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La dette française a explosé depuis le début de la crise sanitaire.
La dette française a explosé depuis le début de la crise sanitaire.
©INA FASSBENDER / AFP

Sujet majeur

Que faire de la dette publique française ? Les 6 programmes à la présidentielle qui se préparent

Le débat sur la dette publique sera au premier plan de l'élection présidentielle de 2022. Alors qu'elle explose du fait de la pandémie, les stratégies pour la gérer varient du tout au tout.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Personne n’en parle trop, mais tout le monde y pense. En mai 2022, se déroulera la mère des batailles politiques françaises, la Présidentielle, et le débat sur la dette publique y sera au premier plan. 2 000 milliards d’euros de dette négociable, près de 280 milliards à trouver cette année et plus en 2022 : difficile de passer à côté.

1 - Les abolitionnistes totaux : il n’y en a pas, sauf anarchistes ou assimilés. Le plongeon serait total, expulsion de la zone euro immédiate, avec des paniques bancaires et des fuites vers l’euro billet, le dollar, le franc suisse, l’or ou bien les titres de dettes ou d’actions étrangères. Immédiatement, il serait impossible de payer les fonctionnaires ou les retraités… Inutile de se faire peur avec un impossible chaos. Passons.

2 - Les abolitionnistes partiels : Jean-Luc Mélenchon (depuis longtemps) et Arnaud Montebourg (depuis quelques mois) veulent effacer 600 milliards d’euros de dette publique. Il s’agit du montant de la dette publique française que détient la Banque de France, sur un total (officiel) de 2 000 milliards. Cette part de la dette est achetée par la Banque centrale européenne qui la remet à la Banque de France à l’actif, contre une reconnaissance de dette sur l’État, au passif. Or, comme l’État possède la Banque de France, il se trouve avoir alors comme richesse 600 milliards d’euros que, par ailleurs, il doit. C’est donc un double compte « à annuler » : j’ai autant que ce je me dois, et les 600 milliards disparaissent ! Mais quels effets sur les marchés, puisque la BCE dit que c’est illégal, et sur les autres membres de la zone euro ? L’Italie de Mario Draghi, la plus menacée d’un risque de contagion, dira qu’il n’en est pas question pour elle. L’Allemagne sera vent debout. Les milliards de crédits attendus en 2022 du super emprunt européen, et versés au cas par cas, seront-ils maintenus ? Comment réagiront les ménages français épargnants : vont-ils dire qu’ils ne veulent plus, désormais, que des titres allemands ou italiens dans leurs portefeuilles d’assurance vie ? Et que feront les entreprises, face à la hausse des taux qui va suivre, puisque le « risque France » aura monté ? Et, dans le monde, tous les détenteurs de titres France, publics et privés vont s’inquiéter. Ceci au moment même où la France représente 8,1% des engagement mondiaux de dette (publique et privée) en 2019, deuxième position loin derrière les États-Unis bien sûr (34,6%), mais devant le Royaume-Uni (8%), l’Allemagne (5,9%) et le Japon (4,9%). Les non-résidents détiennent à cette date 54% de tous nos titres de dette. Vont-ils demeurer impavides ? Il faudra batailler contre cette très mauvaise idée.

3 - Les séparatistes : attendons le rapport de la Commission Arthuis, fin février. Elle pourrait proposer de distinguer une Dette Covid des autres, par différence avec ce qu’aurait donné la prolongation de la dette. Ce surplomb serait financé par la prolongation sur cinquante ans de la CRDS, par exemple. Il s’agirait donc que l’État prenne des engagements stricts sur l’évolution de la Dette hors Covid, en réduisant de plus en plus son déficit, avec l’espoir que la croissance pourrait permettre un certain retour à l’équilibre. Il est clair que la fragilité de la croissance française, dans l’ignorance où l’on est des faillites et plus encore des nouveaux comportements des entrepreneurs, sans doute plus prudents, plus des ménages, empêchent toute stratégie de consolidation rapide. Ceci d’autant plus que l’on ignore à la fois les séquelles de la pandémie et son éventuelle rémanence, avec les mutations du virus. Donc, la Dette Covid sera très difficile à délimiter, au plus pourra-t-on parler d’un surplomb, pour ensuite le réduire. Séparer peut aider à délimiter deux trajectoires et deux politiques transparentes de remboursement. Au total ceci peut aider, si on respecte les trajectoires des deux dettes, mais aider seulement.

4 - Les « prolongationnistes » : pourquoi ne pas acheter du temps en s’endettant sur des périodes plus longues ? L’Agence France Trésor note que, pour la première fois, l’État s’est endetté l’an dernier à taux négatif : -0,13%, sur 8 ans et 73 jours. Mieux, le 19 janvier, l’AFT a lancé une obligation à 50 ans, pour 7 milliards d’euros, un record sur cette maturité. Le taux de rendement qu’elle obtient est de 0,593 %, le niveau le plus bas pour une obligation aussi longue. Mieux encore, plus de 400 investisseurs se sont inscrits, pour une demande totale de 75 milliards d’euros. Un autre record, qui illustre l’appétit pour des titres de maturité longue - en dépit d’une forte baisse du rendement de ces titres. D’où l’idée d’aller plus loin si les marchés le permettent, pour accroître la liquidité de ce segment du marché, et d’accélérer aussi l’échéancier, compte tenu de la hausse de la demande. L’Agence France Trésor sur le premier mois de l’année en est ainsi à un taux de réalisation de 12,4 % de son programme de financement 2021 de 260 milliards d’euros, ceci « contre 11,0 % du programme final (c’est-à-dire rehaussé à 260 milliards d’euros en juin 2020) en 2020 et 10,3 % en 2019 » (Source : Bulletin mensuel janvier 2021). Prolonger est donc possible mais limité, d’autant que les taux très longs américains sont à la hausse.

5 - Les « augmentistes » : il faut profiter de la baisse des taux qu’amène le COVID-19. Les frais financiers de la dette française baisse, alors qu’elle augmente. Il faut donc l’augmenter encore ! Il ne faut pas s’inquiéter : jamais la dette n’a été aussi peu chère pour des montants croissants et ceci va durer. Entre 1998 et 2008, le taux moyen des émissions françaises à 10 ans était à 4,4%, il passe à 2,3% entre 2009 et 2016, puis ce sont 0,8% en 2017, 0,2% en 2018, dont -0,15 en fin d’année. Il faut en profiter pour financer les restructurations d’activités, les réformes, les innovations, le verdissement. Il faut s’endetter plus. Le monde est durablement en excès d’épargne. Cette augmentation qui permettra d’avoir plus de croissance et donc de se désendetter sans impôts nouveaux. On retrouve cette idée un peu partout, l’idée étant que ce n’est pas le stock de dette qui importe, du moment que l’on peut payer les intérêts. Ceci est très discutable car si les taux montent non pas du fait d’une inquiétude française mais du fait d’une hausse des taux longs américains, l’équation peut changer et il n’est pas sûr que la BCE pourra la corriger, au moins entièrement. De même, si le virus s’implante plus, mute, la reprise française attendue peut être décevante ou pire, et donc des difficultés peuvent naître d’un jour à l’autre sur le financement de la dette. Ce qui s’est bien passé hier n’implique pas que cela continuera demain. L’augmentation de cette « dette pas chère » n’est pas acquise, et ceci d’autant plus si la thèse de l’annulation n’est pas férocement combattue.

6 - Les « roulistes » : « rouler » la dette est la rembourser lundi matin pour emprunter lundi soir… la somme qui vient d’être remboursée. Ceci se poursuit et augmente en France depuis près de 50 ans sans problème et tout doit être fait, pour continuer. Mais ceci implique que les choix soient clairs, convaincants, transparents et portent leurs fruits. Le « quoi qu’il en coûte » ne peut demeurer : il faut trouver des voies pour réduire la progression de la dette puis la stabiliser à un certain pourcentage du PIB, par exemple 100%, ce chiffre devant être agréé au niveau de la zone euro. Ceci implique de savoir la stratégie fiscale qui sera suivie : retour de l’ISF (non), impôt COVID (non), CRDS étendu (plutôt, à préciser), pour que les anticipations et les comportements s’adaptent – et le Rapport Arthuis sera sans doute décisif en cette matière. Oui, mais pas de « roulage » de la dette sans confiance, avec un programme économique et fiscal qui met la croissance au cœur.

Au total, avec la question de la dette et les pistes qu’elle ouvre, on voit commencer les programmes de la Présidentielle. Commencer, même si les candidats préféreraient exposer leurs idées avant de les conclure par ce bouclage du « combien ça coûte et qui paiera » qui les ennuie, parce qu’il les dévoile. Mais aujourd’hui, tout commence par la dette : autant le dire.

 

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