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Sauf grosse surprise, le PS se prononcera en faveur de frappes contre l’EI après des vols de reconnaissance, sans intervention au sol.
Sauf grosse surprise, le PS se prononcera en faveur de frappes contre l’EI après des vols de reconnaissance, sans intervention au sol.
©Reuters

Qui pense quoi

Quand le débat parlementaire sur une intervention en Syrie (re)met en lumière les grandes familles idéologiques en matière de géopolitique (et il y a du nouveau)

Un débat parlementaire est organisé ce mardi 15 septembre concernant des frappes aériennes contre l'Etat islamique. Les divergences de positions entre les politiques français sont le reflet de courants idéologiques parfois marqués.

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard est haut fonctionnaire, maître de conférence à Sciences Po Paris, à l’Institut catholique de Paris et à Sciences Po Rennes (M. Paillard s’exprime à titre personnel et non au titre de ses fonctions professionnelles)

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La France, la Syrie et son environnement disposent d’une longue histoire commune héritée très lointainement des Croisades et de la protection française offerte aux Chrétiens du mont Liban par Napoléon III en 1863. Cette dernière protection faisait suite à une intervention militaire française (déjà) d’août 1860 à juin 1861 visant à protéger les Chrétiens des massacres des Druzes au Mont Liban et des Sunnites dans la région de Damas. Toutefois, c’est surtout le mandat de la Société des Nations (SDN) instauré en 1920 à la suite de la signature du traité de Sèvres avec l’Empire ottoman (actuelle Turquie) sur les Etats dits du Levant constitués du Liban et de la Syrie qui a lancé la France dans l’aventure syrienne. Dans le cadre de ce mandat, la Syrie d’alors n’intégrait pas trois territoires détachés par la France de la Syrie, pour des raisons à la fois politiques (divide ut regnes), mais aussi pour éviter d’éventuels affrontements ethniques ou religieux en créant des états en théorie « homogènes » au sein du mandat : sa partie côtière constituée en Lattaquie (le cœur de la région alaouite), la région druze au sud de Damas et le sandjak d’Alexandrette finalement donné à la Turquie en 1939 pour acheter sa neutralité en vue d’une nouvelle conflagration mondiale. La France et les puissances alliées de la Première Guerre mondiale ont été les créateurs de la Syrie moderne à la suite du découpage de l’Empire ottoman. L’extrême hétérogénéité linguistique, religieuse et culturelle de ce territoire a pour partie préparé les déchirements de ces 70 dernières années. Cette complexité historique n’est pas sans importance pour comprendre ce qui est aujourd’hui en jeu entre la France et la Syrie.

Atlantico : Sauf grosse surprise, le PS se prononcera en faveur de frappes contre l’EI après des vols de reconnaissance, sans intervention au sol. Si certains membres des Républicains rejettent l’idée d’un engagement de la France en Syrie contre l’EI, ils paraissent en majorité en faveur d’une intervention. Les nuances concernent le type d’opération, au sol ou plutôt des frappes aériennes, avec ou sans une coalition. Qu’est-ce que ces positions révèlent de l’idéologie en matière d’ingérence en France ?

Christophe-Alexandre Paillard : La question de l’ingérence au Proche-Orient n’est pas tout à fait nouvelle, comme on peut le voir avec les exemples du règne de Napoléon III ou lors de la mise en place au forceps du mandat français sur cette région en 1920. En réalité, la question  n’est plus tout à fait la même aujourd’hui. Les responsables politiques français, et avec eux l’opinion publique, sont partagés sur ce qu’il faut réellement faire en Syrie car, finalement, nombreux sont ceux qui ont aussi en mémoire les déboires du passé, à commencer par l’attentat du 23 octobre 1983 contre le poste français Drakkar à Beyrouth. Venus pour s’interposer entre l’OLP de Yasser Arafat et l’armée israélienne, 58 parachutistes français sont morts et même si les vrais responsables n’ont jamais été pleinement identifiés, il est plus que vraisemblable qu’il s’agissait là d’une opération commanditée par Hafez El Assad et les services syriens, avec la complicité des organisations politiques libanaises qui leur étaient alors favorables. 

La question est donc moins cette de l’ingérence et celle de sa légitimité que la nature exacte de l’action que nous souhaitons engager en Syrie. Comme il est peu probable que les seules frappes aériennes viennent à bout de nos adversaires potentiels, le risque d’un engrenage est très élevé : enlisement au sol en cas d’intervention terrestre, risques multipliés d’attentats sur le territoire national, menaces directes sur nos citoyens à travers le monde.

Le débat politique porte donc, certes sur l’ingérence, mais surtout sur notre capacité dans le temps d’atteindre des objectifs militaires clairs. En effet, quels moyens veut-on mettre ? Pour combien de temps ? Avec qui ? Quels risques est-on prêt à prendre ? Ce ne sont pas seulement des nuances ; ce sont clairement des questions de temps de guerre qui supposent de ne pas céder à l’émotion et de planifier une opération efficace qui ne sera pas sans sacrifice pour notre nation. Est-on prêt à cela ? L’opinion publique accepte-t-elle de changer notre environnement stratégique et la perception relative de sécurité qu’elle en a ? Beaucoup dépendra dans les prochaines semaines de la clarté du discours politique sur cette question.

Le principe de non-ingérence semble toujours partagé par l’extrême gauche et l’extrême droite. Tout comme Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen est hostile à une intervention militaire française en Syrie. Leurs motivations sont-elles différentes ?

Les motivations ne sont pas tout à fait les mêmes, en dépit des apparences, trompeuses, d’une convergence de vue entre ces deux camps politiques. En réalité, Jean-Luc Mélenchon campe sur une position de principe traditionnelle de sa famille politique tournée vers un certain pacifisme et un non-interventionnisme, quelles que soient les circonstances d’ailleurs. Bien sûr, ces conceptions ne s’appliquaient pas à des guerres très marquées du point de vue idéologique, comme la guerre d’Espagne où l’extrême gauche européenne de cette époque était par construction interventionniste.
Du côté du FN et de Marine Le Pen, leur position tient à l’ambiguïté des rapports de leur famille politique au régime syrien d'Assad. Ainsi, dans les années 80, le journal Minute avait pris fait et cause pour Israël, et contre la Syrie d’Hafez El Assad et l’OLP au Liban, en partie pour des raisons liées à leur lutte politique contre l’immigration d’origine maghrébine en France. Aujourd’hui, c’est moins clair ; des représentants de la droite et de l’extrême droite ont apporté leur soutien au régime de Bachar El Assad ces dernières années. Pour reprendre l’expression du président américain Lyndon B. Johnson, « they may be bastards, but they are our bastards ». Clairement, la crainte du FN et de Marine Le Pen est de voir le régime Assad renversé par cette intervention et de favoriser en réalité ceux qu’une intervention est supposée combattre, l’Etat islamique au Levant (Daesh). Donc, logiquement, ils ne soutiennent pas l’idée d’une intervention militaire qui leur semble hasardeuse.

Dans quelle mesure les rapports des politiques français avec les Etats-Unis, les pays arabes et la Russie influencent-ils les positions des députés français ?

Je ne crois guère aujourd’hui à l’influence prépondérante de la Russie, des Etats-Unis ou des pays arabes sur nos responsables politiques. Certes, pour ne prendre que l’exemple de nos parlementaires, beaucoup ont une idée précise de ce qu’il faudrait faire en Syrie et des camps sont clairement identifiés au parlement vis-à-vis des Etats ou régions que vous citez. Pourtant, la situation est suffisamment grave pour la France seule sans qu’il soit nécessaire de faire appel au soutien ou à l’influence de Pierre, Paul ou Jacques. De fait, j’ai le sentiment que nous rentrons progressivement dans une guerre qui ne dit pas son nom et tout le monde en France a conscience que nous avons un problème qui mélange crise des réfugiés, menace terroriste, stabilité stratégique et sécurité de notre territoire et de nos citoyens. Même si la France a perdu une part importante de sa puissance d’antan, elle conserve malgré tout des intérêts nationaux réels dans cette région, y compris et tout simplement parce que certains acteurs ont fait de notre pays une cible privilégiée de leur action politique et combattante. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’un refus de notre part de combattre ne repoussera pas les menaces. Si nous ne faisons rien pour des raisons politiques diverses, comme le disait Winston Churchill, « nous aurons voulu éviter la guerre au prix du déshonneur ; nous aurons le déshonneur et nous aurons la guerre ». Du point de vue de nos dirigeants politiques, le risque est grand et le discours de la méthode d’une éventuelle intervention reste encore à écrire pour notre opinion publique.

Les souverainistes tels que Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Pierre Chevènement estiment que cette opération ne peut être efficace sans un changement de politique étrangère avec Bachar el Assad. L’ancien président du MRC plaide pour un encadrement onusien. Est-ce une évolution des positions internationales de la part des souverainistes français ?

Effectivement, je partage en partie leur point de vue. Je n’ai guère de sympathie pour le régime de Bachar El Assad, d’autant que je me souviens très bien de l’opération Drakkar et de l’animosité historique des baasistes à l’égard de notre pays, mais nous serons certainement obligés de tirer un trait sur les trois ans passés de politique diplomatique à l’égard de la Syrie et de son régime. Pour faire simple, je dirais qu’on ne peut courir deux lièvres à la fois, Daesh et Bachar. Ce n’est juste pas possible en l’état actuel de nos moyens militaires et politiques. De plus, il faut bien s’appuyer sur quelqu’un localement pour réussir ce qui doit rester notre cible prioritaire. Cela pose aussi très clairement le problème de notre relation avec la Russie et de la résolution de la crise ukrainienne ; car tout est lié dans cette affaire. Une intervention française aura de toute façon face à elle toute la complexité du Proche-Orient avec, j’insiste sur ce point, un coût élevé pour une telle opération. Je ne connais pas par définition son coût futur mais je pense que nous n’avons plus vraiment le choix, comme peuvent en témoigner la crise des réfugiés syriens et la situation de quasi implosion de l’espace Schengen sur cette question. Nos politiques devront donc prendre une responsabilité lourde en cas d’intervention, d’autant que les élections de 2017 ne poussent pas au consensus.

Propos recueillis par Rachel Binhas

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