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Quand l’Etat islamique démontre sa redoutable efficacité marketing et politique pour appuyer là où ça fait mal en Occident
©Reuters

Guerres non militaires

Quand l’Etat islamique démontre sa redoutable efficacité marketing et politique pour appuyer là où ça fait mal en Occident

"Nous avons le risque d'un exode sans précédent", a averti lundi le ministre italien des Affaires étrangères Angelino Alfano, en réaction à la menace de l'Etat islamique de pousser 500 000 migrants vers les côtes européennes. Une menace qui révèle la fine connaissance par les islamistes des failles des sociétés "Croisées".

Romain Caillet

Romain Caillet

Romain Caillet est chercheur et consultant sur les questions islamistes. Basé à Beyrouth, il est également doctorant associé à l'Institut français du Proche-Orient.  

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Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : L'Etat islamique privilégie-t-il la bataille de la communication, faute de pouvoir les affronter mes "croisés" au sol ?

Alain Rodier : Il faut prendre garde au fait que les salafistes-jihadistes (dont Daech) disent généralement ce qu'ils vont faire et font ce qu'ils ont dit. L'emploi de migrants n'est donc pas exclu, peut-être pour infiltrer des activistes en Europe. Par contre, le nombre de 500 000 personnes "jetées à la mer" relève vraisemblablement de la propagande. Il est tout de même concevable que si Daech prend le contrôle d'une partie de la côte libyenne, une frange de la population va tenter de de fuir cette dictature islamique radicale.

De quels moyens l'Etat islamique dispose-t-il ? Comment met-il en œuvre sa stratégie de communication ?

Romain Caillet : S'ils venaient à prendre plus de territoire en Libye, il y a fort à parier que les djihadistes n'empêcheraient aucunement les candidats à l'immigration de partir, et de voir un nombre significativement plus nombreux de personnes arriver clandestinement à Lampedusa. Cette idée d'un débarquement d'immigrés fait en réalité référence au livre de Jean Raspail, Le camp des saints, où émerge en Europe une crainte de voir la civilisation européenne attaquée, alors que la société se déchire pour savoir si elle doit accueillir ces migrants ou non.

La communication de l'Etat islamique se structure en réalité sur 3 niveaux. Parmi les branches principales, on trouve celle destinée uniquement au public occidental Al-Hayat (du même nom que le quotidien pan-arabe ndlr). Elles fonctionnent comme n'importe quelle section de l'organisation. Certains s'occupent de la traduction, d'autres de la conception du message… C'est-à-dire une entité aussi structurée qu'un ministère de la culture, sauf qu'elles représentent un Etat terroriste.

Aujourd'hui, nous savons que chaque province de l'Etat islamique possède sa propre antennes médiatique, comme des "infos régionales", c'est le deuxième niveau. Le 3ème canal de communication est constitué par les sympathisants eux-mêmes (ou des membres de l'EI qui se font passer pour). Les possibilités offertes par les réseaux sociaux sont aussi très exploitées : l'EI ne rechigne pas à interagir avec ses sympathisants pour galvaniser et les encourager, créer ainsi des engouements spontanés.

A la fin des années 1990 et au début des années 2000, les djihadiste étaient beaucoup moins organisés pour diffuser leur message : cela se limitait à l'enregistrement d'une vidéo diffusée ensuite sur Al-Jazzera. Puis avec internet, ce canal de diffusion n'a plus fait sens : il est beaucoup plus commode de pouvoir proposer des vidéos de 45 minutes, de contredire rapidement des propos adverses, tout en maîtrisant en totalité la teneur et la forme de la vidéo.

Concernant les supports médiatiques, c'est principalement sur Twitter que cela se passe. En deuxième position, on trouve YouTube. Et bien derrière arrive Facebook, très utilisé par les francophones au début mais quelque peu délaissé aujourd'hui.

Quel est l'enjeu de cette stratégie ? A quoi cela peut-il servir de marquer les esprits concrètement ?

  • Chez l'adversaire

Alain Rodier : Terroriser l'adversaire en montrant la détermination des militants qui "aiment la mort comme nous aimons la vie".

  • Dans son propre camp

La propagande a comme objectif de galvaniser les troupes. Après un bref "temps mort" dû aux revers rencontrés sur le front syro-irakien depuis l'automne 2014, l'offensive à l'étranger via le Sinaï et la Libye est destinée à redonner un nouvel "élan" aux activistes.

  • Chez les potentiels alliés

Attirer les autres mouvements comme Ansar al-Charia en se montrant "leader" dans la lutte contre les "croisés".  Daech joue sur la fibre anti-occidentale très présente au sein des populations libyennes.

Romain Caillet : Cette communication sert tout d'abord à informer, puis à sensibiliser les musulmans moyens, et enfin à impressionner les opinions publiques occidentales. On peut imaginer qu'ils souhaitent que l'Occident décide de "lâcher l'affaire". Que la stratégie à long terme est de devenir un territoire marginalisé mais que personne n'affronte, comme cela s'est produit avec l'Iran.

Problème de gestion des flux migratoires, communication à destination des populations en recherche de sens, ou en trouble identitaire/religieux... L'Etat islamique semble avoir une connaissance pointue de nos failles. Comment cela se fait-il ?

Alain Rodier : Nous nous trouvons à l'évidence dans la guerre médiatique que mène avec maestria Daech depuis plus d'un an. A ce sujet, une information : le chef de la propagande serait un citoyen syro-américain nommé Ahmad Abousamara né le 19 septembre 1981 en France, diplômé en informatique de l'université de Northeastern de Boston. Il aurait rejoint l'Irak en 2006. Il est recherché par le FBI (une prime de 50 000 dollars pèse sur sa tête). Il parle arabe et anglais et connaît bien le mode de vie occidental. Comme al-Baghdadi, l'émir de Daech, est totalement ignare dans le domaine étranger, il est possible que ce membre de la Choura (l'organe dirigeant Daech) soit à l'origine de la campagne médiatique destinée au monde occidental (mise en image des assassinats d'otages et de prisonniers, messages divers, dont celui des 500 000 migrants vers l'Europe, etc.). En tant que responsable de la propagande, il a vraisemblablement recruté des Occidentaux, dont des Européens, qui connaissent parfaitement nos faiblesses et les exploitent avec intelligence.

Malgré la tendance américaine à vouloir envoyer des troupes au sol pour appuyer les frappes aériennes, les experts s'accordent à dire qu'une solution militaire ne pourrait permettre de répondre de manière satisfaisante au djihadisme. Faut-il que les occidentaux s'engagent davantage dans une stratégie de communication ?

Alain Rodier : Nous n'en somme qu'au début. Il faut se battre dans le domaine des idées. Le président Obama l'a bien dit : les responsables politiques et religieux musulmans doivent plus s'impliquer dans cette lutte. Il faut se rappeler que c'est avant tout une guerre interne à l'islam : chiites contre sunnites et dans ce camp, salafistes-jihadistes contre tous les autres et même entre-eux (Daech contre Al-Qaida). Les aspirants jihadistes doivent savoir qu'en s'engageant dans les rangs des salafistes-jihadistes (Daech ou Al-Qaida que l'on a tendance à oublier mais c'est une organisation qui est  encore bien vivante), ils vont d'abord faire la guerre (et vraisemblablement tuer) des musulmans qui leur seront présentés comme des apostats (les chiites, les dirigeants sunnites, les musulmans "modérés, etc.). Ensuite, ils doivent être convaincus que, considérés comme des musulmans de seconde zone, ils serviront dans des petits rôles logistiques ou, au mieux, comme "chair à canons" (les Occidentaux sont appréciés en tant que kamikazes car ils ne posent ensuite plus de problèmes à leurs chefs qui douteront toujours de leur fiabilité).  

Qu'est-ce qui a été fait à ce jour, est-ce suffisant ?

Alain Rodier : La coalition qui se met en place unissant pays musulmans et occidentaux est une très bonne chose. Cela prouve que nous n'avons pas  affaire à un "choc des civilisations" mais à une guerre interne à l'islam et que les Occidentaux peuvent apporter leur appui aux différents gouvernements proche-orientaux (moyen-orientaux et extrême-orientaux), mais il est de leur responsabilité de mener la guerre sur le terrain, et plus particulièrement au sol. 

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