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Quand la science s’invite (enfin) dans l’écologie politique
©Janek SKARZYNSKI / AFP

COP24

Quand la science s’invite (enfin) dans l’écologie politique

La COP24 vient d’ouvrir ses portes à Katowice, en plein cœur de pays minier.

Jean-Pierre Riou

Jean-Pierre Riou

Jean-Pierre Riou est issu de l'Éducation nationale et s'est spécialisé dans la problématique des énergies renouvelables depuis plusieurs années. Après de nombreux échanges avec des spécialistes de la question, économistes, ingénieurs, chercheurs, experts, il a publié de nombreux articles, dans L'Expansion, la Revue de l'Institut de Recherche Économique et Fiscale (IREF Europe) et Contrepoints.

Jean-Pierre Riou tient également un blog.

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La COP24 s'est ouverte sous la présidence du polonais Michal Kurtyka, secrétaire d’État à l’environnement depuis juillet 2018 après avoir été vice-ministre de l’énergie... et ancien élève de Polytechnique [1], à la suite de ses études au Lycée parisien Louis le Grand.

Son parcours mérite d’être mentionné car il marquera de son empreinte scientifique des débats trop souvent pollués par les effets d’annonce au détriment de la méthode, et par l’émotion au détriment de l’efficacité.

Or l’enjeu, comme l’ampleur des sommes concernées méritent une analyse rigoureuse.

Et Michal Kurtyka allie cette rigueur scientifique avec la maîtrise des dossiers ayant trait à l’environnement, mais aussi au domaine de l’énergie dans lequel il a initié un plan ambitieux de mobilité électrique [2].

La Conférence de tous les dangers

Le récent rapport du GIEC vient de mettre en évidence que l’évolution des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) prenait une trajectoire inquiétante qui projette les prévisions vers une élévation de température jugée dramatique, et évaluée à plus de 3 degrés d’ici 2100.

Et cette Conférence s’est ouverte sur fond d’annonce de nouveau record de température du globe [3] et du dernier bilan d’Eurostat qui indique que les émissions de CO2 européennes sont reparties à la hausse en 2017 [4].

D’autre part, la grande dépendance de la Pologne au charbon a toujours incité celle-ci à freiner des 4 fers [5] devant tout engagement climatique ambitieux.

Pourtant, pas un chef d’État du G 20 n’a jugé bon de faire le déplacement, et c’est François de Rugy qui conduit la délégation française puisque les violences parisiennes liées aux mouvements sociaux de la veille ont retenu le Premier ministre à Paris.

Malgré les enjeux de cette Conférence, cette circonstance, ainsi que les réserves polonaises, doivent rappeler l’attention nécessaire aux conséquences sociales qui doit présider à tout programme climatique ambitieux.

Et la tâche de Michal Kurtyka n’en sera que plus difficile.

La Pologne et l’atome

Il y a tout juste un mois, le ministre polonais de l’énergie, Krzysztof Tchorzewski, a publié une tribune : « Pourquoi la Pologne a-t-elle besoin du nucléaire ? » [6], dans laquelle il met en avant la fiabilité de celui-ci par rapport à l’intermittence de certaines énergies renouvelables.

Au même moment, Michal Kurtyka confiait à la revue de l’École Polytechnique son partage de ce choix, relaté dans l’article « L’X qui va présider la COP 24 ». [1]

L’un comme l’autre mettant en avant l’atout considérable que représente l’énergie nucléaire du fait qu’elle est exempte d’émissions de GES, ainsi que vient d’ailleurs de le rappeler le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dans son résumé à l’intention des décideurs.

Et cette vision politique est la raison du plan polonais de sortie du charbon grâce à la mise en service de 6 centrales nucléaires à partir de 2033 [7], à raison d’une tous les 2 ans.

Relever le défi de l’Accord de Paris

L’Accord de Paris [8], adopté par la totalité des 195 États en présence en 2015, porte l’engagement de réduire les émissions globales de gaz à effet de serre (GES) de façon à contenir le réchauffement climatique « largement en dessous de 2 degrés », et tout faire pour s’en tenir à 1,5 degré.

Dans le cadre de la solidarité, « Les pays développés entendent poursuivre leur objectif collectif [9] de mobiliser 100 milliards de dollars » pour « soutenir les initiatives mises en œuvre dans les pays en développement pour réduire les émissions et renforcer la résilience face aux conséquences du changement climatique ».

En matière de réduction d’émissions, les engagements précis de chaque État font l’objet d’une révision tous les 5 ans, ils n’ont aucune valeur contraignante, contrairement aux engagements du Cadre pour le climat et l’énergie à horizon 2030 fixé par Bruxelles, [10] qui ne concerne encore que 45% des émissions de l’Europe des 28 [11], plus Islande, Lichtenstein et Norvège.

Coopération et justice sociale

C’est le Premier ministre fidjien, Frank Bainimarama, précédent président de la COP23 de Bonn en 2017, qui avait officiellement ouvert cette nouvelle édition, dimanche, en transmettant la présidence à Michal Kurtyka.

Lors de sa présidence, il avait initié le « dialogue de Talanoa »*, cadre d’échanges visant à réunir autour d’une même table tous les acteurs de l’accord de Paris pour leur permettre de comparer l’efficacité des moyens retenus par chacun.

Les premières conclusions de ces échanges, entrepris dès janvier 2018, devraient en être partagées à Katowice.

Il y a tout juste 1 mois, Michal Kurtyka détaillait à Bruxelles la tâche de la COP24 dont il concevait la mission comme une élaboration du « mode d’emploi » (Rulebook) permettant de décliner les ambitions de l’Accord de Paris. Et affirmait sa volonté de lui imprimer un volet social [12] visant à protéger les travailleurs des conséquences des engagements climatiques, et particulièrement les 85 000 travailleurs polonais des mines de charbon fournit encore 80 % de l’électricité du pays.

Cette volonté tranche avec les habituelles promesses de « croissance verte » dont les effets se font souvent attendre, et dont les espoirs déçus n’ont pas manqué d’alimenter la violence des mouvements sociaux que doit affronter aujourd’hui le Gouvernement français.

Cette realpolitik qui se soucie des composantes économiques et sociales a immédiatement séduit d’autres pays comme l’Australie, tout aussi dépendante du charbon.

Enfin, les débats de Katowice concerneront la mobilisation des sommes à mettre en jeu pour financer l’aide aux pays en développement, puisque l’Accord de Paris prévoyait d’en augmenter le montant chaque année pour parvenir à 100 milliards par an à partir de 2020.

Ces projets sont de 2 types, ils concernent d’une part le financement de l’aide à l’adaptation au changement climatique et d’autre part le financement de projets « propres », dans le cadre du mécanisme de flexibilité du développement propre » (MDP) notamment liés aux énergies renouvelables.

Ce lundi, la Banque mondiale a annoncé l’allocation de 200 milliards de dollars pour la période 2021 2025. Selon « La Tribune » [13] l’enveloppe est composée de 100 milliards de financement direct de la Banque mondiale, l’autre moitié étant composée pour 2 tiers de fonds privés et 1 tiers provenant d’autres agences dépendant de la Banque mondiale.

Ces fonds seront destinés à financer l’adaptation au changement climatique.

*Le dialogue de Talanoa

Talanoa est le mot traditionnel utilisé dans les îles Fidji pour établir un « dialogue ouvert, participatif et transparent. Le but du Talanoa est de partager des histoires, de développer l'empathie et de prendre des décisions judicieuses pour le bien commun. »[14]

Il serait éminemment souhaitable que ce dialogue fasse émerger en toute transparence la réelle efficacité de chaque dollar ainsi investi pour le climat et le bien commun par cette mesure phare.

Et prenne notamment en compte la contre partie des certificats de réduction d’émission (CERs) du « mécanisme de développement propre » (MDP), puisque ce mécanisme permet aux industries qui financent de tels projets de polluer à moindre coût plutôt que de réduire réellement leurs propres émissions, ainsi que le remarquait déjà le China Institute en 2010 [15].

En plaçant, par sa personnalité, la COP24 sous le signe de la rigueur scientifique, de la justice sociale et du retour sur l’efficacité des sommes colossales engagées, Michal Kurtyka laisse espérer qu’une dimension nouvelle présidera aux débats.

1 https://www.lajauneetlarouge.com/article/lx-qui-va-presider-la-cop-24#.XAF_0GaNzIW

2 http://biznesalert.pl/kurtyka-elektromobilnosc-bedzie-sie-rozwijac-skokowo/

3 https://public.wmo.int/en/media/press-release/climate-change-signals-and-impacts-continue-2018

4 https://www.touteleurope.eu/actualite/en-2017-les-emissions-de-co2-ont-augmente-en-europe.html

5 http://www.climatechangenews.com/2017/05/29/eu-climate-targets-undermined-polish-czech-revolt-documents-reveal/

6 https://wszystkoconajwazniejsze.pl/krzysztof-tchorzewski-dlaczego-polska-potrzebuje-atomu/

7 http://biznes.pap.pl/en/news/all/info/2642141,pierwsza-elektrownia-jadrowa-zostanie-uruchomiona-w-2033-r----projekt-pep

8 https://ec.europa.eu/clima/policies/international/negotiations/paris_fr

9 https://ec.europa.eu/clima/policies/international/finance_en

10 https://ec.europa.eu/clima/policies/strategies/2030_fr

11 https://ec.europa.eu/clima/policies/ets_en

12 https://www.mos.gov.pl/en/news/details/news/vice-minister-kurtyka-talks-about-cop24-in-brussels/

13 https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/energie-environnement/cop24-la-banque-mondiale-va-mobiliser-200-milliards-de-dollars-pour-le-climat-799570.html

14 https://unfccc.int/fr/topics/plate-forme-du-dialogue-talanoa-2018

15 https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/lecologie-politique-sera-scientifique-ou-ne-sera-plus-partie-2/

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