise. Sur un plan plus personnel, Vladimir Poutine et Xi Jinping semblent par ailleurs entretenir de très bonnes relations, les deux hommes se qualifiant d'amis proches. La visite de Poutine à Pékin, en marge des Jeux Olympiques, fut l'occasion par la publication de cette déclaration commune, un texte assez court qui revient sur le partenariat multidimensionnel entre les deux pays, mais critique surtout l'influence des Etats-Unis et l'expansion de l'OTAN, jugées "négatives pour la paix". Les deux pays y dénoncent l'esprit de guerre froide de Washington et s'opposent à toute tentative d'élargissement de l'OTAN, et plaident dans le même temps en faveur d'un renforcement de leur influence dans leurs sphères régionales respectives. Ce texte est passé assez inaperçu dans les pays occidentaux, mais il offre de précieux indicateurs quant au soutien tacite que les deux pays manifestent l'un pour l'autre, et qui se retrouve aujourd'hui dans le refus de Pékin de condamner l'agression russe en Ukraine.

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En quoi un tel rapprochement pourrait-il remodeler la scène politique mondiale sur le long terme ?

Ce rapprochement n'est pas une alliance au sens strict, puisqu'il ne suppose pas de soutien automatique dans le cas de conflits, et on voit d'ailleurs comment Pékin accueille avec un certain embarras la guerre en Ukraine. Mais il se renforce à la faveur des capacités et des ambitions des deux pays, et de leur rejet de plus en plus décomplexé du monde occidental dans son ensemble, et de Washington en particulier. L'arrivée au pouvoir de Joe Biden et la politique étrangère hasardeuse qu'il a mise en place (retrait précipité d'Afghanistan ou encore Aukus) ne font qu'accélérer ce rapprochement, là où la présidence Trump s'était essentiellement caractérisée par les querelles commerciales sur le front de la politique étrangère. Ce rapprochement s'est accéléré, mais il n'a pas changé en profondeur dans sa nature, puisqu'il unit deux pays qui critiquent un ordre international qu'ils estiment trop occidentalo-centré et anachronique, et sont par ailleurs deux régimes non démocratiques. Quand on sait que les démocraties sont malheureusement actuellement en recul sur la scène internationale (aucun de changement de régime ne se traduit actuellement par l'émergence de nouvelles démocraties, ce qui contraste de manière incroyable avec les années 1990, quand c'était la norme), et que l'influence de Washington subit une perte plus rapide et spectaculaire qu'il était envisageable il y a encore quelques années, on peut effectivement y voir un remodelage, déjà engagé, des relations internationales. Pour le pire. Rappelons par ailleurs que ces deux pays sont membres permanents du Conseil de Sécurité de l'ONU, ce qui leur offre un poids diplomatique considérable et a pour effet de paralyser l'ONU, contrainte de se réfugier derrière des postures morales, certes louables, mais totalement inefficaces.

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Les deux partenaires marchent-ils sur un même pied d’équité ? N’y a-t-il pas un risque où la Chine tenterait de prendre l’ascendant sur la Russie ? A-t-elle les moyens de le faire ?

Le déséquilibre est très grand entre les deux pays, en plus des nombreux points de divergence, voire de rivalité. Cependant, on observe une volonté de laisser de côté ces divergences pour privilégier un partenariat sur une base de gagnant-gagnant, chacun des deux pays se soutenant de facto. La Chine est en position de force, et l'isolement de la Russie renforce une dépendance à Pékin, qui devient le maillon essentiel de la survie de l'économie russe. Nous sommes donc en présence d'une relation, sur le plan économique, asymétrique, et cette asymétrie va non seulement se renforcer, mais en plus se traduire par une dépendance pour Moscou. C'est d'ailleurs sur ce point que la guerre en Ukraine est une prise de risque mal contrôlée de la part de Vladimir Poutine, et une victoire pour la Chine. Cependant, l'ascendant chinois doit s'accommoder d'une forte influence politique et stratégique de la Russie sur plusieurs partenaires que les deux pays ont en commun. Je pense en particulier à l'Asie centrale, où les anciennes républiques soviétiques ont progressivement accepté la place grandissante de la Chine, mais ont conservé dans le même temps une relation très étroite avec Moscou, comme l'intervention russe au Kazakhstan il y a quelques semaines l'a encore démontré.

Quelle place une telle alliance laisserait-elle aux Occidentaux ? Le déclin serait-il inévitable ?

Le problème des Occidentaux repose sur une croyance, certes noble mais dépassée, que le bon droit l'emportera en toutes circonstances, et que les démocraties triompheront des tyrannies. C'est peut-être, on peut le souhaiter en tout cas, une possibilité sur le long terme, mais ce n'est pas vérifié à moyenne échéance. Dans les faits, cette croyance se traduit par une forme d'arrogance qui consiste à partir du principe que le monde pense comme l'Occident. Ce n'est pas le cas. Si les pays occidentaux se sont montrés fermes - ce qui est louable - face à l'agression russe, et ont adopté des sanctions fortes, ces dernières risquent d'être totalement inefficaces (ce qui, au passage, est le propre des sanctions, soit dit en passant) dès lors que la Chine, l'Inde, le Brésil et une multitude d'autres pays ne s'y engagent pas. De nombreux pas ont condamné l'attaque contre l'Ukraine, mais refusent de souscrire au régime de sanctions. En conséquence, la Russie n'est pas isolée du monde, comme le répète Joe Biden. L'exclusion du système SWIFT en est l'un des exemples, puisqu'en réponse à cette décision, la Russie a tout simplement renforcé son ancrage au système de paiements chinois, sorte d'alternative à ce que l'Occident propose. Bien sûr l'impact des sanctions est lourd pour les Russes, mais il reste trop limité dès lors qu'il ne s'agit pas d'un régime mondial. Idem sur un plan stratégique. L'OTAN est présentée depuis une semaine comme un "vainqueur" de cette crise. Mais qu'est-ce que l'OTAN démontre ici, si ce n'est son incapacité à empêcher une guerre de grande ampleur à ses portes? Partir du principe que parce que des pays comme les Etats Baltes ou la Roumanie demandent plus d'OTAN montre l'efficacité de cette organisation est une fable. C'est sa faiblesse que l'OTAN est en train de démontrer, et une fois que l'émotion du conflit sera retombée, et que la paix sera revenue, le plus vite possible on le souhaite, il faudra en tenir compte. Enfin, l'Occident s'enfonce dans un paradoxe inquiétant, en faisant la promotion de la paix - ce qui est sa force - et en livrant dans le même temps des armes aux Ukrainiens, comme pour moi ajouter à leur malheur. A moins de vouloir transformer ce pays en un nouvel Afghanistan, cela est contraire aux principes défendus par les démocraties occidentales. Soit on fait la guerre à Poutine, soit on ne la fait pas, mais il n'y a pas d'entre-deux. Là aussi, l'Occident ne montre pas un visage qui lui fait honneur, et plus que sa cohésion (elle-même fragile, si on en juge notamment par les passes d'armes entre Français et Britanniques autour du sort des réfugiés...) c'est sa crédibilité à l'international qui risque d'en souffrir. Poutine ne gagnera peut-être pas cette guerre, et c'est ce que nous souhaitons tous. Mais sa défaite ne sera pas nécessairement une victoire pour l'Occident. Et dans le même temps, la Chine se positionne comme une puissance responsable, prônant le dialogue et la retenue. Quelle déroute!

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Les États-Unis semblent conscients du danger et vouloir tenter d’empêcher ce rapprochement ? En ont-ils les capacités ?

Les Etats-Unis ne sont même plus capables d'empêcher, et encore moins d'arbitrer, un conflit majeur en Europe. Le seul dirigeant européen qui pèse dans le dialogue diplomatique, c'est Emmanuel Macron, qui multiplie les échanges avec Vladimir Poutine. Joseph Biden est aux abonnés absents. Derrière cette réalité, c'est l'influence américaine en Europe, pour ne pas dire dans le monde, qui montre ce qu'elle est devenue. La Chine obsède les Etats-Unis (et réciproquement). Mais à part mettre en place des mesures de rétorsion commerciales (comme sous Trump) ou de brandir un chiffon rouge (comme sous Biden), de quoi les Etats-Unis sont-ils réellement capables? La crédibilité de Washington en Asie est plus que jamais au cœur de toutes les préoccupations et, dans certains cas, de toutes les craintes. Taiwan est bien placé pour en discuter. 

En public, la Chine a commencé à exhorter la Russie à faire preuve de prudence. Comment expliquer une telle hésitation de la Chine, qui semble souffler le chaud et le froid sur la guerre en Ukraine ? La Chine hésite-t-elle encore à acter ce rapprochement ?

Contrairement aux idées reçues, la Chine n'aime pas la guerre, car cette dernière peut perturber un ordre international qui est, de facto, de plus en plus en sa faveur. Voir dans la Chine une puissance révisionniste, c'est nier que ce pays a au contraire tout intérêt à éviter les conflictualités et les ruptures, avec le caractère imprévisible qu'elles portent. Par ailleurs, Pékin a des intérêts importants en Europe centrale et orientale, matérialisés par les nouvelles routes de la soie et le dialogue 16+1. Toute détérioration de la sécurité dans cette région et, à plus grande échelle, en Europe, n'est pas à son avantage. Le fait que la Chine ne condamne pas ce conflit ne signifie ainsi pas qu'elle soutient activement Moscou. Ou alors il faut en conclure que l'Inde, plus grande démocratie du monde, soutient également Poutine... Cette guerre embarrasse la Chine, parce qu'elle est imprévisible et peut cristalliser les tensions internationales. Mais dans le même temps, Pékin a tout intérêt à prendre du recul en appelant au dialogue et à la retenue. Et ainsi voir plus loin. Et plus loin, il y a a minima une dépendance de la Russie à son égard, au mieux une crise de légitimité de l'Occident. En restant en retrait, la Chine a tout à gagner et a, d'une certaine manière, déjà gagné. La crise ukrainienne est donc un accélérateur de la transition de puissance à laquelle nous assistons depuis quelques années.

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