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Quand Rédoine Faïd n’était qu’un gamin insouciant à Creil
©Benoit PEYRUCQ / AFP

Bonnes feuilles

Quand Rédoine Faïd n’était qu’un gamin insouciant à Creil

Brendan Kemmet publie "L’évasion du siècle" aux éditions Plon. Le 1er juillet 2018, un hélicoptère s'approche de la prison de Réau. À bord, trois hommes lourdement armés. Ils viennent délivrer un " détenu particulièrement signalé ", et très médiatique : Rédoine Faïd. Extrait 1/2.

Brendan Kemmet

Brendan Kemmet

Brendan Kemmet est journaliste et travaille depuis vingt ans dans le domaine des faits divers. Il collabore notamment au Parisien Week-End, à Paris Match, GQ et Mediapart. L’Évasion du siècle est son quatrième ouvrage consacré au grand banditisme.

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« J’ai de bons souvenirs de mon enfance. J’ai eu une éducation stricte et traditionnelle », disait Rédoine Faïd à l’un de ses premiers juges d’instruction, en juin 1999 du côté de Bobigny. Il a reçu « une éducation empreinte de respect et d’honnêteté », selon une enquête de personnalité. « Mes parents m’ont toujours poussé à faire des études, à travailler et ils m’ont inculqué que la famille, c’était très important, sacré », affirmera encore Rédoine. Il est le dixième et avant‑dernier enfant de la fratrie Faïd, née à cheval entre l’Algérie et la France. Des onze enfants de Derradji et Zohra Faïd, l’aînée, c’est Rebeh, surnommée « Assia », née en 1949 à Hammam Dhalaâ. Ensuite, il y a Abderrahmane, Larbi, Rachid, les jumeaux Brahim (surnommé « Djamel ») et Mahmoud, puis Abdeslam et Leila, la seconde fille, la dernière des enfants à être née en Algérie. En 1969, Derradji fait venir sa famille en France, à Creil, dans l’Oise. C’est là que sont nés les derniers, trois garçons : dans l’ordre, Fisal en 1970 – généralement appelé « Fayçal » –,  Rédoine en 1972 et enfin Nordine, en 1974.

Les Faïd viennent de la petite ville de Hammam Dhalaâ, à 200 kilomètres au sud‑est d’Alger, et trois heures par la route, dans la willaya – la région administrative  – de M’Sila, d’où était aussi originaire l’éphémère président algérien Mohamed Boudiaf, héros de l’Indépendance, assassiné en 1992. M’Sila est une région d’élevage, et plus précisément d’ovins, qui s’accommodent bien de ce climat aride, « sur les hauts plateaux », écrit Faïd dans son autobiographie Braqueur… en  2010. Son père, raconte‑t‑il encore, était guide de chasse, pisteur, « ce qui lui a valu d’être recruté par les résistants algériens : il connaissait le moindre chemin de la région, et c’était un excellent tireur ». Il part travailler en France au début des an‑ nées 1950, où il aurait été « arrêté et incarcéré par les autorités françaises, avant d’être renvoyé en Algérie pour une banale affaire de litige avec un garde champêtre », selon les déclarations de Rédoine à un psychiatre lors d’une de ses nombreuses expertises judiciaires. 

En Algérie, Derradji s’engage avec le FLN contre les colons français. « Capturé, torturé et emprisonné », il retourne en France juste après l’indépendance de l’Algérie, et reprend le travail, dans l’Oise, comme ouvrier, là où il était employé auparavant, à l’usine Kuhlmann de Villers‑Saint‑Paul. Un gigantesque complexe de chimie, ex‑Compagnie française des matières colorantes, qui fusionnera avec Pechiney pour devenir la Société des produits chimiques Ugine‑Kuhlmann. Gros bassin d’emploi, le site comptera jusqu’à deux mille sept cents salariés au plus fort de son activité, avant les chocs pétroliers et l’inexorable déclin industriel. Les travailleurs immigrés fournissent une bonne partie de la main‑d’œuvre. Un beau‑frère de Derradji sera aussi embauché à « l’usine Kuhlmann », comme on l’appelle. 

En même temps, la bourgade voisine de Creil se développe à vitesse grand V, avec une population qui triple durant les Trente Glorieuses pour dépasser les trente mille habitants. À 45 kilomètres de Paris, c’est‑ à‑dire pas assez loin pour devenir une grosse ville, mais presque trop éloignée pour que ses habitants travaillent au quotidien dans la capitale, Creil grandit comme en autarcie. Tout va bien tant qu’il y a le plein emploi. C’est après que les choses se compliqueront, quand il faudra chercher du travail ailleurs, quand les usines fermeront une à une. Creil, c’est un vieux centre, bourgeois, et, en traversant l’Oise, sur les hauteurs, un enchevêtrement de HLM liés aux Trente Glorieuses : Plateau‑Rouher, Cavée de Senlis, Cavée de Paris, cité Guynemer. Ce sera le terrain de jeux et le fief du jeune Rédoine. 

Les Faïd occupent d’abord un « petit  quatre pièces » au Plateau‑Rouher, rue Paul‑Verlaine, puis, quand Rédoine a 3 ans, déménagent au 3, rue Guynemer, une barre de quatre étages, dans un grand HLM de 120 mètres carrés, un F6 flambant neuf. 

Le père travaille de nuit, il part « en Mobylette », raconte Faïd. La mère, au foyer, élève la fratrie. Rédoine dira plus tard que les conditions de vie étaient rudimentaires. « Dans le quartier Guynemer, tous les parents étaient de condition modeste, racontera Rédoine, en prison. J’ai jamais souffert de ça, car tout le monde vivait comme ça. Au niveau vestimentaire, c’était pas trop ça et on avait des jouets de temps en temps. Mais la rue Guynemer était un paradis pour les enfants, il y avait un bac à sable, un terrain de foot et il y avait le respect des autres. Tu te moquais pas des autres, quand il y avait une maman qui avait un sac lourd, on l’aidait. » Il décrit un quartier où l’on vivait bien, ensemble, « un véritable melting‑pot de races et de populations : Chinois, Juifs, Arabes se côtoyaient sans agitation ». 

Une enfance heureuse, donc, et des parents aimants. « Ça se passait bien, j’ai eu une bonne enfance et une bonne adolescence, on s’entendait bien, il n’y avait pas de soucis », déclarera‑t‑il. Lui, c’est le « chouchou » de son père, témoignera sa grande sœur. Rédoine, « c’était en quelque sorte l’enfant gâté de la maison. Nos parents l’adoraient parce que, avec Rachid, il avait un super look », racontera plus tard Brahim, le frère du parloir de Réau. 

Et l’avant‑dernier des Faïd fait rire tout le monde. « C’était un garçon très sociable, gentil, qui aimait rigoler », diront ses oncles et tantes interrogés par la police. Rédoine « avait énormément d’humour », rapportera aussi son cousin Abdelaziz dont il était très proche à l’adolescence. Quant à son frère Fisal, celui avec qui il partage sa chambre en  1999, dans une déposition un peu stéréotypée à la PJ de Creil, au moment où Rédoine a de sérieux ennuis – il est en cavale –, il résume : « Rédoine était quelqu’un de très équilibré, parfaitement intégré dans la société. C’est quelqu’un de posé dans sa tête. Rédoine est quelqu’un qui aimait rire, s’amuser comme les jeunes de son âge, mais jamais méchamment. Il aimait beaucoup imiter les acteurs comiques. Je n’ai jamais entendu dire qu’il ait manqué de respect à qui que ce soit. Il était aimé de tout le monde dans le quartier. » Des années plus tard, Rédoine est toujours populaire dans ce secteur du Plateau qui l’a vu grandir. « J’habitais dans un bâtiment où c’était très hétéroclite, c’était extraordinaire, il y avait beaucoup de fraternité et d’amitié », a encore raconté Faïd lors d’une longue enquête de personnalité en 2012. 

Farid, un copain de sport, beau‑frère de son entraîneur de foot « Nanou » – un éducateur qui finira très mal, on le verra –, décrit un « garçon gentil et sérieux. C’était un bon copain. Il nous faisait rire ». Un vrai boute‑en‑train. Son frère Abdeslam s’est rappelé plus tard : « Il lui arrivait de reprendre les scènes des films qui lui plaisaient et on avait une heure de spectacle.» 

Ado et fada de cinéma, son principal loisir, lui qui ne sort pas beaucoup en boîte va à la salle de projection du coin, loue des films de science‑fiction ou des policiers dont les personnages, flics et truands, le fascinent. Le Flic de Beverly Hills, par exemple, incarné par Eddie Murphy, et les personnages de Belmondo, forcément. Au point même qu’il « voulait faire commissaire de police. Cette idée lui est venue en regardant les films de Belmondo », confirmera même Rachid.

Extrait du livre de Brendan Kemmet, "L’évasion du siècle, la vérité sur Rédoine Faïd", publié aux éditions Plon. 

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